Conduite pour passer saintement le carême ~ Samedi de la Passion

Jour de Mortification

Pratique

La pratique que l’on vous prescrit aujourd’hui selon, l’esprit de l’Évangile est d’une grande étendue, et elle demande beaucoup de fidélité, d’attention et de courage, puisqu’il s’agit de déclarer la guerre à la délicatesse et de mortifier en toutes choses vos sens extérieurs et intérieurs, d’en prévoir et d’en punir les moindres fautes. Portez donc, selon le conseil de l’Apôtre, la mortification de Jésus-Christ dans votre chair, et traitez-la en pécheresse ; veillez avec soin sur les regards de vos yeux, sur les actions de vos mains, sur les paroles de votre bouche, et sur les sens de l’ouïe et de l’odorat. Ne vous contentez pas de cette mortification extérieure ; mortifiez aussi le souvenir de votre mémoire, les saillies de votre imagination, les pensées et les curiosités de votre esprit, les désirs, les sentiments, les attaches de votre cœur, et veillez sur toutes les passions de votre âme, afin que votre mortification soit universelle.

Méditation sur la mortification

Ier POINT. — En vérité, en vérité je vous le dis, si le grain de froment ne meurt après qu’on l’a jeté en terre, il demeure seul ; mais quand il est mort, il porte beaucoup de fruits. (S. Jean, 12.)

Remarquez que notre divin Sauveur venait de faire son entrée dans Jérusalem aux acclamations de tout le peuple ; mais, peu sensible à ces honneurs, parce qu’il était occupé de sa passion prochaine, il ne parle que de mortification, sous la figure du grain de froment. Étudiez-en toutes les paroles ; elles sont autant d’instructions et de mystères. Le chrétien est ce grain de froment. Il faut premièrement qu’il tombe, cadens : il ne produira jamais qu’il n’ait mortifié et dompté son orgueil. Il faut, en second lieu, qu’il tombe non seulement sur la terre, mais encore dans la terre, et qu’il en soit couvert, in terram. Il n’est en sûreté que quand il se cache aux yeux des hommes, et qu’il se cache dans l’élément dont il a été formé, en se ressouvenant qu’il n’est que terre. Enfin, il faut qu’il y meure, mortuum fuerit, c’est-à-dire qu’il se renonce lui-même, qu’il meure à sa chair et à ses appétits, à ses attaches et à toutes ses passions : c’est le moyen de porter des fruits abondants, et de se conserver pour l’éternité. Regardez-vous comme ce grain de froment ; tombez souvent en terre, par le mépris de vous- même ; cachez-vous et mourez à tout pour vivre à Dieu seul. Heureuse chute, puisqu’elle procure la plus glorieuse élévation ! Heureuse humiliation, puisqu’elle nous éclaire des lumières célestes ! Heureuse mort, puis qu’elle produit la vie de la grâce, et qu’elle nous conserve pour celle de la gloire !

Si vous prétendez être à Jésus-Christ, vous devez mener une vie mortifiée ; car ceux qui lui appartiennent, dit saint Paul, ont crucifié leur chair avec toutes ses convoitises. (Épît. aux Gal., 5.) Demandez-vous donc à vous-même si vous êtes à lui, et croyez que, malgré toutes vos protestations, vous n’y êtes pas si vous n’êtes pas mortifié. À qui êtes-vous donc ?

D’un côté, entendez avec frayeur les anathèmes que Jésus-Christ prononce contre les sensuels, quand il dit : Malheur à vous qui avez votre consolation dans ce monde. Malheur à vous qui êtes rassasiés, parce que vous aurez faim ! Malheur à vous qui riez, parce que vous pleurerez ! Sur qui tombent ces malédictions ? Sur ceux qui aiment les plaisirs. Ne les aimez-vous pas ?

Voyez, d’un autre côté, ce que faisaient les saints, et ce qu’ils croyaient être obligés de faire pour assurer leur salut. Saint Paul dit : Je châtie mon corps, et je le réduis en servitude, de peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne devienne moi-même un réprouvé. (1re Épît. aux Cor., 9) D’où il suit que, dans les sentiments de ce grand apôtre, vivre sans mortification, c’est vivre dans la réprobation. Aussi exhorte-t-il les Romains à la mortification par des paroles d’onction et de force, quand il dit : Je vous conjure, mes frères, par la miséricorde de Dieu, de faire de votre corps une hostie vivante, sainte et agréable à Dieu. (Épît. aux Rom., 12.) C’est le seul moyen d’assurer son salut.

IIe POINT. — Celui qui aime sa vie la perdra ; mais celui qui la hait dans ce monde la conserve pour la vie éternelle.

Aimer son âme et sa vie, dans le langage de Jésus-Christ, c’est aimer sa chair et la traiter avec délicatesse, c’est s’aimer soi-même ; et cet oracle est assez précis et assez clair pour nous faire entendre qu’il est impossible de se sauver sans la mortification des sens extérieurs et intérieurs, des appétits de la chair et des passions de l’âme.

Mortifiez vos yeux corporels, puisque c’est souvent par eux que la corruption entre dans le cœur. C’est par les yeux, dit Jérémie, que la mort s’insinue dans l’âme. (Jérém., 9.) Si la malheureuse Dina avait réprimé la curiosité de ses yeux, elle n’aurait pas perdu le plus précieux de tous les trésors. (Gen., 34.) Si David avait retenu les siens, il ne serait pas tombé dans l’adultère et dans l’homicide. (2e liv. des Rois, 11.). Imitez plutôt le saint homme Job ; faites pacte avec vos yeux de ne les ouvrir jamais sur aucun objet qui puisse les faire pleurer dans la suite. (Job, 31.) Et pour vous engager à cette mortification, persuadez-vous que celui qui les tient fermés sur les objets dangereux se rend digne de voir Dieu dans le ciel ; c’est le Saint-Esprit qui parle par la bouche du Prophète Isaïe. (Isaïe, 33.)

Mortifiez votre ouïe, et détournez vos oreilles de tous les discours des gens du siècle. Souvenez-vous que c’est par les oreilles d’Éve, qui écouta le serpent, que le péché et la mort sont entrés dans le monde. (Gen., 3.) Écoutez donc le conseil du Sage qui dit : Bouchez vos oreilles avec des épines, et n’écoutez jamais la méchante langue. (Eccli., 28.)

Mourez à toutes les odeurs délicieuses, et ressouvenez-vous de la menace que Dieu fit par le prophète Isaïe aux filles de Sion, quand il dit que leurs parfums seraient changés en puanteur. (Isaïe, 30.) Imitons plutôt Madeleine, qui les consacra à Jésus-Christ. (S. Luc, 7.)

Mortifiez votre bouche sur le goût et sur les paroles : sur le goût, vous ressouvenant que c’est par l’intempérance que Loth fut souillé d’un grand péché (Gen., 19), qu’Esaü perdit son droit d’aînesse (Gen., 25), et que les enfants d’Héli, après avoir scandalisé le peuple de Dieu, périrent misérablement. (ler liv. des Rois, 4.) Imitez plutôt la tempérance de David, lequel, après avoir souhaité avec ardeur un verre d’eau de la citerne de Bethléhem, le sacrifia au Seigneur plutôt que de le boire. (2e liv. des Rois, 23.)

Mortifiez votre langue du côté des paroles. (Eccli., 28.) Mettez à votre bouche, selon le conseil du Sage, une porte et des serrures, et une balance pour peser toutes les paroles qui en sortiront. Une langue qui n’est pas mortifiée se laisse aller tantôt au mensonge, tantôt à la médisance, tantôt à l’ostentation, tantôt à la flatterie, et souvent à quelque chose de pis.

Mortifiez vos mains ; occupez-les aux travaux conformes à votre état et à secourir charitablement votre prochain. Coupez votre main droite, dit le Seigneur, si elle vous scandalise, et soyez toujours en état d’élever des mains pures vers le ciel, si vous voulez être exaucé. (S. Matth., 5.)

Ne vous contentez pas de la mortification corporelle ; mortifiez votre esprit, sa curiosité, son orgueil et sa vanité ; mortifiez votre cœur, ses désirs déréglés, ses attaches et ses antipathies ; cette mortification sincère et universelle vous conservera pour l’éternité.

Sentiments

Suis-je mort à moi- même ? Ô mon Dieu, suis-je mort à ma chair ? Suis-je mort à mes passions ? Hélas, que j’ai de fatales expériences du contraire ! Suis-je ce grain de froment tombé, caché et mort dans la terre pour y porter des fruits de pénitence, de grâce et de gloire ? Ne suis-je pas, au contraire, ce mauvais arbre qui mérite d’être coupé et mis au feu, parce qu’il ne porte point de fruits, et qu’il occupe inutilement la terre ? Je sais que je cours risque de me perdre, si je ne me hais moi-même ; c’est Jésus-Christ qui me le dit, et je ne puis l’ignorer : cependant je n’ai fait aucun progrès dans la mortification ; le travail me rebute, la souffrance m’alarme, l’humiliation me déconcerte, et les contradictions me révoltent ; ma chair ne cherche que la délicatesse et le plaisir ; les mortifications qui me viennent de la part de Dieu m’effrayent ; celles qui me viennent de la part des hommes m’irritent ; et, loin de m’en imposer à moi-même de volontaires, je les évite et je les fuis avec une délicatesse alarmée ; ou ce ne sont le plus souvent que des mortifications de choix où ma vanité trouve le secret de se satisfaire. Ah ! Seigneur, ayez pitié de ma faiblesse, fortifiez-moi, animez-moi d’une sainte haine contre moi-même, donnez-moi le courage de mourir à ma chair et à tout ce que je suis, pour ne vivre que pour vous seul.

Sentences de l’Écriture sainte et des saints Pères

Soyez circoncis de la circoncision du Seigneur ; retranchez de vos cœurs ce qu’il y a de charnel, de peur que mon indignation n’éclate tout d’un coup et ne s’embrase comme un feu. (Jérém., 4.)

Je vous conjure, mes frères, par la miséricorde de Dieu, de lui offrir vos corps comme une hostie vivante, sainte et agréable à ses yeux. (Épît. aux Rom., 12.)

La mort que Jésus-Christ vous demande n’a rien d’affreux, puisque loin d’ôter la vie, elle la change en une meilleure, et que, loin de faire tomber le corps, elle l’élève à un ordre supérieur. (S. Bernard.)

Toutes les mortifications extérieures que la vanité nous inspire, loin d’être de véritables vertus, ne sont que des voiles qui cachent nos vices. (S. Prosper.)

Prière

Accordez à nos prières et à nos vœux, ô Dieu de miséricorde, qu’à mesure que nous avançons dans les jeûnes et que nous approchons des grands mystères de notre rédemption, nous avancions aussi en grâce, en piété et en amour pour la retraite et pour la solitude, afin d’éviter la corruption du monde ; et que, vous ayant consacré nos corps, nos âmes, toutes nos pensées et toutes nos actions dans ce saint temps de pénitence, nous soyons aussi plus agréables aux yeux de votre divine Majesté ; et que plus nous aurons le bonheur de vous être agréables, plus aussi nous soyons remplis de vos dons, de vos grâces et de vos bénédictions, pour parvenir plus sûrement au terme auquel nous aspirons, qui est l’éternité bienheureuse. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ, votre adorable Fils et notre souverain Seigneur.

Point de la Passion

Jésus convertit un des voleurs

Voici la seconde fois que Jésus souffrant ouvre la bouche sur la croix, et c’est pour dire à un voleur : En vérité, je vous dis que vous serez aujourd’hui avec moi dans le paradis. On voit deux scélérats pendus à ses côtés, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, pour lui causer plus d’ignominie, et pour le faire regarder du peuple comme le maître et comme le plus méchant de ces criminels. Tous deux, au lieu de reconnaître son innocence et sa divinité, au lieu de lui demander miséricorde, l’insultaient et lui disaient des injures atroces. Cet adorable Sauveur, loin de se venger de ces outrages, qui méritaient des supplices éternels, leur offre sa grâce. L’un le rebute, et il continue de le maltraiter de paroles ; l’autre se rend, et il entre véritablement dans des sentiments de pénitence et de componction.

Ce Dieu souffrant exerce avec une charité héroïque les fonctions de Sauveur à son égard. Son amour pour ce voleur lui fait oublier et compter pour rien les douleurs excessives qu’il endure, pour s’appliquer à sa conversion et à sa sanctification. Il pénètre dans son cœur ; il y voit les heureuses dispositions qu’il y opérait lui-même par sa grâce ; il l’éclaire, il le touche, il le justifie, il l’embrase dans son amour, il en fait un saint ; et il lui promet le ciel dans le même jour et aussitôt après sa mort.

C’est ainsi que les vrais héros se vengent ; c’est ainsi : que Jésus mourant pardonne, et que, pendu à la croix comme infâme aux yeux des hommes, il fait des actions de tout-puissant, et que, regardé comme un scélérat, il distribue des couronnes éternelles comme un Dieu rémunérateur.

C’est ainsi que dans le voleur réprouvé il nous donne un terrible exemple de la punition de l’impie qui ne sait pas profiter de la compagnie de Dieu, qui porte toujours la grâce avec lui, et qui ne la refuse à personne ; c’est ainsi qu’il nous inspire la confiance, quelques péchés énormes que nous ayons commis, de retourner vers lui, d’obtenir sa grâce et de prétendre au ciel.

Aussi ce nouveau converti donne dans ce moment à Jésus-Christ tout ce qu’il pouvait lui donner. Ses mains et ses pieds étaient cloués comme ceux du Sauveur ; il lui donne tout ce qui lui reste, c’est-à-dire son esprit, son cœur, sa bouche, ses yeux. Cet esprit, qui ne s’était occupé auparavant que de larcins et de brigandages, se soumet par une foi si parfaite, qu’il adore Jésus-Christ comme son Dieu, quoiqu’il le voie pendu auprès de lui comme un criminel. Son cœur, autrefois coupable de tant d’infidélités, est plein d’amour pour Dieu et pour son prochain, et il est pénétré d’une si vive douleur de ses offenses, qu’il consent d’en porter la peine. Sa bouche accuse ses péchés, et publie hautement qu’il mérite la mort infâme et cruelle qu’on lui fait souffrir. Disons plus : il est le seul qui, à la face de toute la terre, prend le parti de Jésus-Christ, et qui parle en faveur de son innocence pendant que tout le monde l’abandonne. Il l’appelle son Seigneur, quoiqu’il le voie traité comme un infâme ; il confesse, par cette admirable prière, qu’il est le Roi du ciel et de la terre ! Seigneur, souvenez-vous de moi quand vous serez dans votre royaume. Il va même si loin, qu’il croit qu’un simple souvenir de ce Dieu souffrant suffit pour lui procurer un bonheur éternel. Aussi a-t-il la consolation d’entendre cette parole de vie de la bouche de ce Sauveur agonisant : Je vous dis en vérité que vous serez aujourd’hui avec moi dans le paradis. Il ne lui impose pas une plus longue pénitence pour ses péchés, quoique énormes ; mais, au reste, il n’est pas étonnant que l’Auteur de la miséricorde expirant fasse des miracles de miséricorde en faveur du pénitent qui l’implore, qui souffre et qui meurt avec lui et auprès de lui.