Conduite pour passer saintement le carême Mercredi des Cendres

MERCREDI DES CENDRES

Jour de Pénitence

Pratique

Laissez-vous frapper, à votre réveil, de cette pensée que vous n’êtes que cendre et que poussière, soit dans le principe de votre être, où vous étiez encore moins que la cendre, parce que vous n’étiez qu’un pur néant ; soit dans votre terme et dans votre fin, où, après avoir été dévoré par les vers, vous serez réduit en cendre et en poussière. Faites le signe de la croix sur votre front, qui est l’endroit où le prêtre mettra les cendres, en vous disant par avance à vous-même avec le sentiment d’une humilité profonde, jointe à la pensée de la mort : « Souviens-toi, vile créature, que tu n’es que cendre et que tu retourneras en cendre. »

Toutes vos pratiques tendront aujourd’hui à la pénitence. Vous serez attentif à vous priver de tout ce qui peut flatter vos sens et à faire ce qu’il y aura de plus mortifiant et de plus opposé à vos inclinations. Cette pénitence sera universelle et marquée dans votre humeur, dans vos regards, dans votre goût, dans vos paroles, dans votre ouïe, dans toutes vos démarches et même dans le ton de votre voix ; mais elle sera encore plus dans vos sens intérieurs, c’est-à-dire dans votre mémoire, dans vos pensées, dans Vos sentiments, dans Vos désirs, et dans votre propre volonté, que vous combattrez en tout.

Préparation à la cérémonie des Cendres

Allez à cette religieuse cérémonie avec un esprit de recueillement et de componction, pénétré de votre bassesse et de votre néant. Rappelez-vous que les Cendres sont une espèce de sacrement et de mystère qui doit nous inspirer des sentiments d’humilité et de mort, et par conséquent de pénitence. Préparez-vous à cette cérémonie humiliante, en disant à Dieu de tout votre cœur : Seigneur, je veux, dès à présent, accomplir en esprit dans ma personne ce que vous ferez un jour par ma mort.

Vous m’avez formé d’une poussière qui, détrempée et pétrie avec de l’eau, ne fait que de la boue et du limon qu’on foule tous les jours aux pieds, et qui n’est capable que de les souiller ; vous avez résolu, après la dissolution de mon corps, de me réduire encore en poussière. Je veux m’y réduire moi-même par avance et dès aujourd’hui, par la pénitence de mon esprit, de ma volonté, de mes attaches, de mes désirs, de ma chair, et de tout ce qui forme mon être. J’acquiesce de tout mon cœur au juste arrêt de mort que vous avez prononcé contre moi, et je confesse que je mérite de mourir et d’être réduit en cendres, parce que je suis pécheur, et que, sans votre miséricorde, que j’implore et que je vais implorer sous la cendre, je brûlerais sans ressource dans les flammes éternelles.

Faites réflexion que les cendres qu’on vous mettra sur la tête sont une investiture et une prise de possession de cette pénitence que Dieu exige de vous. Rappelez-vous encore que les cendres sont un prédicateur muet, qui nous apprend premièrement que notre corps doit être réduit en cendres après notre mort : cette idée est bien faite pour nous engager à nous mépriser nous-mêmes et surtout à ne faire aucun cas de cette chair pour laquelle nous n’avons que trop d’égards, et dont la corruption, la pourriture, l’infection, la difformité, les vers et la cendre sont le terme ignominieux.

En second lieu, que nous devons nous mettre sous la cendre par l’humilité et par la pénitence, et ne nous laisser jamais enfler d’orgueil.

En troisième lieu, que nous devons mettre tous nos appétits déréglés, tous nos péchés et toutes nos mauvaises habitudes en cendre, et les extirper de manière que, comme la cendre est une espèce d’anéantissement, d’où il ne renaît jamais rien de ce qui a été une fois consumé par le feu, tout ce que nous avons de mauvais soit réduit en cendre par le feu du divin amour, et entièrement anéanti par la pénitence.

Enfin, que nous devons tellement briser nos cœurs par la douleur, par la componction et par une pénitence où l’amour de Dieu préside, qu’ils brûlent de ces divines flammes, et se réduisent, pour ainsi dire, en cendre, s’il était possible.

Méditation sur la pénitence

Ier POINT. — Quand vous jeûnez, dit Jésus-Christ, ne soyez pas tristes comme les hypocrites ; car ils affectent de paraître avec un visage défiguré, afin que les hommes connaissent qu’ils jeûnent. (S. Matth., 5.) Ne donnez pas dans ce piège que le démon tend à vos bonnes œuvres pour vous en faire perdre tout le mérite. Commencez au contraire vos jeûnes, vos abstinences et vos saintes pratiques avec cette joie spirituelle que le Sauveur demande dans l’évangile de ce jour. Réjouissez-vous avec les saints d’être, par cette pénitence, une victime volontaire et temporelle de vos péchés et de la justice de Dieu ; par là vous éviterez sûrement d’en être un jour la victime involontaire et éternelle.

Cette précaution, qui était nécessaire pour les pharisiens, qui ne faisaient leurs bonnes œuvres qu’avec ostentation et pour en imposer à la crédulité des peuples par de faux airs de pénitents, ne l’est peut-être pas moins aux chrétiens de ce siècle, qui n’est qu’un siècle de spécieuses apparences ; où il y a peu de pénitences sincères et rigoureuses, et beaucoup de mollesse et de vaine gloire. Ne vous laissez pas ici surprendre à votre amour-propre. Le piège qu’il tend à votre pénitence est’un piège grossier, depuis que Jésus-Christ a pris soin, dans cet évangile, de vous en démêler tous les artifices, qu’il vous en a fait connaître les dangers et les fâcheuses conséquences, et qu’enfin il vous donne des précautions admirables pour ne vous y pas tromper. Faites tout pour les yeux de Dieu, et rien pour ceux des hommes, qui n’ont point d’autre récompense à vous donner que quelques louanges fades et peu sincères, qui ne laissent pas de flatter souvent l’amour-propre, de produire et de satisfaire la vanité, de plaire aux oreilles et de séduire l’esprit, d’empoisonner le cœur et de ruiner tout le mérite de nos bonnes œuvres, de nos jeûnes et de la pénitence.

Évitez l’art, dit saint Grégoire, qui ne forme que l’extérieur de la figure, parce qu’elle n’est faite que pour les yeux des hommes ; mais imitez la nature, qui commence par former le cœur. Commencez par convaincre votre esprit de la nécessité absolue de faire pénitence, et par mortifier les désirs de votre cœur : votre pénitence sera bientôt universelle.

Cachez avec grand soin toutes les pénitences que vous ferez pendant le carême et pendant toute votre vie, afin que le Père céleste, qui voit toutes vos actions cachées et tous les plus secrets mouvements de votre cœur, vous donne une pleine récompense, et soyez persuadé que tout ce que vous ferez pour les hommes, c’est autant de perdu pour le ciel. Allez encore plus loin : cachez-vous à vous-même, réprimez toutes les saillies de complaisance, de vanité, d’amour-propre, de retour sur vous-même, et, quelque chose que vous fassiez, regardez-vous toujours comme un serviteur inutile.

IIe POINT. — Gardez-vous bien, dit encore Jésus-Christ dans l’évangile de ce jour, de thésauriser pour la terre, parce que tout y périt, et que le moindre accident peut vous enlever tous les trésors fragiles que vous auriez acquis avec beaucoup de peine, accumulés souvent avec injustice, et conservés avec beaucoup d’attache et d’inquiétude. Thésaurisez seulement pour le ciel, où tout est permanent et éternel ; mais soyez persuadé que le plus précieux de tous les trésors que vous puissiez amasser à présent consiste dans les bonnes œuvres et dans les actions de pénitence, parce que c’est la monnaie précieuse qui nous met en état de payer nos dettes à la justice de Dieu, de satisfaire pour nos péchés, d’obtenir sa grâce et son amour, de nous racheter de l’enfer et d’acheter le ciel.

C’est à présent plus que dans aucun autre temps que ces trésors sont ouverts ; vous pouvez y puiser à pleines mains et faire une ample provision de grâces par les œuvres de pénitence que l’Église vous prescrit. Les abstinences, les jeûnes, les prières, la parole de Dieu, l’aumône, la mortification : voilà les fruits précieux de la saison ; faites-en une ample provision : voilà les trésors qui vous sont présentés dans ce saint temps. Ils ne craignent point les voleurs, dit notre adorable Sauveur, et vous pouvez être assuré qu’on ne vous les enlèvera jamais malgré vous, tant qu’ils seront sous la garde de l’humilité, de la crainte de Dieu, et que vous ne les exposerez pas aux yeux des hommes pour en tirer de la vanité.

Ils n’ont, en effet, pour ennemis que cette vanité à craindre, et c’est contre cet ennemi subtil et domestique que Jésus-Christ prend soin de nous précautionner quand il nous ordonne de cacher nos bonnes œuvres, et surtout quand il ajoute ces belles paroles : Où votre trésor se trouve, votre cœur y est aussi. Méprisons tous les trésors temporels, n’y mettons jamais notre cœur ; mais cachons plutôt ces trésors spirituels dans le plus secret de notre cœur : c’est là seulement qu’ils seront en sûreté. D’ailleurs Dieu ne manquera pas de s’y trouver, et d’être lui-même dans ce cœur le gardien fidèle de ses dons, de ses grâces et de nos vertus ; alors nous suivrons son conseil, et, quelque rigoureuse que soit notre pénitence, quelque ferventes que soient nos prières, quelque abondantes que soient nos aumônes, l’une de nos mains ne saura pas ce que l’autre aura fait ; Dieu le saura, cela nous suffit ; ce sera le moyen de ne jamais rien perdre de nos trésors.

Sentiments

Je ne veux avoir que vos yeux seuls, ô mon Dieu, pour témoins de mes bonnes œuvres et de ma pénitence. Je renonce de tout mon cœur aux louanges et aux vains applaudissements des créatures, et je ne veux embrasser les rigueurs de la pénitence que parce que je suis pécheur ; que parce que je dois et que je veux satisfaire à votre justice ; que parce que je veux éviter de faire une pénitence éternelle dans les enfers ; que parce que je veux vous obéir, vous plaire, et vous posséder éternellement dans le ciel.

Éloignez donc, Seigneur, de mon esprit et de mon cœur tout désir et tout dessein de plaire à d’autres qu’à vous seul, tout respect humain et tout retour sur moi-même. Inspirez-moi vous-même les vues que je dois avoir dans la pénitence que j’entreprends aujourd’hui ; je vous demande encore que vous me donniez le courage dont j’ai besoin pour la soutenir jusqu’à la fin avec une ferveur toujours égale, sans jamais m’épargner ni me relâcher, et sans jamais écouter ma fausse délicatesse.

Je veux, avec votre secours, que j’implore ici avec toute l’ardeur dont je suis capable, humilier si bien mon esprit, qu’il ne se révolte jamais contre vos divines lois. Je veux détacher mon cœur de la créature, pour ne l’attacher dorénavant qu’à vous seul, et en extirper à fond tous les désirs imparfaits, toutes les attaches trop sensibles. Je veux enfin macérer cette chair pécheresse et la réduire en servitude ; mais armez-moi contre moi-même, pour ne la pas épargner.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Si vous ne faites pénitence, vous ne tomberez pas dans les mains des hommes, mais dans celles de Dieu. (Ecclés., 2.) Faisons pénitence, parce que Dieu est patient, et demandons miséricorde par l’effusion de nos larmes. (Judith, 8.)

Il n’y a rien que deux choses qui rendent la pénitence certaine, qui sont l’amour de Dieu et l’amour du péché. (S. Augustin.)

Ou pleurer utilement ses péchés pendant cette vie mortelle, ou les pleurer inutilement dans l’enfer pendant une éternité tout entière. (S. Jérôme.)

Prière

Tirée de la Collecte de la sainte Messe

Accordez, Seigneur, à tous les fidèles, et à moi en particulier, la grâce d’entrer généreusement, et avec une dévotion sincère, dans la carrière de la pénitence. Donnez-moi du courage et de la force pour la soutenir jusqu’à la fin avec la même ferveur et le même esprit. Pénétrez mon cœur d’une vraie contrition et d’une vive douleur de vous avoir offensé. Détruisez en moi non seulement le péché et les inclinations au péché, mais encore tous les restes du péché et toutes les impressions fatales qu’il’peut avoir faites dans mes sens ; mais conservez le pécheur, pour en faire un vrai pénitent. Bénissez ; acceptez, soutenez ma pénitence, afin qu’elle puisse désarmer votre justice, me réconcilier pour toujours avec vous, mériter votre miséricorde et votre grâce dans le temps, et votre gloire dans l’éternité. Je vous en prie par les Mérites de Jésus-Christ, mon Seigneur, mon Dieu et mon Sauveur, qui vit et règne avec vous et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles.

Point de la Passion

Réflexion sur la Passion en général

La passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ est, sans contredit, le plus incompréhensible de tous les mystères, le plus surprenant et le plus inouï de tous les prodiges, la plus cruelle et la plus sanglante de toutes les tragédies, le plus lugubre et le plus touchant de tous les spectacles qui aient jamais paru sur la terre, C’est, du côté des hommes, la plus énorme et la plus criante de toutes les injustices, et, du côté de Dieu, le plus signalé, le plus éclatant et le plus authentique de tous les témoignages de son amour.

C’est la condamnation d’un innocent, et de l’innocence même, la passion d’un Dieu impassible, la mort injuste du Souverain du ciel et de la terre, du Sauveur de tous les hommes, et d’un Dieu immortel, qui est par conséquent le maître et l’arbitre de la vie et de la mort, par les mains cruelles et parricides de ceux-là mêmes qu’il venait racheter du péché, de la mort et de l’enfer, par l’effusion de son propre sang.

Quoi de plus touchant, de plus digne de compassion et de larmes ! Quoi de plus capable d’attendrir nos cœurs de compassion et d’amour et de les briser de douleur ! Ses disciples le fuient, ses amis le trahissent, ses frères le persécutent, son propre Père même l’abandonne ; quoiqu’il souffre des douleurs excessives, personne ne l’assiste et ne prend part à sa peine. Le ciel, la terre et l’enfer produisent de concert contre ce Dieu souffrant tout ce qu’ils ont de, puissance, pour lui ôter la vie par une infinité de supplices atroces ; et ils en viennent à bout ; car, hélas ! il est mort sur une croix infâme. Un juge perfide et scélérat en a prononcé la sentence, à la requête des prêtres et de tout son peuple qui demandaient son sang. Le Ciel en a donné le pouvoir, l’envie du démon y a concouru, et la fureur des hommes a mis tout en usage pour lui faire souffrir le plus cruel et le plus honteux de tous les genres de mort qu’on ait jamais pu inventer pour le plus criminel et pour le plus scélérat de tous les hommes : trahisons, faux témoignages, malédictions, railleries, outrages, fouets, épines, clous, croix, fiel. Ah ! c’en est trop pour un Dieu et pour un Sauveur innocent, qui veut souffrir et qui veut mourir par nos mains et par amour pour nous.

Oui, Seigneur, c’en est trop ; mais ce qui me confond et ce qui me perce le cœur, c’est lorsque je pense que je suis la cause de vos supplices et de votre mort, et que ce sont mes péchés qui vous ont mis dans ce pitoyable état. C’est moi qui vous ai livré aux soldats, aux juges et aux bourreaux, par mes infidélités et par mes perfidies. J’ai percé votre tête par l’orgueil et par la vanité de la mienne ; je vous ai couvert de plaies, de meurtrissures ; j’ai déchiré votre chair, et j’ai tiré toutes les gouttes de votre sang par le nombre infini de mes révoltes et de mes infidélités. Enfin, après tant de supplices, je vous ai donné la mort, puisque sans le péché vous ne seriez pas mort, et que vous n’êtes mort que pour satisfaire en rigueur de justice à votre Père céleste, pour la peine qui était due au péché. Mais je suis bien plus criminel encore d’avoir renouvelé ce cruel genre de mort autant de fois que j’ai eu le malheur de retomber dans le péché.

Ah ! Seigneur, quelle pénitence assez longue et assez rigoureuse puis-je faire pour réparer comme je le dois de si sanglants outrages faits à un Sauveur et à un Dieu tout-puissant ? Inspirez-la-moi vous-même, ô mon Dieu. Je l’accepte de tout mon cœur, pourvu qu’elle ne soit que temporelle et qu’elle ne me prive pas éternellement du bonheur de vous posséder dans le ciel, et je suis résolu de la faire sans m’épargner pendant ce saint temps de carême, et jusqu’au dernier soupir de ma vie.