Conduite pour passer saintement le carême ~ Mercredi de la Passion

Jour de Reconnaissance

Pratique

Occupez-vous pendant toute la journée des bienfaits que vous avez reçus de Dieu depuis que vous êtes au monde. Pensez tantôt à ceux qui vous sont communs avec les autres chrétiens, et tantôt à ceux qui vous sont particuliers ; et poussez souvent, du plus profond de votre cœur, des gémissements sur votre peu de reconnaissance et sur votre ingratitude. Suivez le conseil de l’Apôtre à Philémon : Accompagnez d’actions de grâces continuelles toutes vos prières et toutes vos demandes, multipliez les actes d’une tendre reconnaissance, persuadé que c’est un devoir indispensable, et que c’est le moyen le plus sûr pour obtenir de nouvelles grâces de la libéralité de Dieu.

Méditation sur la reconnaissance

Ier POINT. — Jésus dit aux Juifs : J’ai fait devant vous plusieurs bonnes œuvres par la puissance de mon Père pourquoi est-ce que vous me lapidez ?

C’est ainsi que les Juifs payent les bienfaits continuels de Jésus-Christ. Il les instruit, il les éclaire ; il leur promet la vie éternelle, s’ils veulent entendre sa parole, et ces ingrats ramassent des pierres pour le lapider. Cette ingratitude est criante et elle vous fait horreur. À la bonne heure : mais examinez votre conduite à l’égard de Dieu ; peut-être vous trouverez-vous coupable de la même ingratitude.

Comment avez-vous reconnu jusqu’à présent les bienfaits de Dieu ? Comment l’avez-vous remercié de vous avoir tiré du néant, de vous avoir racheté de l’enfer par l’effusion de son sang, de vous avoir fait naître dans le sein du Christianisme, où vous avez droit de prétendre au ciel, et où vous trouverez tous les moyens polir vous assurer un bonheur éternel ; de ces grâces de réconciliation par le sacrement de la pénitence ; de ces grâces de nourriture par celui de l’eucharistie ; enfin, de ces grâces de protection confre une infinité de périls dont ce Dieu de bonté vous a préservé ?

Disons plus : n’avez-vous jamais poussé plus loin votre ingratitude, en vous servant des bienfaits de Dieu contre Dieu même ? Payé de sa solde, dit un Père, n’avez-vous point combattu sous les enseignes du démon, en faisant consister toute votre reconnaissance dans les outrages que vous avez faits à Dieu ? Ame ingrate, reconnaissez votre ingratitude et réparez-la.

Ne croyez pas que Dieu y soit insensible, puisqu’il s’en plaint par le Prophète, quand il dit : Ils m’ont rendu le mal pour le bien, et la haine pour l’amour. Juste plainte, ô mon Dieu ! Car, hélas ! combien de fois me suis-je servi de vos dons contre vous-même ! Vous m’avez donné une mémoire pour y graver votre loi et le souvenir de vos bontés, et elle s’est remplie de choses profanes et pernicieuses à mon salut ; un esprit pour vous reconnaître, et il s’est égaré dans des pensées dangereuses ; un cœur qui pouvait vous aimer, et il a aimé les créatures.

Est-ce ainsi, peuple insensé, dit le Seigneur, que vous reconnaissez votre Dieu ? (Deut., 33.) N’est- il pas votre Dieu ? N’est-ce pas lui qui vous a fait ce que vous êtes ? Faites-vous réflexion que votre ingratitude vous met au- dessous des bêtes ? car le bœuf connaît celui à qui il est, dit le Seigneur, et l’âne l’étable de son maître ; mais mon peuple ne m’a point connu, et mon peuple ingrat a été sans entendement. (Isaïe, 1, 3.)

Profitez des plaintes de ce Dieu bienfaisant et si peu reconnu, qu’elles vous engagent à détester l’ingratitude comme votre plus cruelle ennemie, parce qu’elle bouche le canal des grâces de Dieu, pour deux raisons : l’une est prise de sa justice, l’autre de sa miséricorde : de sa justice, parce que ses grâces étant méconnues et ne retournant pas vers lui, il est juste qu’il les retire ; de sa miséricorde, parce que, s’il multipliait ses grâces à un ingrat, il multiplierait ses ingratitudes, et par conséquent ses châtiments.

IIe POINT. — Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas. Quand vous ne me voudriez pas croire, croyez à mes œuvres, afin que vous connaissiez et que vous croyiez que mon Père est en moi, et moi dans mon Père.

C’est ainsi que le Sauveur, après avoir blâmé l’ingratitude des Juifs, se justifie pour les convaincre. Mais alors ils se divisèrent : les uns voulurent le mettre en prison, poussant leur ingratitude jusqu’à la fureur ; les autres le suivirent au delà du Jourdain ; ils l’écoutèrent, ils crurent en lui, et reconnurent ses bienfaits.

Détestez l’ingratitude des premiers, et mettez-vous au nombre des derniers. Reconnaissez les grâces de Jésus-Christ, publiez ses bontés, et réitérez souvent vos actions de grâces : car la reconnaissance augmente les bontés du bienfaiteur, et elle dispose l’âme à recevoir de plus grandes grâces.

Gardez-vous bien cependant de faire consister votre reconnaissance dans les seules paroles : il faut qu’elles partent du cœur, qui en est le principe ; il faut que les actions y répondent. Rendez-lui grâces non seulement des faveurs sensibles que vous en recevez, mais encore des épreuves et des souffrances : regardez-les avec un esprit de foi. Comme il vous aime, il ne vous afflige que pour votre bien ; et ces afflictions étant des effets de son amour, vous lui en devez par conséquent des actions de grâces. Imitez en cela ce héros de patience et de reconnaissance de l’ancienne loi, lequel, au milieu des afflictions les plus sensibles, disait avec un profond respect : Dieu me l’a donné, Dieu me l’a ôté, que son saint nom soit béni. (Job, 1.)

Rappelez-vous encore que la vertu la plus propre aux chrétiens est la reconnaissance, que les actions de grâces continuelles sont leur partage, non seulement dans les prospérités, mais encore dans les adversités, parce qu’ils ont reçu plus que les autres. La reconnaissance, dit saint Jérôme, nourrit et augmente en eux la charité, qui est l’âme de la religion. Vous êtes en santé, dit ce saint docteur, rendez grâces au Seigneur ; vous êtes calomnié, persécuté, méprisé, outragé, rendez grâces au Seigneur, parce que tout contribue au salut des élus et des amis de Dieu.

Les chrétiens du temps de saint Augustin s’abordaient et se saluaient en disant : Deo gratias. Plusieurs sociétés saintes suivent encore cette louable pratique, dont ce saint docteur fait l’éloge. Pratiquons-la comme un mémorial des grâces que nous avons reçues de Dieu, pourvu que notre esprit y soit attentif, et que nous fassions sentir à notre cœur ce que notre bouche prononce.

Sentiments

Que rendrai-je à mon Dieu, s’écriait le Prophète, pour tous les biens que j’ai reçus de sa libéralité ? Mais bien plutôt, que ferai-je, Seigneur, pour réparer toutes mes ingratitudes passées ? Hélas ! elles sont sans nombre : vos dons, vos grâces et vos miséricordes sont tombées sur une terre ingrate : ma mémoire les a oubliés mon esprit ne s’y est pas appliqué, et mon cœur ne les a pas sentis. Sensible à l’excès sur des objets capables de le séduire, susceptible de goût pour les plaisirs dangereux, il n’a pas senti combien il vous était redevable. Quelle reconnaissance, Seigneur, vous ai-je marquée pour tant de grâces que vous m’avez faites ? Hélas ! je les ai écrites sur le sable, et le vent de la légèreté les a effacées au premier souffle, pendant que je gravais le souvenir des injures sur l’airain. Que vous ai-je rendu, ô divin Créateur, pour m’avoir tiré du néant, et pour avoir imprimé votre image dans la substance de mon âme ? Que vous ai-je rendu, adorable Sauveur, pour m’avoir racheté du péché, de la mort et de l’enfer, par l’effusion de tout votre sang ? Que vous ai-je rendu, Dieu glorificateur, pour m’avoir ouvert le ciel et pour m’avoir donné tous les secours qui pouvaient me procurer ce royaume éternel ? Ah ! Seigneur, que ne puis-je multiplier mes actions de grâces, et les égaler en nombre à toutes les respirations de mon cœur, pour réparer mes ingratitudes ! Cependant, plein de cette confiance que vous m’inspirez vous-même, je ne cesserai pas de vous demander toujours de nouvelles grâces, pour avoir le plaisir de vivre dans une continuelle reconnaissance de vos bontés.

Sentences de l’Écriture sainte et des saints Pères

Quoique vous fassiez, ou en parlant, ou en agissant, faites tout au nom du Seigneur Jésus-Christ, rendant grâces par lui à Dieu le Père. (Epît. aux Col., 3.)

Ne vous inquiétez de rien ; mais en quelque état que vous soyez, présentez à Dieu vos demandes par des supplications et des prières accompagnées d’actions de grâces. (Epît. aux Philip., 4.)

L’ingratitude déplaît infiniment à Dieu ; elle est la source de tous les maux de notre âme ; semblable à un vent qui dessèche et qui consume tout le bien, elle bouche le canal de la miséricorde. (S. Augustin.)

Heureux est celui qui rassemble avec soin tous les bienfaits qu’il a reçus de Dieu pendant toute sa vie, pour se les remettre incessamment devant les yeux, et qui s’efforce de lui en rendre de dignes actions de grâces ! (S. Bernard.)

Prière

Nous avons confiance, ô Dieu de miséricorde et de bonté, que vous acceptez les jeûnes que nous avons entrepris dans ce saint temps de pénitence, et nous vous en rendons de très humbles actions de grâces ; mais achevez en nous ce que vous avez commencé par vos bontés. Éclairez nos cœurs aveugles par vos divines lumières, lumières qui portent toujours avec elles un feu sacré, qui embrase en môme temps qu’il éclaire. Pénétrez-les d’une vive reconnaissance de vos bontés, et des sentiments sincères d’une vraie dévotion, qui les rendent insensibles à toutes les affections terrestres, capables de leur ôter le goût de la piété, qui fait elle seule les plus pures et les plus innocentes délices de la vie. Mais inclinez aussi votre grand cœur vers nous, pour exaucer nos vœux et nos prières, que nous vous présentons par Jésus-Christ, votre adorable Fils et notre souverain Seigneur.

Point de la Passion

Douleurs extérieures de Jésus sur la croix

C’est ici que l’on pourrait faire dire à Jésus souffrant sur la croix ces paroles touchantes qu’un prophète lui met à la bouche : O vous qui passez sur le chemin, faites attention, et voyez s’il y a une douleur semblable à la mienne !

C’est, en effet, un Homme-Dieu, livré à la plus excessive et la plus universelle douleur qui fut jamais ; et nous serions bien insensibles, si nous n’y compatissions pas, puisque nous en sommes nous-mêmes et la cause, et les artisans, et l’objet. Il souffre parce que nous sommes pécheurs, il souffre parce qu’il nous aime, il souffre enfin parce qu’il veut nous délivrer des peines que nous avons méritées par le péché, et qu’il veut nous soustraire à injustice de son Père au prix de ses douleurs et de son sang. Souffrons donc avec lui, puisqu’il souffre pour nous.

Depuis la plante des pieds jusqu’à la tête, tout souffre dans ce Sauveur crucifié, et tout souffre avec excès. Sa tête est percée en mille endroits, et ce Fils de l’Homme, quoique souverain du ciel et de la terre, n’a rien que sa seule croix pour reposer une tête si douloureuse. Cruelle nécessité ! car, hélas ! cette croix si dure, en pressant cette tête, loin de la soulager, enfonce plus avant les pointes des épines qui l’environnent, et il faut qu’il la tienne baissée.

Quand ce Fils agonisant veut la lever pour regarder le ciel et pour parler à son Père, ce sont toujours de nouvelles douleurs et de nouvelles plaies qui se forment ou qui s’agrandissent, et toujours du sang qui se répand de sa tête, qui, loin d’être traitée avec tant de cruauté et tant d’infamie, mériterait de porter tous les diadèmes du ciel et de la terre, puisqu’il en est le maître, et que toutes les têtes couronnées du monde ne subsistent et ne brillent que par lui seul, et qu’il peut les abattre et les anéantir quand il lui plaira.

La douleur est peinte sur toute la face adorable de ce Sauveur agonisant. Son front, si respectable, est percé en mille endroits, et ses cheveux sont collés avec son sang ; ses joues livides, et meurtries des coups qu’il a reçus chez ses juges. Ses yeux, languissants et à demi éteints par la proximité de la mort, ne voient que des bourreaux ; ils ne jettent que de tristes regards accompagnés de larmes et de sang, sa bouche garde le silence, sa douleur est trop grande pour être exprimée par des paroles ; une douleur commune fait pousser des plaintes et des clameurs ; mais une douleur excessive ne s’exprime que par le silence. Sa langue est tout en feu, ce qu’il ne peut dissimuler, parce qu’il a une soif extrême, et les bourreaux, au lieu de l’éteindre, l’allument encore par le fiel et le vinaigre. Ses épaules sont déchirées par la flagellation et par le pesant fardeau de la croix qu’elles ont portée. Ses bras souffrent par leur cruelle tension ; ses mains sont percées, et elles se déchirent de plus en plus, parce qu’elles portent toute la pesanteur du corps ; ses pieds, percés de même, sont dans une situation toujours violente ; tout son corps pèse dessus, et Il ne peut les étendre, parce qu’ils sont arrêtés par les clous qui les percent. A-t-on jamais souffert des douleurs plus vives et plus universelles ?

Regardez, dit un Prophète, et imitez ce divin modèle qui vous a été montré sur la montagne. Quelque souffrance qui vous arrive, ayez-le toujours devant les yeux ; comparez vos douleurs aux siennes. Dites-vous à vous-même : Voilà ce que j’ai fait souffrir à mon Dieu, voilà mon ouvrage et celui de son amour. Il souffre des douleurs infinies, et il est innocent : mes souffrances ne sont rien, et je suis pécheur.