Conduite pour passer saintement le carême Samedi après le 1er Dimanche

Jour de Désir

Pratique

Commencez la journée par élever votre esprit et votre cœur jusqu’au trône de Dieu dans le ciel. Contemplez-Le dans sa gloire, environné de tous ses anges et de tous les bienheureux qui chantent incessamment ses louanges, qui goûtent des plaisirs que la langue ne peut exprimer. Soupirez après la place qui vous est marquée dans ce céleste séjour, si vous vous en rendez digne par vos bonnes œuvres. Poussez aujourd’hui alternativement des désirs et des gémissements : des désirs soutenus d’une vive espérance pour le ciel, et des gémissements sur le retardement de ce bonheur incomparable et sur les misères de cette vie mortelle ; et ne faites rien que vous ne puissiez vous dire à vous-même Je travaille pour le ciel.

Méditation sur le désir du ciel

Ier POINT. — Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean ; il les mena sur une haute montagne à l’écart, où il se transfigura en leur présence, et sa face devint brillante comme le soleil. (S. Matth., 17.)

Peut-on attacher ses yeux sur ce divin objet tout resplendissant de lumière, peut-on penser que ce Sauveur, si beau et si brillant de clarté, est le modèle de la gloire qui nous est préparée dans le ciel, sans la désirer avec ardeur, et sans soupirer après ce bienheureux séjour ? Et peut-on désirer ce bonheur sans se résoudre à tout souffrir dans cette vie pour le mériter ?

La gloire éternelle est le terme que nous désirons ; mais les souffrances en sont le chemin. De là vient que, dans la transfiguration, Jésus-Christ ne parle avec Moïse et Élie que des souffrances qu’il doit endurer avant de rentrer dans la possession de sa gloire. Dites-vous donc à vous-même que renoncer à souffrir, et renoncer au ciel, c’est la même chose ; par conséquent, que désirer le ciel sans vouloir souffrir, c’est une vraie illusion.

Sur cette importante vérité réglez tous vos désirs et toute votre conduite. À la moindre atteinte de douleur, pensez à la gloire qui la couronne ; et si vous avez un peu de foi, vous la soutiendrez généreusement. Comparez l’une à l’autre, et de cette comparaison tirez deux motifs : l’un de confusion de votre lâcheté et de votre délicatesse, l’autre de préparation de cœur à vous priver de tout et à tout souffrir pour vous rendre digne de posséder Dieu.

Le grand Apôtre, en parlant de ce mystère, dit, pour nous consoler dans nos peines, que Jésus-Christ transformera un jour la bassesse de notre corps humilié sur le modèle de son corps glorifié sur le Thabor. Détachez-vous de la terre et des sentiments terrestres ; élevez votre espérance, formez des désirs célestes, en voyant dans le corps glorieux du Sauveur le modèle, l’original et le gage de la gloire qu’il vous a promise.

Ne perdez rien de ce mystère. Unissez-vous aux trois disciples confidents de Jésus-Christ. Montez en esprit sur cette montagne de vision et de lumière, pour vous préparer à monter généreusement sur celle du Calvaire. Attachez vos yeux, votre esprit et votre cœur sur la personne du Sauveur. Dites-vous encore à vous-même : Je vois un corps tout brillant de lumière ; mais il sera bientôt tout couvert de plaies et de sang. Je vois une tête couronnée de gloire ; mais elle sera bientôt percée et couronnée d’épines. Je vois une face éclatante comme le soleil ; mais elle sera bientôt défigurée et couverte de confusion. Je vois des yeux dont les rayons m’éblouissent ; mais ils seront bientôt languissants, baignés de larmes, couverts de sang et éteints par la mort. Ce divin objet me ravit par sa beauté et par son éclat. Il m’appelle à la gloire ; mais le chemin pour y arriver est semé d’épines et de sang. Marchons cependant ; la couronne vaut bien le combat, le prix vaut bien la course, le plaisir vaut bien la douleur, la gloire vaut bien l’infamie, et la récompense surpasse infiniment les travaux qu’elle exige. Ne cessons de désirer, de combattre et de souffrir : les douleurs passent, et la récompense est éternelle.

IIe POINT. — Alors Pierre dit à Jésus : Seigneur, il fait bon ici pour nous ; faisons-y, s’il vous plaît, trois tentes, une pour vous, une pour Moïse, et une pour Élie.

Ce que Pierre disait inconsidérément, parce qu’il n’y a point de vrai bonheur sur la terre que celui de désirer, d’aimer et de souffrir, pour mériter de jouir de Dieu dans le ciel, nous aurons lieu de le dire quand nous posséderons ce bonheur. C’est donc en ce céleste séjour que nous devons mettre toute notre espérance, tous nos désirs, toute notre joie et toute notre gloire, et passer toute cette vie mortelle à désirer ardemment cette vie immortelle.

Mon âme est spirituelle ; je ne veux plus et je ne dois plus rien désirer, rien aimer de matériel et de sensible. Elle est immortelle ; je ne veux plus rien désirer de périssable et de passager. Elle doit être éternellement avec Dieu, le voir, l’aimer et le posséder ; je ne dois plus rien désirer, rien voir qu’en passant ; je ne veux plus m’attacher à des créatures qui périssent et qui passent, elles pourraient m’arrêter en chemin, et me dérober la possession de l’unique bien que je dois désirer, et qui seul doit remplir tous mes désirs.

Être bienheureux dans le ciel, y voir Dieu sans aucun nuage, y être assuré d’une gloire éternelle, c’est un avantage pour lequel on ne peut assez soupirer, et qu’on ne peut assez acheter. Je veux donc passer ma vie à le désirer, et soutenir mes désirs par mes bonnes œuvres ; et je suis résolu de l’acheter à quelque prix que ce soit. Heureusement pour moi, j’ai en main de quoi me le procurer : j’ai les promesses de Jésus-Christ ; j’ai le précieux trésor du temps que je dois consacrer à l’acquérir ; j’ai la protection d’un Homme-Dieu ; j’ai ses secours, qu’il ne me refusera jamais ; j’ai son sang adorable, qui est la clef qui m’ouvrira ce céleste tabernacle ; et rien ne me manquera du côté de Dieu, parce qu’il est tout-puissant et infiniment bon. Mais de mon côté il faut que je travaille pour m’en rendre digne ; il faut combattre, il faut vaincre, il faut persévérer jusqu’à la mort, et je suis résolu de le faire.

La foi me persuade qu’il ne fait bon pour moi que dans le ciel ; je serais donc bien aveugle de dire qu’il fait bon pour moi sur la terre. Celle vie mortelle est un passage, c’est un exil rempli de misères, de disgrâces, de douleurs, et surtout de péchés : voilà ce qui devrait m’en donner une véritable horreur, cependant je suis assez aveugle pour l’aimer et pour m’y attacher !

Quel bien ai-je possédé depuis que je suis au monde ? quelle fausseté n’ai-je point éprouvée dans les plaisirs ! quelle inconstance dans les amitiés ! quelle vanité dans les honneurs ! quelles misères et quelles faiblesses n’ai-je point vues dans autrui et dans moi-même ! Rompez donc généreusement tous les liens qui vous y attachent, prenez votre essor vers le ciel par vos désirs ; défendez à votre cœur de désirer rien qui soit moins que Dieu.

Sentiments

Bienheureux séjour, céleste héritage, possession de Dieu, vie éternelle, toute mon âme vous désire, et je ne veux plus travailler que pour vous. Souffrances, travaux, humiliations, maladies, privations, mépris, pauvreté, je vous défie, je ne vous crains point. Tant que j’aurai la grâce de mon Dieu, et que mon cœur ne formera des désirs que pour le ciel, vous ne saurez me faire que du bien, parce que vous m’assurerez le bonheur éternel auquel j’aspire, que vous m’en rendrez digne, et que vous me mettrez à même de le demander à Dieu, non seulement comme une grâce, mais encore de l’exiger de ce Dieu de justice comme une dette qu’il a bien voulu contracter avec moi.

Ah ! Seigneur, je ne puis penser au bonheur que vous m’avez promis, que vous m’avez acquis au prix de votre sang, et que je dois acheter au prix de mes souffrances, que je ne le désire avec ardeur, que je ne prenne la résolution de vivre en chrétien qui n’a que le ciel en vue, et que je ne dise avec le Prophète : « Je me suis ressouvenu de vos promesses, et par un excès de joie j’ai répandu mon âme dans moi-même. » (Ps. 41.) Je me suis efforcé de la faire sortir de mon corps par la violence de mes désirs et de mes transports d’amour, parce que je passerai à ce tabernacle admirable de la maison de mon Dieu. Heureux tabernacle ! heureux Thabor ! heureux séjour ! où l’ou voit Dieu sans nuage et sans énigme, où l’on aime Dieu sans interruption et sans faiblesse, où l’on est intimement uni à Dieu, sans crainte d’en être jamais séparé, et où l’on est transformé en Dieu pour une éternité tout entière !

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Ah ! Seigneur des armées, que vos tabernacles sont aimables ! Mon âme désire ardemment d’être dans la maison du Seigneur, et elle est presque dans la défaillance par la violence de ses désirs. (Ps. 83.)

Car, comme le cerf soupire après les eaux, de même mon cœur soupire après vous, ô mon Dieu ; mon âme a soif de vous, ô Dieu fort et vivant. Quand aurai-je le bonheur de voir votre face ? (Ps. 41.)

Celui qui désire de posséder Dieu met son plaisir à désirer le Dieu qu’il aime ; il aime aussi toujours à le désirer, non d’une partie, mais de tout son cœur ; et c’est en quoi consiste son bonheur. (S. Bernard.)

Les désirs des élus croissent quand ils sont dans l’oppression : semblables au feu, qui est apaisé d’abord, et qui devient plus ardent et plus lumineux par le souffle. (S. Grégoire.)

Prière

Regardez, Seigneur, votre peuple pénitent et humilié, d’un œil de compassion et de miséricorde ; détournez par votre bonté, qu’il implore avec toute la foi et toute l’ardeur dont il est capable, les fléaux de votre colère qu’il s’est justement attirés par ses péchés et par ses ingratitudes qui sont sans nombre. Il va travailler à les expier dans ce saint temps, par ses larmes, par ses abstinences et par ses jeûnes, pour se rendre digne de votre grâce, et de parvenir enfin au bonheur éternel que vous lui avez promis. Donnez-lui-en la force. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ votre Fils.

Point de la Passion

Prise de Jésus-Christ

Jésus était encore en prière dans le jardin des Oliviers, lorsque, dans les ténèbres et dans le silence de la nuit, il entendit la marche et le bruit des soldats et des satellites qui le cherchaient, conduits par le traître Judas. Jésus, loin de se cacher, alla généreusement au-devant d’eux, et il leur demanda qui ils cherchaient. Ils dirent qu’ils cherchaient Jésus de Nazareth. Jésus leur répondit avec sa douceur ordinaire : C’est moi ; et comme si c’eût été une foudre sortie de sa bouche adorable, ils tombèrent à la renverse. Jésus aurait pu alors se soustraire par la fuite ; mais comme il ne donnait son âme que parce qu’il voulait bien la donner, il attendit tranquillement le retour de leur évanouissement pour se laisser prendre sans résistance, comme un agneau, dit le prophète Isaïe, qu’on porte au sacrifice pour être immolé.

Les soldats se relèvent, ils se jettent avec fureur sur lui, et ils serrent de cordes avec une cruauté inouïe Ses mains délicates, ouvrières de tant de miracles, qui pouvaient les rompre avec plus de facilité que ne fit autrefois le fort Samson, qui n’était que sa figure. Ce Dieu tout-puissant, ce Souverain du ciel, de la terre et des enfers, aurait pu, par sa propre vertu, par plus de douze légions d’anges, foudroyer ces soldats, et les abîmer tout vivants dans les enfers ; mais son amour pour nous le fait consentir à la captivité, aux opprobres, aux supplices et à la mort même. Vous pouviez briser ces liens, ô mon Dieu ; vos mains, qui sont divines, avaient assez de force pour rompre ces infâmes cordes dont vous n’étiez lié que par des hommes ; mais vous vouliez être le plus faible, et cette faiblesse volontaire est un témoignage et un mystère incompréhensible de votre amour. Oui, Seigneur, ces chaînes sont trop fortes, parce qu’il y a dans votre cœur des chaînes invisibles qui vous empêchent de rompre celles qui paraissent sur vos mains, ce sont des chaînes d’obéissance, des chaînes d’amour et des chaînes de péchés ; et cette triple chaîne est, dans un sens, plus forte que l’Homme-Dieu.

L’obéissance, que Jésus doit à son Père céleste, qui a conclu l’arrêt de sa mort, le lie trop fortement, et il ne brisera jamais cette chaîne. Par là il nous marque son amour, et il nous apprend, par son exemple, à choisir plutôt la mort que de désobéir à Dieu. L’amour qu’il a pour les hommes est une autre chaîne ; et il n’a garde de la rompre, parce que son amour est plus fort que la mort ; mais nos péchés sont les plus durs liens qui le tiennent en captivité ; et il s’en plaint par le Prophète quand il dit : Les liens et les cordes des pécheurs m’ont entouré et enveloppé. (Ps. 118.)

Voilà l’état pitoyable où nos péchés ont mis notre adorable Sauveur. Brisons nous-mêmes ces chaînes de péchés, et mettons par là les mains de Jésus-Christ en liberté de nous combler de grâces. Brisons celles qui nous attachent au monde ; mais conservons précieusement celles qui nous attachent à cet adorable Sauveur ; elles sont glorieuses, et elles nous produisent la vraie liberté des enfants de Dieu.