Conduite pour passer saintement le carême ~ Vendredi après le 2e Dimanche

Jour de bonnes Œuvres

Pratique

Appliquez-vous aujourd’hui à remplir si bien tous les moments de la journée, que vous n’en laissiez aucun vide de bonnes œuvres. Faites souvent cette réflexion, qu’il ne faut qu’un heureux moment pour mériter le ciel, et qu’un malheureux moment pour mériter l’enfer. Soyez vigilant et attentif sur tout ce que vous ferez, et à chaque action demandez-vous à vous-même si vous travaillez pour l’éternité. Étudiez-vous surtout à faire toutes vos bonnes œuvres avec tant de pureté d’intention, qu’elles se trouvent pleines devant Dieu ; et dirigez tellement vos actions les plus indifférentes, que vous les fassiez passer dans un ordre supérieur, en devenant de bonnes œuvres, et dignes par conséquent d’être récompensées dans le ciel.

Méditation sur les bonnes œuvres

Ier POINT. — Il y avait un père de famille, lequel, ayant planté une vigne, l’enferma d’une haie, y mit un pressoir, y bâtit une tour, et, l’ayant louée à des vignerons, s’en alla dans un pays éloigné.

Le père de famille qui plante cette vigne mystérieuse, c’est Jésus-Christ. La terre où il la plante, c’est l’Église. Cette vigne qui lui est si chère et qu’il cultive avec tant de soin, c’est votre âme. La haie dont il l’environne, c’est la crainte de Dieu, ce sont les sacrements, c’est la loi, c’est sa divine parole. Le pressoir qu’il met dans cette vigne, c’est sa passion, c’est son sang adorable, qui purifie nos bonnes actions et qui leur donne tout leur mérite. La tour qu’il y fait bâtir, c’est sa protection, c’est sa grâce, qu’il nous accorde, et qui nous donne la force de nous défendre des ennemis qui pourraient nous attaquer. Mais les fruits qu’il prétend recueillir de cette vigne mystérieuse, ce sont nos bonnes œuvres ; et il a un droit incontestable de les exiger, parce que le fonds lui appartient.

Examinez de quelle manière et avec quel soin vous cultivez cette vigne que Jésus-Christ vous a confiée, quels sont les fruits qu’elle rapporte. N’est-elle point semblable à ces vignes qui ne rapportent que des feuilles ? ou à celles dont l’Écriture parle avec indignation, parce qu’elles ne produisent que des raisins amers et de mauvais goût, indignes d’être présentés au céleste Époux ?

Faites attention que parmi ces vignerons à qui le père de famille a confié sa vigne, il y en a un grand nombre qui l’abandonnent et qui demeurent dans l’oisiveté, à qui le temps est à charge, qui ne cherchent qu’à le perdre et qui sont trop lâches et trop paresseux pour travailler. Ils encourront le châtiment dont Jésus-Christ menace les ouvriers de cette vigne, ou ils seront mis au feu comme le figuier infructueux. Il en est d’autres qui font tout autre chose que ce qu’ils devraient faire ; ils ne travaillent que pour l’enfer, comme s’ils avaient peur qu’il ne leur échappe. Ce sont ceux à qui le Sage fait dire à la mort, et avant d’être précipités dans l’enfer : Nous nous sommes lassés dans la voie de l’iniquité, de la perdition. Il en est d’autres qui travaillent, mais qui le font sans attention et sans esprit de Dieu : et ce sont ceux-là que le prophète Isaïe compare aux araignées, dont les travaux sont inutiles, et qui ne prennent que des mouches. (Isaïe, 59.) Mais il en est d’autres qui ne sont attentifs qu’à multiplier leurs bonnes œuvres, et à les faire avec toute l’ardeur et toute la pureté d’intention dont ils sont capables ; et ils sont semblables à ce serviteur fidèle que Jésus-Christ fait entrer dans sa joie et dans sa gloire. Prenez-y votre place.

Examinez les actions de votre vie, et même celles d’une seule journée. Comptez d’un côté ce que vous faites pour Dieu, et de l’autre ce que vous faites pour le monde ; les bonnes œuvres que vous faites, celles que vous omettez, le temps que vous employez, et celui que vous perdez, vos pensées inutiles, le temps que vous donnez aux entretiens, aux visites, au sommeil, aux repas, aux récréations. Songez en tremblant qu’il n’y a pas un seul moment où vous ne deviez travailler pour Dieu, parce qu’il n’y en a pas un seul auquel Dieu ne puisse avoir attaché votre salut et vous appeler de cette vie. Dieu a ses temps et ses moments, il nous les a cachés ; employez donc tous ceux que vous pourrez à faire de bonnes œuvres, de peur d’être surpris.

IIe POINT. — Le père de famille fera périr misérablement ces méchants, et il louera sa vigne à d’autres vignerons. Le royaume de Dieu nous sera ôté, et il sera donné à un peuple qui en rendra les fruits.

Tremblons à la terrible menace de ce père de famille, de peur que, n’ayant pas fait assez de bonnes œuvres, ou ne les ayant pas bien faites, il ne nous ôte le temps d’en faire, comme il l’a juré dans un autre endroit ; qu’il ne transporte ailleurs les grâces qu’il nous aurait données si nous lui avions été fidèles, et qu’il ne nous punisse enfin comme ces lâches vignerons.

Cette conduite de Dieu est aussi ancienne que le monde, et elle sera toujours la même. Il avait mis nos premiers parents dans le paradis terrestre ; il leur avait donné l’ordre de travailler, et ils en avaient tout le temps : au lieu de faire de bonnes œuvres dans ce délicieux séjour, ils lui désobéirent et ils l’offensèrent. Il les en chassa par son ange et il leur ôta le temps qu’il leur avait donné : ce temps fut remis dans les trésors du Père céleste. Il est vrai qu’ils travaillèrent dans la suite ; mais leurs travaux furent bien ingrats, et de glorieux qu’ils étaient, ils devinrent la peine de leur péché. Il a fallu que le Verbe divin s’incarnât pour rendre et au temps et aux bonnes œuvres la valeur qu’ils avaient perdue. Nous aurions eu beau faire de bonnes œuvres, elles n’auraient jamais mérité que des récompenses temporelles quel châtiment ! Toutes les actions de cet Homme-Dieu, ses fatigues, ses prédications, ses larmes, ses souffrances, sa mort, nous ont racheté le temps, et ont rendu le mérite à nos bonnes œuvres. Il ne fallait rien moins que la grâce du Rédempteur pour les rendre dignes d’une récompense éternelle. Concevez de là l’injure que vous lui faites et le tort que vous vous faites à vous-même, de perdre un temps si précieux, qui semble ne pas valoir moins que le sang de Jésus-Christ dont il est acheté, quand vous l’employez à autre chose qu’aux bonnes œuvres.

Si nous employons fidèlement notre temps à cultiver la vigne mystique qu’il nous a confiée ; si nous conservons dans son entier cette haie dont il l’a environnée ; si nous la taillons, en en retranchant le superflu ; si nous arrachons les mauvaises herbes aussitôt qu’elles naissent, c’est-à-dire tous les vices, tous les désirs et toutes les attaches profanes, elle portera des fruits abondants : le père de famille nous donnera une récompense bien au-dessus de nos travaux, puisqu’elle sera éternelle, au lieu que nos travaux ne sont que temporels. Mais si, au lieu de la cultiver, nous la négligeons, elle ne portera point de fruits ; nous devons nous attendre à être privés du royaume de Dieu, à périr misérablement, comme nous en sommes menacés dans les vignerons de l’Évangile par la bouche de Jésus-Christ même.

Sentiments

Je puis dire, ô mon Dieu, avec beaucoup plus de sujet que l’épouse des sacrés Cantiques, que je n’ai pas bien gardé ni cultivé ma vigne, qui est mon âme. Vous l’aviez plantée avec tant de soin dans une terre fertile qui est votre Église ; vous l’aviez arrosée avec tant de bonté, non seulement des eaux vivifiantes du baptême, mais encore de tout votre sang ; vous l’aviez fait croître, et vous l’aviez soutenue par votre grâce et par vos sacrements, de peur qu’elle ne tombat et qu’elle ne rampât sur la terre ; vous l’aviez fortifiée par votre divine protection, dont vous l’aviez favorisée ; elle pouvait se défendre de tous ses ennemis ; il ne tenait qu’a moi d’achever ce que vous aviez si bien commencé. Mais, hélas ! j’ai laissé faire une infinité de brèches à la haie dont Vous l’aviez environnée. J’ai mal gardé la tour que vous y aviez bâtie, et les étrangers y sont entrés. Au lieu d’en arracher les mauvaises herbes, j’ai laissé croître ses mauvaises inclinations ; au lieu de la tailler et de retrancher ses attaches, je les ai cultivées ; et elle n’a point porté de fruits dignes de vous être présentés ; car, hélas ! où sont les bonnes œuvres que j’ai pratiquées ? Combien peu ai-je travaillé jusqu’à présent ponr votre gloire et pour mon salut ! et que n’ai-je point fait pour le monde !

Ah ! Seigneur, sans votre divine miséricorde, que j’implore j’aurais lieu de tout craindre de votre justice. Mais, ô mon Dieu ! laissez encore cette vigne en terre, et je vais mettre tous mes soins à la mieux cultiver et à retrancher tout ce qui pourrait l’empêcher de produire de dignes fruits de pénitence. Donnez-m’en la force, augmentez en moi ce désir, et accordez-moi la grâce de persévérer dans la pratique des bonnes envies jusqu’à la mort.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Efforcez-vous de plus en plus d’affermir votre vocation et votre élection par les bonnes œuvres ; car, en agissant ainsi, vous ne pécherez jamais. (Épît. de S. Pierre, 1, 10.)

Comme le corps est mort lorsqu’il est sans âme, ainsi la foi est morte sans les bonnes œuvres. (Épît. de S. Jacques, 2.)

Comme c’est l’intention pure qui fait les bonnes œuvres, c’est aussi la foi qui dirige et qui perfectionne les bonnes œuvres. (S. Augustin.)

Si vous ne voulez pas faire de bonnes œuvres quand vous en avez le temps et quand vous le pouvez, il arrivera, par un juste jugement de Dieu, que vous n’en aurez plus le temps ni la force quand vous le voudrez. (Pierre de Blois.)

Prière

Accordez-nous, Seigneur tout-puissant, votre grâce et votre miséricorde ; purifiez vous-même nos cœurs par le feu de votre divin amour, pendant que nous travaillons à purifier et à macérer nos corps par ces abstinences et par ces jeûnes que vous avez si saintement institués, afin qu’occupés à remplir nos devoirs et à multiplier nos bonnes œuvres, nous puissions parvenir heureusement à ces grandes fêtes auxquelles nous nous préparons ; que nous ne perdions rien des grâces qui y sont attachées, et que nous puissions vous suivre de cœur et d’esprit dans toutes les démarches douloureuses et sanglantes de votre passion ; que nous souffrions, avec vous, que nous mourions à nous-mêmes, pour mieux célébrer votre mort sur le Calvaire, et que nous nous ensevelissions tout vivants avec vous dans votre tombeau, pour participer plus dignement et plus efficacement à votre résurrection glorieuse. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ votre Fils et notre Seigneur.

Point de la Passion

Jésus reçoit un soufflet

Jésus étant au tribunal d’Anne, et lui ayant répondu sur sa doctrine avec une singulière modestie, sa réponse lui attira le dernier des outrages par un ministre de la cruauté de ce détestable juge, qui, sans respecter cette face adorable devant laquelle les anges tremblent, et qu’ils n’osent regarder par respect, et cette bouche divine d’où il n’était sorti que des paroles et des oracles de vie, le frappa insolemment, et lui donna un si rude soufflet, que Jésus-Christ en tomba par terre, dit saint Vincent Ferrier, l’arrosa de quantité de sang, que la violence du coup fit sortir de sa bouche adorable ; de sorte que cette joue divine, meurtrie par cette main parricide, en conserva la cruelle impression, et demeura ainsi toute défigurée jusqu’à sa mort.

Quelle douleur excessive, et quelle affreuse meurtrissure au visage de Jésus-Christ ! Mais cet outrage sanglant était encore bien plus sensible à son cœur ! Un Souverain, un Créateur, un Sauveur, un Dieu frappé à la joue par la main d’un infâme valet ! Cœur de mon Jésus, en quelle pitoyable situation étiez-vous ! Je ne crois pas que vous ayez souffert rien de plus sensible et de plus humiliant dans tout le cours de votre passion. Vous sentîtes cet outrage, qui était d’autant plus indigne qu’il vous était fait en public et contre toute sorte de droit. En effet, dans une justice réglée, où l’envie, la haine, la fureur et l’impiété ne domineraient pas, on ne souffrirait pas qu’on traitât ainsi le plus infâme de tous les scélérats, quelque supplice qu’il eût mérité. Mais on ne garde ici aucune règle ; un valet frappe sans qu’on le lui commande, et on le souffre, au lieu de le punir dans le moment comme il le méritait ! Tout le conseil assemblé, loin de s’opposer, concourt à cette injustice si criante. Le soufflet part en apparence des seules mains du valet ; mais ce sont tous les assistants qui frappent Jésus- Christ, parce qu’ils le souffrent, et que, loin de le punir, ils y applaudissent.

Ce Sauveur, si indignement traité, veut encore sauver son persécuteur et son bourreau. À cet outrage il ne répond qu’avec une singulière douceur, sans faire paraître la moindre émotion ; et son cœur, tout percé de douleur qu’il est, ne perd point l’amour qu’il a pour ce perfide qui vient de commencer à lui faire répandre du sang, et est prêt à répandre encore ce qui lui en reste pour sauver son âme. Il essaye, en effet, de le ramener à son devoir, en lui remontrant doucement sa faute, et d’une manière à lui gagner le cœur, quoiqu’il méritât d’être abîmé tout vivant dans l’enfer.

C’est ainsi, ô mon Sauveur, que vous en avez usé tant de fois à mon égard. Vous pouviez me perdre au premier outrage que je vous ai fait ; vous pouviez me rejeter de votre divine face pour une éternité tout entière, et vous m’avez pardonné. À ce premier outrage j’en ai ajouté une infinité d’autres. Au lieu de me punir, vous vous êtes contenté de parler au fond de mon cœur, et de me dire tendrement : Cur me cædis ? Pourquoi me frappez-vous ? Je serais bien malheureux si je vous outrageais davantage !