Conduite pour passer saintement le carême ~ Mercredi saint

Jour de Patience

Pratique

Ne perdez point aujourd’hui la présence de Jésus souffrant, dont le prophète Isaïe nous fait une si vive peinture et un si douloureux détail dans l’épître de la sainte messe. Ne vous appliquez pas seulement aux outrages et aux douleurs excessives qu’il endure, mais à la douceur et à la patience héroïques qu’il pratique en souffrant. Gémissez souvent dans la journée sur vos impatiences passées, et qui vous ont ravi tout le mérite que vous auriez remporté de vos souffrances. Ne vous plaignez de rien ; quelque chose que vous enduriez, persuadez-vous que vos souffrances ne sont rien en comparaison de celles de Jésus-Christ, et que vous méritez de souffrir parce que vous êtes pécheur. Faites donc souvent des actes de soumission, d’acquiescement, de conformité à la volonté de Dieu, avec un cœur toujours disposé à souffrir : c’est ainsi que vous acquerrez la patience, et que vous mériterez les couronnes éternelles qui vous sont préparées.

Méditation sur la patience

Ier POINT. — Il nous a paru un objet de mépris, le dernier des hommes, un homme de douleurs, qui sait ce que c’est que de souffrir. (Isaïe, 53.)

Rien n’est plus fort ni plus pressant pour nous engager à la patience que l’exemple d’un Dieu Sauveur. Ce qu’en disent les Évangélistes est divin pour établir la patience d’un chrétien sur celle que Jésus-Christ a pratiquée dans sa vie mortelle, et surtout dans le cours de sa passion ; mais ce qu’en dit le prophète Isaïe a, dans un sens, encore plus de poids, et porte un caractère singulier de divinité qui impose, parce qu’il parle huit cents ans auparavant, que sa prophétie a été justifiée par l’événement, et qu’il en marque toutes les circonstances, comme s’il avait vu ce Sauveur sur le Calvaire entre les mains de ses bourreaux ; au lieu que les évangélistes ne disent que ce qui s’est passé.

Nous l’avons vu, dit ce prophète, c’est-à-dire par l’Esprit de Dieu, sans beauté et sans éclat. Il nous a paru un objet de mépris, un homme de douleurs, qui sait ce que c’est que de souffrir. En effet, il a souffert la soif, la faim ; il a pleuré, il a soupiré, il a été outragé et couvert de plaies et de meurtrissures, dit le Prophète : ce n’est pas assez, il a enduré avec une patience héroïque toutes ces douleurs. Voilà le divin original que nous devons imiter ; voilà le modèle de patience que l’Église nous met aujourd’hui devant les yeux ; c’est à nous à le suivre.

Comparez à présent avec confusion ce que vous souffrez et ce que vous avez jamais souffert avec ce qu’endure cet homme de douleurs, cette beauté sans pareille, devenue difforme et méconnaissable par ses plaies innombrables ; ce souverain méprisé, devenu le dernier des hommes ; et cet auteur de la vie exposé à souffrir le plus cruel et le plus honteux de tous les genres de mort.

N’en demeurez pas là ; mais comparez la manière dont il souffre avec la vôtre. Vous verrez dans ce Dieu souffrant une douceur, une paix, un silence et une patience héroïques, quoiqu’il endure les plus cruels supplices ; et vous ne verrez peut-être en vous que plaintes, que murmures et qu’impatiences, quoique vos douleurs ne soient rien en comparaison des siennes ; quoiqu’il soit innocent, et que vous soyez pécheur.

Gémissez d’être si peu conforme à ce divin modèle, qui n’a souffert que pour vous délivrer de la mort et de l’enfer, et pour vous donner en sa personne un exemple de patience. Rougissez même de ne pas ressembler à ces premiers chrétiens, lesquels, avec un cœur et une chair sensibles comme vous, souffraient cependant avec tant de patience, que l’apôtre saint Paul leur met ces admirables paroles en la bouche : Nous nous glorifions dans les afflictions, persuadés que l’affliction produit la patience ; la patience, l’épreuve ; l’épreuve, l’espérance ; et que l’espérance n’est point trompeuse.

Pesez ces paroles au poids du sanctuaire. Examinez si vous seriez assez hardi pour les prononcer avec vérité prenez garde, au contraire, que l’affliction ne produise chez vous l’impatience, et que, manquant d’épreuves par votre faute, vous ne manquiez aussi d’espérance pour les biens célestes.

IIe POINT. — Il a été mené à la mort comme une brebis qu’on va égorger, et il n’a pas ouvert la bouche, comme un agneau devant celui qui le tond.

L’événement a pleinement justifié cet oracle sanglant. Enfin cet agneau si doux et si patient s’est non seulement laissé ôter sa laine sans se plaindre, c’est-à-dire ses habits, mais encore sa peau, sa chair, son sang et sa vie, sans ouvrir la bouche, lui qui pouvait exterminer et abîmer ses juges et ses bourreaux ; car cet agneau était en même temps le lion de la tribu de Juda, qui a dépouillé les puissances et les principautés, et qui a triomphé du péché, de la mort et de l’enfer : cependant il souffre, et il garde le silence ; et c’est par son invincible patience qu’il a vaincu tous ses ennemis, et qu’il a appris aux martyrs à vaincre les tyrans et à surmonter les supplices et la mort même.

Souvenez-vous de cet oracle consolant du Sauveur quand il préparait ses apôtres aux souffrances, et qu’il leur disait : Vous serez trahis, livrés et haïs de tout le monde ; mais c’est par la patience que vous posséderez vos âmes. (S. Luc, 21.) Pratiquez-la, cette patience, et vous posséderez votre âme tout entière, sans crainte de la perdre, et sans crainte de tomber dans l’écueil de la vanité et de l’amour-propre, auquel les autres vertus sont exposées. Par exemple, dans le zèle, on craint l’humeur et la colère qui s’y cachent souvent ; dans la prière, on craint la distraction ; dans le jeûne, l’hypocrisie ; dans la mortification, la propre volonté ; dans l’aumône, la vanité ; dans la charité, le respect humain : mais on ne craint aucune de ces disgrâces dans l’exercice de la patience ; et c’est ainsi qu’on possède son âme tout entière.

Pratiquez-la, cette patience, à l’exemple de Jésus souffrant : vous serez bientôt parfait, parce qu’elle vous conduira à toutes les autres vertus, et qu’elle les renferme, ce qui faisait dire à l’apôtre saint Jacques que la patience était une œuvre parfaite. On y trouve, en effet, la justice, l’obéissance, la force, l’humilité et le sacrifice. La justice sy trouve parce qu’elle est une vraie satisfaction pour les péchés ; l’obéissance, parce qu’elle endure ce que Dieu lui ordonne, et qu’elle soumet l’esprit et le corps à la peine ; la force, parce qu’elle apprend à surmonter généreusement la douleur ; l’humilité, parce qu’elle se soumet à la peine ; qu’elle croit mériter ; le sacrifice, parce qu’elle sacrifie au Seigneur le plaisir, rien n’étant plus agréable à Dieu, dit le Prophète, que le sacrifice d’un cœur brisé de douleur. (Ps. 50.)

Cependant, en pratiquant la patience, prenez soin de la pratiquer sans aucune vue humaine ; car il y a une patience qui vient de la cupidité, et une patience qui vient de la charité. Un mondain souffre avec patience les mépris, les insultes et les outrages pour parvenir à ses fins perverses. L’orgueil, l’ambition, l’avarice et les autres passions, ont leurs faux martyrs ; leur patience n’est qu’un vrai fantôme de la patience chrétienne. Mais un vrai chrétien, qui pratique la patience dans ses maux parce qu’il croit les mériter, parce qu’il veut obéir à Dieu et satisfaire à sa justice, parce qu’il veut l’imiter dans ses souffrances, parce qu’il veut lui donner des marques de son amour et qu’il veut acheter le ciel, est le vrai patient à qui Jésus-Christ a promis un royaume éternel. Est-ce ainsi que vous la pratiquez ?

Sentiments

Vous êtes, ô mon Dieu, ma patience, s’écriait le Roi-Prophète ; ainsi je ne puis souffrir avec patience que vous ne soyez avec moi par votre grâce ; vous en êtes le principe, le modèle et le terme ; vous l’inspirez ; vous en donnez l’exemple, et vous la couronnez ; vous en êtes l’adorable principe. (Ps. 70.) Quand je suis exposé à la douleur, c’est de vous, Seigneur, disait encore le Prophète, que vient ma patience, et c’est de vous qu’elle tire tout son mérite. Vous en êtes encore le modèle ; vous l’avez pratiquée d’une manière héroïque ; vous vous êtes laissé traîner aux tribunaux, flageller, couronner d’épines et attacher à la croix, sans ouvrir la bouche ; et quand je suis exposé à la douleur, je n’ai qu’à lever les yeux sur le Calvaire, et suivre l’exemple de patience que vous m’avez montrée sur cette montagne sanglante. Mais, Seigneur, vous en êtes encore le motif, le terme et la récompense. Ainsi je veux souffrir sans me plaindre, pour l’amour de vous seul, sans mélange d’aucune vue humaine. Mais soutenez ma faiblesse, animez mon courage, fixez mon inconstance, et donnez-moi la force de soutenir avec une patience héroïque tous les mépris, toutes les humiliations et toutes les souffrances de la vie, pour mériter la couronne que vous avez promise à ceux qui souffrent pour votre amour.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Nous nous glorifions dans les afflictions, sachant que l’affliction produit là patience ; la patience, l’épreuve ; l’épreuve, l’espérance ; et cette espérance n’est pas trompeuse. (Épît. aux Rom., 5)

La patience vous est nécessaire, afin que, faisant la volonté de Dieu, vous puissiez obtenir les biens qui vous sont promis. (Épît. aux Héb., 10.)

La patience fait des martyrs ; elle conserve le dépôt de la foi ; elle surmonte tous les maux, non en résistant, mais en supportant ; non en murmurant, mais en rendant grâces à Dieu. (Cassiodore.)

C’est la patience qui fournit des armes invincibles aux combattants ; c’est la patience qui terrasse les ennemis ; elle en triomphe avec gloire, et elle met la couronne sur la tête du vainqueur. (S. Augustin.)

Prière

Regardez-nous, Seigneur, d’un œil de bonté dans les maux continuels qui nous accablent. Nous sentons vivement le poids de nos misères, et nous avons besoin de patience pour les supporter avec mérites. Mais, hélas ! nos plus grandes misères sont les péchés que nous avons commis, et que nous commettons encore tous les jours. Nous pleurons, nous gémissons, nous demandons miséricorde ; vous nous l’accordez, ô Dieu de bonté, et nous retombons presque aussitôt que vous nous l’avez accordée. Voilà les vrais maux qui nous pressent. Mais si nos gémissements et nos larmes sont trop faibles, nous vous présentons aujourd’hui les gémissements, les larmes et le sang de Jésus-Christ, votre adorable Fils ; nous vous présentons son agonie, sa sueur de sang, sa mort et la patience héroïque avec laquelle il a souffert : c’est ainsi que nous espérons en votre miséricorde. Nous vous la demandons par ce même Jésus-Christ, votre Fils et notre Seigneur.

Point de la Passion

Jésus dit que tout est consommé

Jésus ayant goûté l’horrible breuvage que les Juifs lui avaient présenté comme le dernier outrage qu’ils voulaient faire à son humanité sainte, refusa de le boire ; et alors il ouvrit sa bouche adorable pour la sixième fois, et dit Tout est consommé : Consummatum est. Admirable parole, qui renferme une infinité de sens mystérieux qui nous instruisent et qui nous engagent à aimer fortement ce divin libérateur, à souffrir pour son amour, et à souffrir avec persévérance jusqu’au dernier moment de notre vie, avec une patience héroïque qui soit une parfaite imitation de la sienne.

Consummatum est : Tout est consommé. Vous vouliez, ô adorable Sauveur, nous faire entendre que votre obéissance à l’égard de votre Père céleste avait été héroïque et universelle, et qu’elle était parvenue à son dernier terme, comme si vous vouliez dire : Mon Père, j’ai accompli en fils obéissant tout ce que Vous m’avez prescrit pour opérer le salut des hommes ; j’ai exécuté à la lettre ce que les Prophètes ont écrit de moi ; j’ai rempli tous vos adorables desseins ; j’ai satisfait pleinement à votre justice divine pour les péchés de tous les hommes ; et, quoique ces péchés soient innombrables et infiniment énormes, ma satisfaction les surpasse encore. Je les fais rentrer dans le droit qu’ils avaient perdu de vous demander la couronne de justice après leurs travaux, et mon sang leur a enfin ouvert le ciel, que le péché leur avait fait perdre depuis le commencement des siècles.

Consummatum est : Tout est consommé. Je ne me suis pas contenté de commencer une pénible carrière : les rigueurs de la crèche, les rudes travaux de mes prédications, les contradictions que j’ai souffertes de la part des Juifs pendant que je travaillais à leur instruction, pendant que je guérissais leurs malades, que je ressuscitais leurs morts, n’ont épuisé ni ma patience ni mon amour. J’ai persévéré jusqu’à ce terrible moment de ma mort sans jamais me lasser de souffrir, et sans me donner aucun moment de relâche, pour faire sentir à mon peuple qu’il ne suffit pas de bien commencer, mais qu’il faut persévérer avec patience et consommer l’ouvrage pour mériter d’être couronné.

Consummatum est : Tout est consommé. Les souffrances excessives, les étranges humiliations, les supplices cruels que j’ai endurés m’ont entièrement consumé, et il faut que j’expire à ce moment. Je suis épuisé de force, mon corps est brisé de coups et percé de plaies ; tout mon sang est répandu, et il ne m’en reste plus pour soutenir ma vie languissante et douloureuse ; mes yeux s’éteignent, ma tête est penchée et elle ne peut plus se soutenir, mon esprit est abattu ; mon cœur est percé de douleur, mon âme est à la dernière agonie ; et il faut que je meure.

Consummatum est : Tout est consommé. Ah ! Seigneur, achevez et consommez mon salut ; c’est votre ouvrage, et il est digne de vous ; il vous coûte trop cher pour le laisser imparfait, puisqu’il vous coûte tout votre sang. Je sais que votre passion, toute consommée qu’elle est de votre part, ne m’ouvrira pas le ciel au moment de ma mort, si je ne porte votre image, et si je ne participe à vos douleurs pour mériter l’application de vos souffrances et de votre mort : il faut que, semblable à l’Apôtre, je garde ma foi dans toute sa pureté, que je la soutienne par les bonnes œuvres, que je combatte, et que mon combat soit bon et légitime, et que je consomme ma course ; mais je ne puis le faire sans le secours de votre grâce. Cependant, ô mon Sauveur, c’est votre passion, votre sang et votre mort qui me l’ont méritée ; faites-la sortir de vos plaies sacrées, cette grâce victorieuse ; cette grâce de force, cette grâce de persévérance chrétienne et de persévérance finale, cette grâce de consommation, pour me donner la force de combattre et de vaincre tous les ennemis qui s’opposent à mon salut, et qui voudraient me disputer la couronne de justice que je ne puis mériter que par votre grâce.