Conduite pour passer saintement le carême ~ Samedi après le 2e Dimanche

Jour de Conversion

Pratique

Commencez la journée par un examen sur votre passion dominante et sur le péché dans lequel vous tombez le plus souvent. Demandez à Dieu les lumières dont vous avez besoin pour le bien connaître, et du courage pour l’extirper à fond. Commencez donc aujourd’hui ce grand ouvrage, d’où dépend tout votre bonheur. Entreprenez-le généreusement, et faites une ferme résolution de ne point vous désister que vous n’en soyez venu à bout : ce sera celui de votre conversion entière, et c’est par là que vous assurerez votre salut. Commencez et finissez toutes vos prières et toutes vos pratiques par demander à Dieu votre conversion. Travaillez-y en la demandant ; mais demandez-la avec ardeur et persévérance, et soyez sûr que vous l’obtiendrez. Ne perdez point de vue cet enfant prodigue qui va se réconcilier. Imaginez-vous que vous l’êtes vous-même, et regardez Jésus-Christ comme ce tendre père à qui vous allez demander miséricorde.

Méditation sur la conversion

Ier POINT. — Un homme avait deux enfants, dont le plus jeune lui dit : Mon père, donnez-moi la portion du bien qui doit me revenir. (S. Luc, 15.)

Suivez avec attention cet évangile ; méditez sérieusement sur les démarches de ce jeune homme ; vous y verrez les degrés par lesquels un pécheur tombe insensiblement dans les plus grands égarements, et ceux par lesquels il rentre dans son devoir par une conversion sincère.

Il commence par une demande indiscrète, formée par des désirs déréglés de ne plus dépendre de personne. Voilà la source de la disgrâce et des malheurs infinis qui l’ont accablé. N’ayez-vous point laissé former et éclore dans votre cœur des désirs d’indépendance, parce que le joug qui vous était imposé vous paraissait trop assujettissant, et que vous auriez souhaité de donner plus d’essor à votre liberté et à vos passions ? Concevez le danger qu’il y a de former de pareils désirs et de faire de pareilles demandes, que Dieu n’accorde jamais que quand il est en colère. Rendons-nous justice, et croyons que nous n’en ferions pas un meilleur usage que cet enfant prodigue.

Ce jeune homme partit de chez son père, et il s’en alla dans un pays éloigné. Quand on s’est procuré de quoi contenter ses passions, et qu’on est destitué de la crainte de Dieu, on s’émancipe aisément de son adorable conduite ; on sort bientôt de la voie de ses conseils et ensuite de ses préceptes ; on s’éloigne de sa divine présence, de sa parole, de la prière et des sacrements ; éloignement qui faisait trembler le Roi-Prophète, quand il disait : Seigneur, ceux qui s’éloignent de vous périront ; mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi. Ce fut aussi dans cet éloignement que ce jeune homme dissipa tous ses biens paternels par ses débauches : ce qui nous fait bien comprendre qu’il n’est point de péché si énorme dont on ne soit capable quand on s’est une fois éloigné de Dieu, et qu’on dissipe en peu de temps tous ses précieux trésors dans ce funeste éloignement, c’est-à-dire la crainte de Dieu, son amour et sa grâce.

Ce jeune débauché commença à sentir vivement sa pauvreté. Il lui fallut cesser ses débauches, parce qu’il n’avait plus de quoi les soutenir. Mais, au lieu de revenir à son père, il se mit au service d’un bourgeois, qui lui donna ses pourceaux à garder ; et sa misère était si grande, qu’il aurait souhaité se nourrir des cosses qu’on leur donnait, et on ne lui en donnait pas. Rien n’est comparable à la pauvreté d’une âme qui abandonne son Dieu : tout lui manque ; parce qu’elle n’a pas Dieu pour elle : elle manque de soutien et de nourriture, de secours et de consolation dans les peines : en un mot, elle est abandonnée à elle-même, et c’est le comble de la pauvreté et de la misère. Donnez-vous de garde de tomber dans un pareil état ; recourez à Dieu dès que vous vous sentez le moindre éloignement.

IIe POINT. — Enfin l’enfant prodigue, étant rentré en lui-même, dit : Combien mon père a-t-il de serviteurs qui ont plus de pain qu’il ne leur en faut, pendant que je suis ici à mourir de faim !

Qu’on est malheureux quand on s’éloigne de Dieu et de son propre cœur ! mais qu’on est heureux quand on rentre en soi-même, et qu’on fait de sérieuses réflexions sur les misères de son état et sur les moyens d’en sortir ! En effet, cette réflexion est la première démarche qui conduit une âme égarée à une sincère conversion ; et les pécheurs ne croupissent longtemps dans leurs désordres que parce qu’ils ne veulent faire aucune réflexion, ni sur leurs disgrâces présentes, ni sur celles qu’ils ont à craindre dans l’autre vie, ni sur les secours qu’ils peuvent attendre de Dieu pour s’en délivrer.

Il faut que je me lève, dit ce jeune débauché, et que j’aille trouver mon père. Il rentrera bientôt en grâce, il sortira bientôt du bourbier de ses crimes, puisqu’à la réflexion il fait succéder une généreuse résolution. Quand on ne fait que des réflexions vagues et stériles sur ses désordres, et qu’elles ne sont point suivies d’une forte résolution de les quitter, elles ne font qu’amuser le pécheur, le confirmer et l’endurcir davantage dans son éloignement de Dieu, et le rendre beaucoup plus malheureux sans le guérir.

Mais ce jeune homme, non content de sa résolution, la met tout de suite en pratique. Il marche dans le moment et sans délai ; il entre tout d’un coup dans la carrière de la pénitence ; il entreprend un long et pénible Voyage, parce qu’il était exténué par la faim, et dans une extrême pauvreté ; mais rien ne coûte à une âme pénitente qui veut retourner vers Dieu ; rien ne l’effraye, rien ne la rebute : elle puise des forces dans sa douleur et dans son amour, et son courage surmonte toutes les difficultés qui se rencontrent.

Il fait ensuite une confession sincère de ses péchés par ces belles paroles ! Mon père, j’ai péché contre le Ciel et contre vous, et je ne suis plus digne d’être appelé votre fils. Non content de cette confession, il demande à porter la peine de ses péchés pendant le reste de ses jours, et de travailler comme un serviteur à gages à la sueur de son front. La conversion est sincère quand on confesse ses péchés avec tant d’humilité et de contrition de cœur, et quand on veut soutenir la rigueur et le travail de la pénitence dans les ministères les plus laborieux et les plus ravalés.

Reprenez l’ordre et l’économie de cette conversion pour y conformer la vôtre. Commencez par de sérieuses réflexions sur l’état de votre âme ; formez ensuite une généreuse résolution d’en sortir ; que cette résolution soit suivie d’une prompte exécution. L’exécution d’une confession humble et sincère, et la confession accompagnée d’une disposition généreuse à tout entreprendre pour l’expiation de vos péchés, voilà les routes que vous devez tenir pour vous rapprocher de Dieu.

Mais pour vous en inspirer le désir et la confiance, faites attention à la bonté de ce père. Il va au-devant de son fils, qui méritait d’être chassé honteusement de sa présence ; il lui pardonne avant même qu’il confesse ses péchés et qu’il lui demande sa miséricorde ; il se jette à son cou, il l’embrasse, il lui donne le baiser de paix, il le remet dans tous ses droits ; de sorte que si, dans le fils, nous voyons le modèle de notre conversion, nous en trouvons un motif pressant dans la tendresse du père.

Sentiments

Vous me tracez ici, ô mon Sauveur, avec une bonté singulière, le plan de mon entière conversion, et les routes que je dois tenir pour me rapprocher de vous. Vous n’oubliez pas même de me faire sentir ce que je dois espérer de votre bonté et de vos entrailles de père. Mais, ô mon Dieu, achevez en moi ce grand ouvrage ; conduisez-moi, de peur que je ne m’égare ; fortifiez-moi, de peur que je ne tombe ; donnez à mon esprit assez de lumière pour faire de salutaires réflexions sur mes égarements et sur mes lâchetés ; formez dans mon cœur une vraie douleur de mes péchés, et une forte résolution de retourner vers vous et de ne vous abandonner jamais. Donnez-moi le courage d’entrer sans délai dans la carrière de la pénitence, et d’en soutenir les rigueurs et les humiliations avec courage.

Je le confesse, ô Père des miséricordes, j’ai péché contre le Ciel et contre vous, et je ne suis plus digne d’être appelé votre enfant ; mais écoutez ma prière et laissez attendrir votre bon cœur sur un enfant qui implore votre clémence et votre bonté. Revêtez-moi de cette robe d’innocence que j’ai perdue et souillée, après l’avoir reçue au baptême. Je vous demande encore que, pour marque de réconciliation, vous m’admettiez et au baiser de paix, et à ce festin délicieux où vous donnez votre chair en aliment et votre sang en breuvage ; en attendant que je puisse être admis à cette table céleste et bienheureuse où je serai nourri et rassasié éternellement de votre propre substance, sans figure et sans déguisement.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Convertissez-vous à moi de tout votre cœur, dans les jeûnes, dans les larmes et dans les gémissements ; déchirez vos cœurs, et non vos vêtements, et convertissez-vous au Seigneur, parce qu’il est bon et compatissant, qu’il est patient et riche en miséricorde. (Éph., 2.)

Convertissez-nous, Seigneur, montrez-nous votre face, et nous serons sauvés. (Ps. 79.)

Une parfaite conversion trouve toujours Dieu préparé. (S. Augustin.)

On trouve toujours de la douceur dans les prémices de la conversion ; du travail, des rigueurs, des dégoûts et des tentations à combattre dans ses progrès ; de la paix, et le repos dans sa fin. (S. Isidore.)

Prière

Dieu tout-puissant et tout miséricordieux, qui couronnez vos dons en couronnant nos mérites, acceptez nos jeûnes, et donnez-leur un heureux succès, afin qu’ils produisent chez nous, par votre grâce, une sincère conversion ; qu’ils nous servent à expier nos péchés, à satisfaire à votre justice, à punir et à guérir notre sensualité et notre délicatesse, et à opérer notre salut. Rendez avec abondance à notre âme ce que nous ôtons à notre chair ; élevez, vivifiez, nourrissez et fortifiez cette âme que vous avez créée à votre image, et rachetée de votre précieux sang, pendant que nous nous occupons à, abattre, à mortifier et à affaiblir cette chair pécheresse, de peur qu’elle ne se révolte contre l’esprit et contre vos divines lois. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ, votre Fils et notre Seigneur.

Point de la Passion

Jésus est conduit chez Caïphe

Il fallait que Jésus-Christ fût conduit à plusieurs tribunaux et devant plusieurs juges, pour rendre sa condamnation plus éclatante et plus ignominieuse, pour être plus exposé à la risée du peuple, et pour souffrir à chacun de ces tribunaux une infinité d’affronts et d’outrages beaucoup plus sensibles et plus douloureux que la mort même. Ainsi, du tribunal d’Anne, il est conduit, ou, pour mieux dire, traîné au milieu des rues, à celui de Caïphe, qui était le plus furieux et le plus emporté de tous ses juges. Ce Sauveur, lié de cordes, tiré et poussé rudement par des soldats impitoyables, marche dans Jérusalem suivi et précédé d’une insolente canaille : quel triste spectacle, ô mon Sauveur ! Suivons-y ce Dieu souffrant. Il est lié bien plus étroitement par les chaînes de son amour, et par le désir qu’il a de souffrir pour briser nos chaînes, que par les cordes qui l’environnent, et qui paraissent sur ses mains et sur tout son corps.

Ce mauvais juge, ravi de tenir à son tribunal l’objet de son envie, et ne respirant que le sang de Celui qui voulait le donner librement pour le salut de tous les hommes, sans l’excepter lui-même, l’interroge, pour avoir occasion de le perdre par ses réponses, comptant pour rien de profaner la dignité de son sacerdoce et sa qualité de juge par l’injustice la plus criante et par le sacrilège le plus énorme. Il ne fait que trop paraître l’envie qu’il a de trouver Jésus-Christ criminel, pour avoir le détestable plaisir de l’immoler à son injuste fureur. L’unique crainte qu’il a, c’est de le trouver innocent, et, pour se tirer de cet embarras, il lui suscite de faux témoins, le fait accuser de crimes capitaux, afin que sa rage ne soit point frustrée du plaisir qu’il se fait par avance de répandre son sang.

Les témoins déposent ; et leurs dépositions, quoique concertées à l’école du démon, ne se trouvent pas suffisantes pour le condamner à la mort avec quelque apparence de justice. On appelle deux autres témoins, qui l’accusent d’avoir dit qu’il pouvait détruire le temple et le réédifier en trois jours ; et cette déposition bien entendue faisait son éloge et sa justification plutôt que son blâme et sa condamnation. Elle marquait, en effet, sa puissance divine, et ils étaient trop grossiers pour comprendre que ce Sauveur parlait, dans cet oracle prophétique, de son corps, qui était le temple vivant de la Divinité.

Pendant toutes ces accusations, Jésus, qui était et voulait être un homme de douleurs, gardait un rigoureux silence, autant pour marquer qu’il ne faisait aucun cas de toutes ces accusations ridicules que pour nous apprendre à soutenir les injures, les opprobres et les calomnies, dans la modestie et dans le silence. D’ailleurs cet adorable Sauveur voulait, par ce silence divin, satisfaire à Dieu son Père pour les péchés innombrables que les hommes commettent par la langue, et justifier ce que le prophète avait prononcé, quand il disait en sa personne : J’étais sourd à tout discours, et comme criminel qui n’ouvre pas la bouche. (Ps. 37.) Il voulait encore nous insinuer, par ce silence si mystérieux et si éloquent, que c’était le moyen le plus propre pour se défendre des médisants et pour confondre les faux accusateurs, et que le parti le plus sûr et le plus héroïque est d’abandonner à Dieu la protection de notre innocence.