Conduite pour passer saintement le carême ~ Vendredi après le 3e Dimanche

Jour de Grâce

Pratique

Soyez aujourd’hui dans une vigilance et dans une attention continuelles sur les grâces qui se présenteront. Formez en ce moment une généreuse résolution de ne commettre contre cette grâce aucune infidélité, quelque petite qu’elle puisse être, et d’y répondre sans délai et dans le moment que vous en sentirez l’inspiration. Efforcez-vous de trouver et de mériter cette grâce en tout : dans les mépris, dans les souffrances et dans les contradictions. Vous la trouverez sûrement, si vous avez de l’attention et de la fidélité. Mais, pour vous acquitter dignement de cette pratique, faites aujourd’hui toutes vos bonnes œuvres, soit prières, soit lectures, soit observances, soit actions de charité, avec tant de pureté d’intention, que vous ne perdiez rien des grâces qui y sont attachées.

Méditation sur la grâce

Ier POINT. — Jésus vint dans une ville de Samarie nommée Séchas, près de l’héritage que Jacob donna à son fils Joseph, où il y avait un puits qu’on appelait la Fontaine de Jacob. (S. Jean, 4.)

Considérez attentivement toutes les bontés et toutes les prévenances de la grâce de Jésus-Christ pour une pécheresse. Remarquez bien toutes les démarches que fait notre adorable Sauveur, en qui la grâce s’était incarnée, malgré les refus et les détours de la Samaritaine. Ces démarches si charitables, il les a faites pour vous, et même beaucoup plus, parce qu’il est mort pour votre amour. Reconnaissez-les et soyez plus fidèle à sa grâce.

Premièrement, Jésus-Christ, dit l’évangéliste, s’était fait une nécessité de passer par Samarie, parce qu’il s’est imposé à lui-même une loi d’amour de rechercher les pécheurs. Il arrive le premier au puits de Jacob, ne voulant pas être prévenu par sa créature. Sa lassitude l’oblige à se reposer : cet Être suprême, en qui toutes les créatures se reposent, est obligé lui-même de chercher du repos.

Arrivé au puits, il attend avec patience. Enfin la pécheresse arrive, et il lui demande à boire. La grâce prévient ici pour se faire désirer dans la suite ; elle cherche pour se faire rechercher, elle demande pour donner, elle condescend pour demander. La Samaritaine refuse d’abord de lui donner à boire en disant pour excuse que le puits est trop profond ; mais Jésus, résolu de la gagner, lui passe la dureté de son refus ; il cesse de lui demander à boire, et lui dit d’un ton plein de douceur : Si vous connaissiez le don de Dieu et celui qui vous parle, vous lui auriez peut-être demandé vous-même à boire, et il vous aurait donné d’une eau vive. Cette femme opiniâtre dissimule encore, et elle ne se rend pas.

N’est-ce point ici votre conduite à l’égard de la grâce ? Elle a peut-être parlé mille fois au fond de votre cœur pour rompre une attache qui vous empêchait d’être à Dieu comme vous y deviez être, et vous avez dissimulé de l’entendre : ou bien vous vous êtes retranché, comme elle, sur votre prétendue faiblesse et sur la difficulté du travail, sans faire attention que rien n’est impossible à l’homme chrétien avec la grâce.

Vous dites que le puits est trop profond ! Comment pouvoir combattre une passion dominante qui s’est rendue la maîtresse du cœur ? Comment se mortifier et se résoudre de mourir à tout quand on est sensuel ? Comment pratiquer cette vie intérieure, quand on a toujours aimé la dissipation ? Comment vivre dans un perpétuel renoncement à soi-même, quand on a toujours aimé le plaisir ? Enfin, comment se déterminer à entrer dans cette carrière pénible de la pénitence, et la soutenir jusqu’à la mort, quand on est accoutumé à la mollesse ? N’est-ce point là votre langage ?

IIe POINT. – La Samaritaine dit à Jésus-Christ : Seigneur, donnez-moi de cette eau.

L’admirable entretien du Sauveur avec cette pécheresse nous fait bien entendre que si les bontés prévenantes de la grâce, malgré les résistances d’un pécheur, sont des motifs bien puissants qui nous attirent, les démarches de ce pécheur, qui se rend enfin à la grâce, sont des exemples qui nous instruisent et qui nous animent.

Cette pécheresse, après plusieurs résistances, sent bien qu’elle ne peut plus tenir contre cette grâce qui la sollicite ; et elle commence à demander de cette eau vive et surnaturelle qui fait qu’on ne sent plus d’altération qui inquiète. Elle perd de sa fierté ; elle commence à demander, elle qui avait refusé de donner et voilà la première démarche que vous devez faire.

Concevez une haute estime de cette eau vivifiante de la grâce. Comprenez que vous ne pouvez rien sans elle ; souhaitez-la avec ardeur ; demandez-la avec une profonde humilité. Dites à Dieu : Seigneur, mon âme sent son extrême pauvreté, enrichissez-la de ce don précieux ; mon âme n’a été que trop altérée des eaux empoisonnées et corrompues qui se trouvent dans les citernes des pécheurs, et qui, loin d’étancher sa soif, ne l’ont que trop augmentée ; donnez- moi cette eau vive de la grâce qui me désaltère pour toujours de la soif des plaisirs sensuels.

Mais il ne faut pas se contenter de la demander avec ardeur, il faut encore travailler, et ne point s’effrayer de la rigueur du travail qu’elle exige ; quelque affreux qu’il paraisse à la mollesse, la grâce saura bien l’adoucir. En effet, cette nouvelle convertie met aussitôt la main à l’œuvre : ce n’est plus une femme voluptueuse ni une idolâtre rebelle ; la majesté, la force et l’éloquence de la grâce dans la bouche de Jésus-Christ l’ont efficacement déterminée à la pénitence. Appliquée à ménager les précieux moments que le Sauveur lui procure, elle abandonne sans aucun délai son puits et sa cruche pour aller expier ses désordres par une confession publique. L’eau morte de ce puits, dit saint Augustin, est la figure des voluptés criminelles, où les âmes charnelles qui en sont altérées puisent ces eaux corrompues et empoisonnées qui leur donnent la mort. Elle les quitte, et Jésus-Christ lui donne en leur place l’eau pure et vivifiante de la grâce ; et elle lui rend par la pénitence l’eau précieuse de ses larmes.

Qu’est-ce qui vous empêche de vous rendre aux sollicitations de la grâce ? Avez-vous chez vous plus d’obstacles à la conversion qu’il n’y en avait dans l’esprit et dans le cœur de cette pécheresse ? Elle était schismatique et idolâtre, voilà la corruption de l’esprit : l’amour charnel était sa passion, et elle était pécheresse publique, voilà la corruption de son cœur et de toute sa personne. Écoutez la grâce, et rendez-vous à la grâce, travaillez avec la grâce, et vous emporterez tout ce que vous voudrez sur votre esprit et sur votre cœur.

Sentiments

Parlez à mon âme, ô mon divin Sauveur, avec cette éloquence si douce et si touchante avec laquelle vous avez bien voulu parler à la Samaritaine. Faites-lui connaltre l’excellence et le prix Inestimable de ce don céleste, qui est votre grâce : don parfaitement gratuit à mon égard, puisque je ne l’ai jamais mérité, et qui ne l’est pas au vôtre, puisqu’il vous a coûté tout votre sang. Insinuez, faites couler avec abondance dans mon âme cette eau céleste et vivifiante qui la désaltère de tous les plaisirs des sens et qui ne lui laisse que la soif de la, justice, de l’amour divin, et de la gloire que vous avez promise et méritée à ceux qui sont fidèles à, votre grâce. Cette eau est infiniment plus douce et plus délicieuse que celle des plaisirs du monde, qui ne produisent que de fades douceurs, toujours suivies d’amertumes temporelles et éternelles.

Don céleste, enrichissez mon âme. Si je vous possède, je ne craindrai plus la pauvreté ; et dans quelque indigence que je me trouve ailleurs, je serai toujours dans l’abondance. Eau vivifiante, arrosez, rafraîchissez, noyez mon âme, étanchez pour toujours sa soif ; laissez-lui seulement celle qui faisait dire au Prophète : Mon âme a soif du Dieu fort et vivant. Donnez-la-moi, Seigneur, cette grâce, si j’ai le malheur d’en être privé. Fortifiez-la, soutenez-la, et augmentez la par votre puissante protection, si j’ai le bonheur de la posséder. Mais surtout, ô mon Dieu, accordez-moi la grâce de la persévérance finale, qui est la grâce des grâces, et la véritable source d’eau vive qui porte élus à l’éternité bienheureuse.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce n’a pas été stérile en moi ; mais j’ai travaillé plus que les autres, non pas moi, toutefois, mais la grâce de Dieu avec moi. (Épît. aux Cor., 15.)

Nous vous exhortons, vous qui nous aidez, à, ne point recevoir la grâce de Dieu en vain. (2e Epît. aux Cor., 6.)

La grâce du Saint-Esprit ne s’accommode point de nos délais ; et de nos remises. (S. Augustin.),

La grâce est toujours prête, et elle n’a jamais manqué qu’elle n’ait été auparavant repoussée par le pécheur ; elle inspire continuellement le bien qui lui convient, quand elle trouve un sujet qui la reçoit. (S. Augustin.)

Prière

Dieu de puissance et de bonté, qui, selon vos propres oracles, atteignez d’un terme à l’autre avec force, et qui disposez tout avec une douceur et une suavité admirables, vous nous avez fait la grâce de commencer, de poursuivre nos pratiques de pénitence, nos abstinences et nos jeûnes jusqu’à ce jour ; favorisez-nous d’une nouvelle force et d’une nouvelle grâce pour achever heureusement de fournir cette carrière de pénitence jusqu’à la fin. Éloignez de nous toute délicatesse et toute lâcheté ; augmentez notre zèle et notre ferveur, afin que, nous acquittant exactement de ces jeûnes temporels, nous fassions aussi jeûner notre âme du côté de ses désirs charnels et de ses passions déréglées, et que ce double jeûne apaise votre colère, satisfasse pour nos péchés du corps et de l’âme, nous fasse mériter vos grâces dans cette vie mortelle, et la gloire que vous nous avez promise dans la vie éternelle. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ, votre Fils et notre Seigneur.

Point de la Passion

Jésus conduit à Hérode

C’est ici que nous voyons clairement justifié l’oracle du Prophète, quand il dit que les rois de la terre et les princes du peuple se sont élevés contre le Seigneur, et se sont ligués ensemble contre le Christ. (Ps. 2.) Le roi Hérode et Pilate étaient ennemis : et il est surprenant que le sang de Jésus-Christ même soit le nœud de leur réconciliation dans le temps qu’ils concourent l’un et l’autre à le répandre. Pilate renvoie le Sauveur à ce maquis prince, parce qu’il avait entendu dire qu’étant Galiléen, il était de sa tétrarchie.

Mais à quels tribunaux Jésus-Christ, qui était l’innocence même, est-il conduit ? De ceux de deux princes des prêtres, également perfides, à ceux de Pilate, qui était un idolâtre ; et de ceux de cet idolâtre à celui d’un prince impudique et incestueux ! Incomparable pureté de mon Sauveur, où étiez-vous exposée ?

Hérode fut ravi de tenir Jésus-Christ entre ses mains. Il y avait longtemps qu’il souhaitait de le voir : le grand bruit que faisaient ses miracles excitait en lui ce désir ; non pas dans le dessein de profiter de ses divines leçons, parce que les voluptueux fuient toujours la conversation des saints ; mais peut-être regardait-il Jésus comme un enchanteur fameux et comme un magicien habile, et il voulait repaître sa curiosité criminelle de quelque prodige nouveau qui lui fît plaisir.

Ce mauvais prince fut extrêmement surpris de voir Jésus-Christ dans une si pitoyable situation, lui que les peuples venaient de recevoir avec pompe et de respecter comme le Messie. Ses yeux trop charnels, qui à travers cet extérieur si humilié et si souffrant n’avaient garde de démêler et de pénétrer ce qui le rendait si respectable, parce qu’il n’avait ni piété ni religion, le lui représentèrent comme un homme méprisable. Il lui fit plusieurs interrogations. Jésus garda le silence, et ne lui fit pas l’honneur de lui répondre ; cet incestueux ne méritait pas que le Dieu de pureté liât conversation avec lui. D’ailleurs Jésus-Christ voulait mourir ; l’arrêt de mort était déjà prononcé dans le ciel ; il y avait acquiescé, parce qu’il voulait nous sauver au prix de son sang, et il ne voulait rien dire pour se justifier.

Hérode, frustré dans son attente, et peut-être pour se venger de son silence, prit le parti de traiter Jésus-Christ comme un fou qui repaissait son esprit d’une chimère et d’un vain fantôme de royauté. Il le fit revêtir, par dérision, d’une robe blanche, et avec cet habillement ridicule il l’exposa à la risée et aux insultes de tous ses soldats. Ils lui firent mille outrages, et ils le conduisirent en cet équipage à Pilate, au milieu d’un peuple insolent, qui, le voyant dans cet habit ridicule, lui fit mille railleries sanglantes, et le chargea d’injures pendant tout le chemin.

Cette grandeur suprême ainsi déguisée, dit un pieux docteur ( Thomas A-Kempis, n° 8), est exposée au mépris d’une canaille insolente ; cette noblesse sublime est publiquement moquée et déshonorée par des scélérats et par des gens de néant ; cette beauté ravissante et incomparable est défigurée par des infâmes ; cette sagesse toute divine est traitée de folie par des fous et des insensés ; cette source de grâces et de bénédictions est chargée et accablée de malédictions par des impies, et l’innocence même est cruellement outragée par des criminels. Quel douloureux et quel touchant spectacle !