Conduite pour passer saintement le carême VENDREDI APRÈS LES CENDRES

Jour de Perfection

Pratique

Excitez dans votre cœur, dès le commencement de la journée, un désir ardent de la perfection chrétienne, selon l’état que vous avez embrassé, et demandez-le ardemment à Dieu, dans la résolution que vous mettrez, de votre côté, tout en usage pour y parvenir. Elle n’est point au-dessus de vos forces, puisque Jésus-Christ vous y invite dans l’Évangile. Faites aujourd’hui toutes vos actions dans cette vue, et faites-vous une étude et une application sérieuse d’en éloigner exactement toutes les imperfections qui pourraient en diminuer le mérite. Écartez-en soigneusement toutes les vues humaines ; examinez-les ; pesez-les au poids du sanctuaire ; pensez de chacune de ces actions ce que vous croyez que Dieu en pense, et persuadez-vous que vouloir ici penser comme Dieu, ce n’est pas une témérité ni une présomption, mais une vertu et une sage précaution.

MÉDITATION SUR LA PERFECTION

Ier POINT. — Vous avez appris, dit Jésus-Christ à ses Apôtres, qu’il a été dit aux anciens : Vous aimerez votre prochain, et vous haïrez votre ennemi. (S. Matth. 5.) Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient, afin que vous soyez les enfants de votre Père céleste.

Voilà le plus parfait, le plus sublime et le plus saint de tous les préceptes ; mais il est facile de voir, du ton de maître dont il est imposé, que cet adorable Sauveur voulait faire de tous les chrétiens des hommes parfaits, de vrais héros, des frères adoptifs, des imitateurs fidèles de ses plus grandes actions. Il leur en fournit les moyens par la seule dilection des ennemis qu’il leur prescrit. Et pour montrer que cette pratique peut les conduire à la plus sublime perfection, dès qu’il la leur a imposée, il ajoute Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait.

C’est un Dieu qui parle, qui commande, et qui, pour donner à cette loi, si sainte et si parfaite, tout le poids et toute l’autorité qui lui était absolument nécessaire pour emporter le consentement et la soumission des chrétiens, à qui elle s’adressait, s’en déclare lui-même l’auteur par ces paroles : C’est moi qui vous le dis. Ainsi jamais la loi n’a été revêtue de plus beaux caractères, ni prononcée avec plus de précision, plus de poids et plus de majesté. C’est ce qui marque combien ce divin Sauveur en désirait la pratique, et combien il était jaloux de notre perfection.

Appliquez-vous au sens de ces admirables paroles : C’est moi qui vous le dis ; moi pour l’amour duquel vous devez sacrifier vos plus vifs et vos plus justes ressentiments, moi qui l’ai pratiquée le premier à votre égard, en vous pardonnant des péchés qu’il ne tenait qu’a moi de punir sur-le-champ par des supplices éternels ; moi qui suis votre maître et qui ai un droit incontestable sur tous les mouvements de votre cœur, parce que c’est moi qui l’ai formé, et que, par conséquent, il ne doit vouloir que ce que je veux ; moi enfin qui n’ai jamais rien commandé d’impossible, et qui facilite toujours les actions les plus difficiles qu’on entreprend pour mon amour, par l’onction dont je les accompagne et par la grâce que je ne refuse jamais.

Joignez l’exemple admirable de Jésus-Christ au précepte qu’il impose aujourd’hui, et la voix de ses souffrances et de son sang à celle de sa bouche, puisqu’il a pardonné à ses ennemis tous les outrages les plus sanglants ; qu’il leur a pardonné même dans le temps qu’ils le crucifiaient, et qu’après avoir dit : Mon Père, pardonnez-leur, à ces divines paroles il a ajouté l’effusion de tout son sang.

Rentrez à présent dans vous-même. Votre cœur est-il exempt de tout ressentiment d’injures ? Ne garde-t-il pas quelque froid et quelque antipathie contre son prochain ? Est-il toujours dans la disposition prochaine d’obliger et de servir cordialement et également tous ses frères, sans distinction et sans réserve ? Voilà de quoi vous instruire ; et si vous n’en profitez pas, c’en est assez pour vous confondre et pour marquer que, loin d’aspirer à la perfection, vous n’êtes pas même chrétien.

IIe POINT. — Soyez parfaits, dit encore Jésus-Christ à ses disciples, comme votre Père céleste est parfait, et donnez- vous bien garde de faire vos bonnes œuvres dans le dessein d’être vus des hommes pour en être estimés.

Remarquez qu’après que ce divin Sauveur a établi la loi particulière de la dilection des ennemis, après en avoir marqué avec exactitude toutes les circonstances et condamné tous les ressentiments, qui sont le plus grand obstacle à la perfection chrétienne, il établit ensuite la loi de cette perfection, en donnant de sages précautions contre les moindres défauts qui peuvent rendre nos bonnes œuvres imparfaites, qui sont le respect humain, la vanité l’ostentation et les retours sur nous-mêmes.

Remarquez encore qu’après avoir donné le conseil sublime de la perfection, il a la bonté d’en fournir un excellent modèle, qui est le Père céleste. Ainsi, tout Dieu qu’il est, il n’est pas au-dessus de notre portée, quoiqu’il nous soit donné par Jésus-Christ même, qui nous dit que son Père fait lever son soleil sur les méchants aussi bien que sur les bons. Étudions ce divin modèle, copions cet admirable original ; aussi bien que Celui qui nous le propose, il nous aidera par sa grâce à en devenir des copies fidèles et ressemblantes.

Combien se trouve-t-il de lâches chrétiens dont la vie nonchalante est un renoncement formel à la perfection, parce qu’elle coûterait trop à leur délicatesse, et qui aiment mieux y renoncer qu’y travailler, quoiqu’ils aient senti une infinité de mouvements intérieurs et d’inspirations célestes qui les y appelaient, et qu’ils aient souvent été éclairés des lumières qui leur en apprenaient et qui leur en frayaient le chemin ! N’êtes-vous point de ce nombre ? Pensez-y sérieusement.

Reprenez aujourd’hui ce travail que vous avez délaissé avec trop de lâcheté : et ne vous rebutez pas, quoique ce soit un travail de toute la vie. Étudiez-vous vous-même ; examinez, corrigez votre passion dominante : priez, méditez, formez de grands projets, des résolutions généreuses et conformes aux besoins de votre âme. Imitez, dit un saint docteur, le sculpteur et le peintre. Le sculpteur ne trouve enfin sa figure qu’à force d’ôter à coups de ciseau le superflu qui la cachait. Le peintre ne donne la dernière perfection à la sienne qu’en ajoutant de nouveaux traits. Diminuez, ajoutez, détruisez, acquérez, cherchez vos défauts les plus cachés, commencez par bien les connaître, continuez par les haïr, et finissez par les extirper. Vous trouverez sans doute beaucoup plus d’ouvrage que vous ne pensez ; mais l’important est de travailler tout de suite et de ne se point relâcher ni se décourager. Cependant, si vous voulez abréger ce chemin de la perfection qui vous paraît si long et si difficile, aimez Dieu ; aimez-le avec ardeur, sans cesser de le craindre, et vous serez bientôt parfait.

Sentiments

Que je sens en moi, Seigneur, d’opposition et d’obstacles à la perfection que vous me demandez, quoiqu’en me la demandant, vous m’offriez tous les moyens et tous les secours dont j’ai besoin pour y parvenir ! Ma pusillanimité, ma paresse, mon amour-propre, mes attaches et ma délicatesse se récrient et se révoltent quand je veux en former le dessein et travailler efficacement pour me mettre en état de pouvoir l’acquérir. Hélas ! Je les écoute, je me relâche, je me néglige, je me rebute, je retombe, je me décourage, j’y renonce enfin avec lâcheté.

Si j’y avais travaillé tout de suite depuis que j’en ai compris la nécessité pour assurer mon salut, j’aurais déjà beaucoup avancé ce grand ouvrage, et je serais bientôt, ô mon Sauveur, une copie vivante de votre Père céleste. J’ai mille fois entendu votre voix dans le fond de mon cœur, qui m’y appelait et me sollicitait fortement et tendrement tout ensemble à l’entreprendre. Ma conscience, dont la voix est la vôtre, m’a fait entendre que vous exigez de moi une vie plus pure et plus parfaite que celle que je menais.

J’en suis convaincu, je l’ai senti, j’en ai été quelquefois ému, et même troublé ; j’ai fait alors des projets et même des promesses ; commencé à travailler, mais j’ai désavoué mes projets, j’ai faussé mes promesses ; désiré de travailler, et me voici aussi imparfait et aussi peu avancé que je l’étais il y a plusieurs années.

Ah ! Seigneur, quel rigoureux compte me demanderez-vous au jugement, et quels regrets en aurai-je à la mort ! Cette idée m’alarme par avance, et elle me fait frémir. J’ai pu, et je n’ai pas fait : quelle infidélité et quel sujet de douleur ! Mais ! ô mon Dieu, c’est à ce moment que je vais travailler sans jamais me désister ; secourez-moi, aidez-moi, guérissez ma paresse, réveillez ma langueur et fixez mon inconstance.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Si vous voulez être parfait, allez, vendez tous vos biens, et donnez-les aux pauvres. (S. Matth., 39.)

Je prie le Seigneur de toutes grâces, qui, nous a appelés en Jésus-Christ et à son éternelle gloire, qu’après que vous aurez souffert un peu de temps, il vous perfectionne, vous fortifie et vous affermisse comme sur un solide fondement. (1ère Épît. de S. Pierre, 5.)

Celui-là, peut être réputé parfait dès cette vie, dont l’âme s’applique à ces trois choses : premièrement, à plaire à Dieu en tout ; secondement, à veiller sur toutes ses démarches, et, en troisième lieu, à être charitable et utile à son prochain. (S. Bernard.)

Vous aurez acquis la perfection du bien quand vous aurez chez vous extirpé et anéanti tout le mal. (S. Augustin.)

Prière

Soutenez, Seigneur, par votre grâce et par votre infinie bonté, les prémices de nos jeûnes et de nos pénitences ; agréez-les, bénissez-les, soutenez-les, couronnez-les d’une généreuse persévérance, et faites-nous la grâce de perfectionner nos saintes observances par une intention pure et par un retour sincère, afin que nos pénitences corporelles soient toujours accompagnées de celles de l’esprit et du cœur. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ, votre Fils et notre adorable Seigneur.

Point de la Passion

La communion indigne de Judas

Voici le triste prélude et le premier acte de la cruelle et sanglante tragédie qui nous servira tous les jours d’entretien et de réflexion pendant ce carême, et qui devrait occuper notre esprit et notre cœur pendant tous les jours de notre vie.

Jésus savait, dit l’Évangile, que Judas avait conçu et formé le dessein de le trahir et de le livrer entre les mains de ses plus cruels ennemis pour lui donner la mort, et de payer par cet horrible et sacrilège parricide les biens, les honneurs et les témoignages d’amitié dont il l’avait comblé depuis qu’il l’avait reçu en sa compagnie. Cet adorable Sauveur, plein de bonté, l’admet cependant à sa table, au repas même où il devait instituer l’adorable sacrement de son corps et de son sang, et où il devait donner à ses Apôtres, avant de mourir, le dernier témoignage de son amour.

Il institue, en effet, le sacrement de l’Eucharistie : il communie ses Apôtres, sans vouloir excepter cet indigne profanateur, ne voulant pas, par une excessive bonté, le scandaliser par un refus éclatant, afin que ce ménagement, qu’il ne lui devait pas, pût encore lui donner lieu de se repentir de son crime, en lui donnant le lieu et le temps d’y faire des réflexions.

Quels pouvaient être les sentiments et quelle devait être la douleur de cet adorable Sauveur pendant qu’il se portait lui-même, et par ses propres mains, dans la bouche sacrilège de ce traître ! Mais quel triste séjour faisait-il auprès du cœur de ce perfide, après avoir passé sur cette détestable langue qui devait parler incontinent après pour traiter de sa mort, et pour vendre son sang, à prix d’argent, aux Juifs qui cherchaient l’occasion de lui ôter la vie Funeste et douloureuse union de la chair et du sang de cet agneau sans tache avec la chair et le sang impurs de ce scélérat, de cet infâme profanateur, qui va faire déchirer cette chair divine, et faire répandre par mille plaies ce sang adorable qu’il boit.

Il va donner la mort à un Dieu vivant qui le sert à table, qui se sert soi-même à lui et qui réside chez lui ; et cette communion sacrilège, qui crucifie Jésus-Christ par avance et qui lui perce le cœur de la plus vive douleur qui fut jamais, concourra bientôt à le crucifier réellement sur le Calvaire.

J’avoue que cet apostat avait projeté et résolu sa détestable trahison avant de profaner le corps et le sang de son Dieu et de son Sauveur par une communion sacrilège ; mais il n’avait pas encore eu la hardiesse de l’exécuter.

Le démon s’était contenté d’envoyer, pour ainsi dire, ses émissaires dans son mauvais cœur, qui sont l’avarice et la convoitise des richesses : Cum diabolus jam misisset in cor, dit le Saint-Esprit. Mais dès qu’il a eu le malheur et l’effronterie de communier en mauvais état, il entre dans ce cœur, il en prend possession et il s’en rend le maître : Post buccellam introivit in eum Satanas, dit l’Évangile. Le démon, dont il est devenu l’organe et le suppôt par cette profanation, le presse d’exécuter son mauvais dessein. Les espèces du corps et du sang de Jésus-Christ ne sont pas encore digérées, et il porte encore dans son estomac ce même Sauveur qu’il va trahir ; il traite de sa mort pendant qu’il est encore vivant en lui. C’est ainsi qu’on s’enhardit, et que même on devient effronté pour commettre les plus grands crimes et les désordres les plus scandaleux, et que les parricides et les sacrilèges les plus criants et les plus effroyables ne coûtent plus rien après une communion sacrilège.