Conduite pour passer saintement le carême Vendredi après le 1er Dimanche

Jour de Victoire

Pratique

Demandez à Dieu, à votre réveil, qu’il vous donne aujourd’hui son esprit de force, pour ne donner aucune prise au démon sur votre cœur. Soyez sur vos gardes ; car s’il a le moindre avantage dans les combats qu’il vous livrera, il triomphera de votre faiblesse, et il vous fera commettre bien des fautes. Prévoyez jusqu’aux surprises et aux échappées, et soyez dans une attention continuelle sur vos pensées, sur vos paroles, sur vos sentiments ; sans cela vous ne remporterez pas la victoire. Étudiez à fond vos mauvaises habitudes et votre passion dominante ; combattez-les de toutes vos forces ; et formez une généreuse résolution de plutôt mourir que de vous laisser abattre.

Méditation sur la victoire de l’habitude du péché

Ier POINT. — Il y avait à Jérusalem une piscine, auprès de laquelle plusieurs malades étaient couchés, pour attendre que l’ange du Seigneur vînt en troubler l’eau ; et le premier qui y descendait était guéri. (Saint Matth., 5.)

Parmi ces malades se trouvait un paralytique qui souffrait depuis trente-huit années, et Jésus-Christ le guérit. Ce paralytique est la figure d’une âme languissante et malade depuis longtemps de quelque infirmité spirituelle, qui attend tranquillement l’ange du Seigneur et la grâce de Dieu sans se donner trop de mouvement, sans aucun désir efficace, et sans vouloir faire d’elle-même aucun effort violent pour se procurer la guérison, et qui est trop lâche pour combattre de manière à remporter la victoire sur une mauvaise habitude et sur une passion dominante, dans laquelle elle se repose tranquillement, quoiqu’elle soit auprès de la piscine de la pénitence, où elle ne veut point entrer, tant elle a peur de se contraindre et de se faire la moindre violence.

Elle se plaint, beaucoup plus à tort que le paralytique, qu’elle n’a personne qui la plonge dans la piscine, parce qu’elle ne veut faire aucune démarche pénible qui coûte à sa délicatesse ; ou, si elle en fait, c’est avec une si grande négligence, qu’elle ne mérite pas de trouver ce qu’elle cherche. Peut-être aussi ne veut-elle avoir personne, de peur d’être obligée de travailler ; et quand elle a trouvé quelque ange du Seigneur, elle refuse de se soumettre à ses avis, et de prendre les remèdes salutaires qu’il lui prescrit, parce que sa lâcheté et sa délicatesse ne s’en accommodent pas ; ainsi, elle ne remportera jamais la victoire, parce qu’elle refuse de combattre. Cependant il faut vaincre ou mourir : on ne peut pas vaincre une attache, une habitude, sans faire violence à son esprit, à son cœur, à sa chair. Examinez-vous sur cet article important, et prenez pour vous ce qui vous touche.

La première chose qu’il faut faire pour vaincre un mal, c’est de le bien connaître. Cherchez ici dans votre propre cœur. La langueur ou la paralysie spirituelle n’est-elle point la maladie habituelle de votre âme ? Ne portez-vous point la tiédeur et la nonchalance partout : à la prière, à la parole de Dieu, à la lecture, à vos pratiques de piété, et même aux sacrements ? Demandez-vous à vous-même quelle violence vous vous êtes faite jusqu’à présent pour revenir de cet état dangereux et pour acquérir l’esprit de ferveur.

N’est-ce point l’aveuglement ? Je ne parle point d’un aveuglement grossier, causé par une habitude de péchés énormes, mais par une multitude de fautes légères et réfléchies, qui rendent peu à peu le cœur insensible, qui diminuent la charité, qui ôtent la tendresse de conscience, et qui ne laissent pas de conduire une âme à sa perte par des degrés insensibles. Faites-y attention.

IIe POINT. — Voulez-vous guérir ? dit Jésus-Christ au paralytique. Voici la seconde démarche qu’il faut faire pour obtenir sa guérison, c’est de le vouloir efficacement. Car il y a cette différence entre les maladies corporelles et les maladies spirituelles, que dans celles-là il ne suffit pas de vouloir guérir pour guérir efficacement, mais dans celles-ci il suffit de le bien vouloir. Si, après tant de résolutions, tant de promesses et tant de communions, vous êtes aussi mondain, aussi lâche, aussi vain, aussi plein de vous- même, aussi ardent au plaisir, aussi tenace dans vos intérêts, aussi vif dans vos ressentiments, et aussi lâche dans vos devoirs de religion, je dirai que vous n’avez jamais voulu ni vaincre votre habitude ni en sortir.

Défiez-vous de toutes vos résolutions et de toutes vos promesses, prenez garde que vous ne les ayez formées que pour amuser votre conscience, pour calmer ses remords, et pour vous approcher avec moins de trouble des sacrements, à l’abri de ces promesses brillantes. Vous auriez dû cependant être troublé d’avoir fait tant de communions sans en tirer aucun fruit. Ces beaux projets, ces résolutions vagues et sans succès, n’ont fait qu’étourdir et flatter votre mal, et elles ne l’ont pas guéri ; elles l’ont seulement diminué et caché à vos yeux, mais elles ne l’ont point caché aux yeux de Dieu ; vous n’êtes point entré dans la piscine, et vous n’avez pas eu le courage d’emporter votre lit avec vous.

Quelle est la marque d’une pleine victoire sur une mauvaise habitude ? dit saint Augustin. C’est une habitude de la vertu qui est opposée. Vous étiez habituellement dissipé ; êtes-vous recueilli ? Vous étiez prompt à vous mettre en colère ; avez-vous acquis la moderation et la douceur ? Vous étiez trop ardent aux parties de plaisir ; êtes-vous dans la retraite, dans le silence et dans la pratique de la mortification

Surmontez tellement votre habitude, que vous en extirpiez jusqu’à l’impression et jusqu’au penchant. Ne vous contentez pas d’emporter votre lit d’infirmité pour marque d’une victoire complète ; mais marchez ensuite comme une personne qui n’a jamais été malade. Qu’on ne vous trouve plus dans les assemblées mondaines, où Dieu est offensé, mais dans le temple, comme Jésus-Christ y trouva le paralytique guéri. Ne vous attribuez pas l’heureux succès de votre victoire, si vous l’avez remportée, mais au Sauveur et à sa grâce. Craignez toujours les attaques de votre ennemi ; imaginez-vous entendre Jésus-Christ qui vous dit comme à notre malade : Vous voilà guéri, ne retombez pas, de peur qu’il ne vous arrive quelque chose de pire.

Sentiments

Venez à moi, Seigneur, mon âme est malade, et elle ne peut guérir que par votre secours. Ouvrez-moi toutes les portes de la piscine de la pénitence, afin que j’y sois lavé et purifié de toutes mes souillures. Mais, ô mon Dieu, II suffit que vous m’ouvriez celle de votre cœur, et que vous ouvriez le mien à votre grâce et à votre amour. S’il est fidèle à cette grâce, s’il est embrasé de cet amour, il sera bientôt victorieux.

Hélas, je n’ai pas assez fait attention que vous m’aviez préparé une piscine mille fois plus efficace et incomparablement plus salutaire à mon âme que celle de Jérusalem ne l’était pour le corps, puisqu’elle est toute remplie de votre sang. Je pouvais m’y laver, et je ne l’ai pas fait. J’avais bien plus qu’un homme et qu’un ange, puisque je vous avais, vous qui êtes mon Dieu et mon Sauveur.

Je veux combattre, Seigneur, je veux vaincre, quoi qu’il en coûte à ma délicatesse ; je veux guérir à fond toutes mes faiblesses. Aidez-moi, soutenez-moi et donnez-moi les forces que vous m’avez méritées par votre sang. Je ne veux plus être esclave de la vanité, ni des plaisirs, ni de la paresse, ni de l’amour-propre : je ne veux plus être lâchement couché auprès d’une piscine où je puis entrer à chaque moment, puisqu’elle est toujours ouverte.

Hélas ! combien de victoires aurais-je remportées si j’avais toujours combattu ! combien aurais-je abattu de monstres qui m’ont abattu moi-même ! combien aurais-je détruit de vices et acquis de vertus ! Je serais humble, et j’ai un fonds d’orgueil inépuisable ; je serais fervent, et je n’ai que de la langueur ; je serais à l’épreuve des tentations les plus rudes et des plus grandes afflictions, et la moindre épreuve, le moindre contretemps m’abattent et me découragent. Ah ! Seigneur, guérissez-moi comme le paralytique, j’implore votre miséricorde.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Un Éthiopien peut-il changer la couleur de sa peau ? Un léopard peut-il effacer les marques de la sienne ? Et vous qui avez aimé le mal, pouvez-vous faire le bien ? (Jérém., 13, 23.)

Je suis le Seigneur votre Dieu ; vous avez demeuré avec les Égyptiens, prenez garde de les imiter dans leurs mauvaises habitudes. ( Lévit., 18.)

Je soupirais enchaîné, non par des chaînes de fer, mais par celles de mes mauvaises habitudes. Le démon tenait ma volonté sous sa puissance ; il m’en avait fait une chaîne de fer dont il m’avait fortement lié. (S. Augustin.)

Voulez-vous remporter la victoire sur vos mauvaises habitudes, que la violence du péché le cède à celle de la pénitence. (S. Augustin.)

Prière

Soyez-nous toujours favorable, ô mon Dieu ; augmentez dans nos cœurs la piété et la dévotion dont vous nous avez donné les Sentiments ; et, de peur que la lâcheté et l’inconstance qui nous sont si naturelles, ne refroidissent notre ferveur, donnez-nous par votre miséricorde les secours dont nous avons besoin pour vaincre tout ce qui s’oppose à notre amour, et pour vous servir avec toute la fidélité que nous vous devons, jusqu’au dernier jour de notre vie, sans jamais nous relâcher dans nos devoirs Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ votre Fils notre Seigneur

Point de la Passion

Sueur de sang

Les hommes, quoique pécheurs, ne souffrent pour l’ordinaire qu’une seule agonie avant de mourir ; et Jésus-Christ, tout Dieu et tout innocent qu’il était, en voulut souffrir deux très sensibles et très rigoureuses : l’une dans le jardin des Oliviers, et l’autre sur la croix ; et la première, dont je vais parler, ne fut peut-être pas la moins douloureuse, puisque, sans être entre les mains des bourreaux, et sans autre plaie que celle que l’amour et la tristesse firent à son âme et à son cœur, elle lui causa une sueur de sang. Son cœur, livré à une excessive douleur, devint le champ de bataille du plus surprenant et du plus rude de tous les combats que jamais personne n’avait soutenu avant lui ; combat entre Dieu et la créature, combat entre l’âme et la chair, combat entre la gloire et l’ignominie, combat entre la joie et la tristesse, combat entre la vie et la mort, combat si rude, que, s’il ne fut pas vaincu, parce qu’il était un Homme-Dieu, et par conséquent invincible, il en fut du moins agité et affaibli de telle sorte, que le sang de ce divin Sauveur, que la crainte avait amassé autour de son cœur pour le soutenir dans sa peine, fut, par la violence de sa douleur et par l’excès de son amour, poussé jusqu’à l’extérieur de sa chair. Et, parce qu’il était épuisé par ce travail intérieur, insoutenable à l’humanité seule, ce que le corps a coutume de pousser par la sueur venant à lui manquer, le sang sortit à sa place, et coula avec une si grande abondance, que ses habits en furent pénétrés et la terre arrosée et ensanglantée.

Les souffrances excessives qu’il endurait intérieurement dans une si rude agonie avaient, à la vérité, concouru à une sueur si surprenante et si extraordinaire ; mais on peut dire aussi qu’un excès d’amour et un violent transport de tendresse pour les hommes avaient mis ce sang adorable en mouvement. Il était dans l’impatience, dit un Père, d’être répandu pour briser nos chaînes, pour nous racheter de la mort, et pour accélérer notre bonheur : Sanguis ejus ardebat desiderio effusionis. (S. Jérôme.) Il ne pouvait plus se contenir dans les veines, où il était angustié, et où il souffrait violence ; il fallait que cette ardeur divine et ce feu sacré qui l’agitaient le fissent transpirer, qu’il ouvrît avec une amoureuse violence tous les pores de son corps, et qu’il pénétrât sa peau pour en sortir plus promptement. Il n’a pas besoin que les bourreaux, que les fouets, que les épines et que les clous déchirent sa chair pour lui faire passage ; son amour a subtilisé et embrasé cette divine liqueur pour la faire sortir à travers sa chair, et précéder ainsi son effusion générale.

Jusqu’à ce moment douloureux, Jésus-Christ ne nous avait donné que des larmes ; il commence à nous donner du sang. Non content de ces larmes d’eau, qui n’étaient sorties que de ses yeux, il verse des larmes de sang de tout son corps, pour se hâter de nous délivrer et de nous ouvrir plus tôt le ciel. Ah ! si l’extérieur du corps de Jésus-Christ était alors un spectacle si touchant, quelle pouvait être la situation de son esprit, de son cœur et de toute son âme ! Si les portes de ce sanctuaire nous étaient ouvertes, nous y verrions bien des mystères de douleur et d’amour, et nous ne refuserions pas quelques-unes de nos larmes à un Dieu qui, pour nous marquer l’excès de son amour, nous donne par avance une si prodigieuse quantité de sang, en attendant qu’il répande le reste sur la croix.