Conduite pour passer saintement le carême

où l’on trouve pour chaque jour une pratique, une méditation des sentiments sur l’évangile du jour des sentences de l’écriture sainte et des saints Pères une prière tirée de la collecte de la messe et un point de la passion de Jésus Christ

nouvelle édition, 1880

MARDI DE LA QUINQUAGÉSIME
Jour de Préparation

Pratique

Pendant que l’Église nous impose des abstinences plus exactes et des jeûnes plus rigoureux pour nous faire expier nos péchés, pour attirer les divines miséricordes, et pour imiter notre adorable Sauveur dans ses quarante jours de solitude, de prières, de jeûnes et de combats, il est à propos de fournir à notre âme des aliments qui la soutiennent dans cette longue et pénible carrière où elle va entrer, de peur qu’elle ne succombe, et de lui restituer avec abondance ce qu’on soustrait sagement au corps pour le macérer et pour apaiser ses révoltes.

Ce n’est pas, en effet, le seul plain matériel, dit Jésus-Christ, qui soutient la vie de l’homme, mais la parole qui sort de la bouche de Dieu ; parce que cette divine parole est la vie même. (S. Mat. 4.) C’est aussi dans ce saint temps que l’Église se fait entendre plus fréquemment aux fidèles, et qu’elle leur prescrit des prières plus longues et plus ferventes, pour rendre leur pénitence plus sainte et plus méritoire.

Préparez-vous donc aujourd’hui, avec tout le soin et toute la ferveur dont vous êtes capable, à entrer dans cette vaste et sainte carrière de pénitence qui va commencer demain, et mettez tout en usage pour ne rien perdre des grâces qui y sont attachées, afin que vous en ayez une récompense entière.

Entiez dans l’esprit et dans les sentiments de l’Église, qui va déposer ses ornements riches et éclatants, pour ne se parer, dans le carême, que des couleurs les plus sombres et les plus lugubres, afin de nous inspirer cette tristesse salutaire qui rachète les péchés en les pleurant, qui coopère à la grâce, et qui donne à la conscience la paix que les péchés lui avaient ôtée. Faites en sorte que ce triste appareil passe de vos yeux à votre esprit et à votre cœur, pour y imprimer par avance des sentiments de douleur et de compassion pour les souffrances et pour la mort de Jésus-Christ, à laquelle l’Église prend soin de vous préparer dans l’évangile qu’elle fait lire aujourd’hui à la sainte Messe.

Jésus-Christ, en effet, dit à ses apôtres, qu’il avait secrètement assemblés : « Nous allons à Jérusalem, et tout ce qui a été écrit par les Prophètes touchant le Fils de l’homme sera accompli car il sera livré aux gentils, il sera fouetté, on lui crachera au visage, et, après qu’ils l’auront fouetté, ils le feront mourir. » (S. Luc, 18).

Voilà la prophétie sanglante et l’oracle de la mort dont Jésus-Christ est lui-même le Précurseur, le Prophète et le Sujet. C’est dans ces temps malheureux que les pécheurs et les mondains renouvellent tous ces outrages, et qu’ils crucifient Jésus-Christ de nouveau. Pour vous, qui voulez vous sauver, écoutez ces tristes paroles avec crainte et tremblement ; gravez-les dans votre mémoire, dans votre esprit et dans votre cœur ; méditez-les avec attention et avec douleur, et préparez-vous, pendant ce carême, à mériter l’application des mérites, des souffrances et de la mort de votre Dieu.

Commencez donc aujourd’hui, par une sainte et exacte préparation, à anticiper la passion et la mort de cet adorable Sauveur passion où votre âme trouvera la guérison de tous ses maux ; mort ou elle trouvera la vie. Mourez généreusement à toutes vos passions, à tous les vains amusements du monde et à toutes ses fausses joies ; et loin d’y prendre aucune part avec les mondains, qui s’y livrent aujourd’hui avec un pitoyable excès, retirez-vous de leurs compagnies et de leurs assemblées tumultueuses, où Dieu est presque toujours offensé ; courez plutôt au sanctuaire pour y prier, pour y gémir avec les saints, pour y entendre la divine parole, et pour y adorer Jésus-Christ, pendant que les autres courent aux spectacles, où il est outragé, afin de réparer, par vos hommages, par vos adorations et par le sacrifice d’un cœur contrit et humilié, les insultes qu’il reçoit ailleurs de la part des libertins qui suivent en aveugles le torrent du monde corrompu.

Privez-vous généreusement de tous les plaisirs que la mauvaise coutume autorise aujourd’hui. Gardez-vous bien d’imiter ceux qui font servir leur intempérance de prélude et de préparation à des jeûnes consacrés par l’exemple de Jésus-Christ et par le précepte de son Église, et qui commencent par l’outrager pour se préparer à lui demander miséricorde. Priez, gémissez, gardez la solitude, cachez-vous aux yeux des créatures ; vous en serez d’autant plus agréable aux yeux de Dieu, et vous en aurez une récompense plus abondante, parce que la vanité, l’hypocrisie et le respect humain n’en auront pas diminué le mérite.

Faites une étude sérieuse de la conduite qu’on vous présente ici pour passer saintement le carême ; vous y trouverez tous les jours de quoi nourrir votre âme et de quoi l’entretenir dans la présence de Dieu.

Pour achever aujourd’hui votre préparation, anticipez l’épître de demain, qui est admirable pour inviter à la pénitence. En voici une courte paraphrase.

PARAPHRASE SUR L’ÉPÎTRE

Convertissez-vous à moi de tout votre cœur, dit le Seigneur à son peuple ; mais montrez la sincérité de votre conversion et de votre pénitence par vos jeûnes, par vos larmes et par vos gémissements. (Joël, 1) Il faut se convertir et gémir ; l’un sans l’autre n’est pas une pénitence sincère ; c’est un abus de quitter ses péchés sans les pleurer, comme de les pleurer sans les quitter.

De tout votre cœur. Ex toto corde vestro. Dieu demande avec raison la conversion du cœur, et de tout le cœur. En effet, comme le cœur est la source de tous les dérèglements dont nous sommes capables, c’est lui aussi, disent les saints Pères, qui doit être le premier mobile de notre pénitence. Si cette pénitence ne vient du cœur, ce n’est qu’une pénitence hypocrite, qui ne sert de rien pour effacer les péchés et pour apaiser la colère de Dieu.

Si vous voulez, dit saint Augustin, que Dieu accepte votre pénitence, faites en sorte que votre cœur aime ce qu’il a haï, et qu’il haïsse ce qu’il a trop aimé. Mais comme Dieu est le maître des cœurs, et que tous nos efforts servent de peu sans sa grâce, demandez-lui qu’il change le vôtre, ou qu’il vous donne un cœur nouveau qui soit selon le sien.

Ne brisez pas vos vêtements, continue le Seigneur ; ce n’est qu’une pénitence de cérémonie, de parade et de déguisement, qui ne sert de rien ; mais brisez bien plutôt vos cœurs par une contrition qui soit sincère, et par une vive douleur d’avoir offensé un Dieu si saint, si juste, si bon et si digne d’être aimé. Jurez-lui, au pied des autels, une fidélité et un amour inviolables jusqu’au dernier soupir de votre vie ; et soyez sûr que si vous l’aimez de tout votre cœur, comme il vous l’ordonne, vous trouverez dans votre amour plus de délices que vous ne trouverez de rigueurs dans la pénitence que vous allez embrasser, quelque rude qu’elle puisse être : l’un vous aidera à porter l’autre, et même à vous en faire un plaisir.

Convertissez-vous donc incessamment au Seigneur votre Dieu dans ces jours heureux de pénitence et de grâce, parce qu’il est doux et Miséricordieux, patient, rempli de bonté, et que sa divine miséricorde surpasse infiniment votre malice et toutes vos iniquités, quelque énormes et quelque nombreuses qu’elles puissent être.

En effet, il y a chez lui une grande miséricorde, dit le roi-prophète, pour les grands péchés, et une multitude de miséricordes pour la multitude des péchés. (Ps. 50.) Voilà de quoi animer votre confiance voilà un puissant motif pour vous armer contre vous-même, et pour vous déterminer à embrasser avec ardeur la pénitence que vous êtes obligé de faire dans cette sainte quarantaine.

Admirez le motif que Dieu nous donne ici de notre retour vers lui par la pénitence. Il n’en est point de plus fort et de plus consolant. C’est sa bonté, c’est sa miséricorde, c’est sa patience : quoi de plus doux, de plus attirant et de plus agréable à un pécheur ! Que peut-il imaginer de plus engageant pour se résoudre à vaincre sa délicatesse, que d’être persuadé qu’il ne manquera pas d’obtenir le pardon de ses péchés, s’il fait pénitence ?

Vous avez mille fois expérimenté cette bonté infinie de Dieu par la conduite toute paternelle qu’il a tenue à votre égard. Il vous a suscité des contradictions, des souffrances, des mépris, des humiliations, et il a permis que vous les sentissiez vivement ; mais avouez que ces peines étaient des coups de grâces dont vous aviez besoin, et des marques convaincantes de ses bontés et de ses tendresses. Rentrez dans votre cœur ; faites-y une sérieuse réflexion, et vous en conviendrez.

Si vous étiez assez malheureux et assez ingrat pour ne pas répondre à ses bontés comme vous le devez, ou pour oublier des grâces si sensibles, ou pour abuser dans la suite de ses bontés et de ses miséricordes, qui sait, dit encore aujourd’hui le Seigneur, s’il se convertirait à vous, s’il vous pardonnerait vos rechutes, s’il vous accorderait de nouvelles grâces de conversion après avoir abusé si indignement des premières, s’il vous donnerait de nouvelles bénédictions, et s’il recevrait vos larmes et vos sacrifices ?

Unissez-vous donc aux prêtres et aux ministres du Seigneur, qui vont prier dans ce saint temps entre le vestibule et l’autel. Dites avec eux, beaucoup plus du cœur que de la bouche : Pardonnez, Seigneur, pardonnez à votre peuple ; ne donnez pas votre héritage en opprobre, et ne le livrez pas entre les mains de vos ennemis, qui seront toujours les miens.

Mon âme est votre héritage, ô mon Dieu ; elle est le soupir de votre cœur et le souffle de votre bouche ; elle est l’ouvrage de vos mains adorables ; elle a l’honneur de porter votre image, et, quoiqu’elle ne vous ait coûté qu’une seule parole quand vous l’avez créée, elle vous a coûté tout votre sang quand vous l’avez rachetée ; ainsi, elle est et doit être toute à vous. Sauvez-la donc, Seigneur, de la fureur de ses ennemis, qui ont conspiré sa perte et qui l’attaquent de tous côtés ; sauvez-la de votre colère, qu’elle a si justement méritée traduisez-la du tribunal redoutable de votre justice à celui de votre miséricorde. Soyez-moi toujours un Dieu patient, un Dieu miséricordieux, un Dieu Sauveur, et jamais un Dieu vengeur. Sauvez-moi de l’enfer, où je brûlerais à présent avec les démons pour une éternité tout entière, si vous m’aviez ôté la vie naturelle, que je méritais de perdre parce que j’avais perdu celle de la grâce. Délivrez-moi de mes péchés, qui sont sans nombre, et de toutes les peines qui leur sont dues, pendant que je m’en imposerai moi-même de volontaires, pour vous épargner le chagrin de me punir dans cette vie et dans l’autre.

Mais, ô mon Dieu, répondez favorablement à ma prière, comme vous avez répondu à celle de votre peuple. Dites à mon âme : je vous donnerai du pain, du vin et de l’huile. (Ps. 50.) Donnez-moi la réalité et l’esprit de ces dons précieux, figurés par ces aliments matériels ; donnez-moi le pain, le pain quotidien de votre divine parole ; parlez sans cesse aux oreilles de mon cœur par vos inspirations. J’écouterai cette voix avec une attention respectueuse, et j’exécuterai fidèlement ce que vous m’aurez inspiré.

Donnez-moi ce pain délicieux des Anges, qui consiste dans votre corps et dans votre sang, sans lequel mon âme tombe en langueur. Faites-moi la grâce de le recevoir toujours dignement, et de mourir mille fois plutôt que de le jamais profaner.

Donnez-moi ce vin exquis de votre charité et de votre amour, afin que mon âme le goûte à longs traits, et que, par cette délicieuse et sacrée liqueur, elle soit dégoûtée de toutes les fades douceurs de la vie. Donnez-le-moi avec tant d’abondance que mon cœur en soit toujours embrasé et mon âme enivrée.

Donnez-moi encore, Seigneur, l’huile mystérieuse de votre grâce. Répandez avec profusion cette précieuse et divine onction sur toutes mes pensées, sur mes désirs, sur mes sentiments, sur mes actions, sur mes pratiques, sur mes oraisons, sur mes communions, sur mes souffrances, et sur la pénitence que je vais entreprendre pendant ce carême, pour obéir à vos saintes lois, pour racheter mes péchés, pour satisfaire à votre justice, pour votre gloire, pour votre amour et pour mon salut.