Conduite pour passer saintement le carême ~ Mercredi après le 4e dimanche

Jour de Lumière

Pratique

Invoquez à votre premier réveil les trois personnes de l’auguste Trinité, et demandez-leur qu’elles éclairent les yeux de votre âme, et qu’elles vous pardonnent vos ignorances. Le Père éternel est appelé le Père des lumières ; il en est la source et l’origine ; il a engendré son adorable Fils dans la lumière et dans la splendeur des saints. Ce Fils, qui éclaire aujourd’hui l’aveugle-né, est la lumière de tous les hommes, le Saint-Esprit en est le dispensateur, et c’est à lui que l’Église s’adresse toujours pour l’obtenir. Ne faites rien dans la journée et dans toute votre vie que vous n’ayez demandé des lumières à Dieu. Vous avez besoin qu’il vous éclaire, parce que de vous-même vous n’êtes que ténèbres, qu’ignorance et qu’aveuglement. Avouez-le, sentez-le, et demandez humblement d’en être délivré.

Méditation sur l’aveugle éclairé

Ier POINT. — Jésus, en passant, rencontra un aveugle-né. (S. Jean, 9.)

Heureuse rencontre pour ce pauvre affligé qui n’avait jamais vu le jour, de se trouver sur le passage d’un Dieu sauveur, auteur de la nature et de la grâce, et qui pouvait par conséquent éclairer son corps et son âme. Admirons avec un profond respect ce grand miracle ; mais passons ici du corps à l’âme, et cherchons auprès de Jésus-Christ la guérison de notre aveuglement spirituel.

Faites d’abord attention qu’il y a un aveuglement grossier pour les grands pécheurs, dont l’Écriture nous fournit de tristes exemples dans Pharaon, dans Antiochus et dans beaucoup d’autres, qui se sont aveuglés eux-mêmes par une multitude de crimes et de révoltes, et que Dieu a confirmés dans l’aveuglement par un secret redoutable de sa justice, pour les punir de leurs désordres.

Il y a un autre aveuglement moins grossier, où les âmes lâches se précipitent : aveuglement quelquefois aussi opiniâtre que le premier, et dont les suites sont très dangereuses, quand on néglige de chercher de la lumière dans la divine parole, dans l’oraison et dans les avis des personnes sages ; et cet aveuglement est d’autant plus dangereux qu’il est plus délicat et moins sensible, et qu’on y demeure malgré la fréquentation des sacrements. C’est ce qui demande beaucoup de réflexions. Examinons en quoi il consiste.

L’un se dispense de certaines pratiques qu’il ne croit pas essentielles, surtout en matière de religion et de pénitence. Il autorise sa dispense sur sa délicatesse, qu’il saurait bien cependant surmonter s’il s’agissait ou de ses intérêts temporels ou d’une partie de plaisir.

L’autre nourrit dans son cœur une antipathie secrète contre son prochain, qui paraît dans ses gestes, dans ses discours et dans toute sa conduite. C’est un froid, c’est un éloignement sur lequel il n’a point encore travaillé, quoiqu’il se sente, et que sa conscience lui dise par intervalles qu’il ne peut pas se sauver sans aimer son prochain comme lui-même. Celui-ci, au contraire, cultive une attache trop sensible et trop forte pour son frère ; il porte cette attache jusqu’à la prière, et elle devient la source d’une infinité de distractions ; elle l’empêche d’aimer Dieu par-dessus toutes choses, et il ne veut pas ouvrir les yeux.

Un autre se permet une infinité de choses qui flattent sa passion dominante, et qui portent nécessairement au péché et au relâchement. Il n’en voit pas les conséquences, parce qu’il ne veut pas les voir ; il s’entête, et il soutient ses entêtements ; il est dans l’erreur, et il justifie son erreur ; sa conscience se récrie, et il prend soin de la calmer par de mauvaises raisons : voilà son aveuglement. N’est-ce point le vôtre ?

IIe POINT. — Jésus cracha à terre, il fit de la boue avec sa salive, il en oignit les yeux de l’aveugle et lui dit : Allez vous laver dans la piscine de Siloé, qui signifie Envoyé. L’aveugle y alla, et s’y lava, et il revint voyant clair.

N’est-il pas bien surprenant que l’aveuglement du corps devienne, entre les mains de Jésus-Christ, la source et l’instrument de la lumière du corps et de l’âme ? L’aveugle de notre évangile reçoit la vue du corps, et son âme est aussitôt éclairée des lumières de la grâce ; et il soutient la foi de Jésus-Christ au milieu de ses plus cruels ennemis. Ce Sauveur prend soin de l’instruire lui-même de sa filiation divine ; et cet aveugle fait dans le moment les deux actes les plus sublimes de la religion : la foi et l’adoration.

Mettez-vous à la place de cet aveugle éclairé ; peut-être avez-vous quelque aveuglement secret auquel vous ne faites pas assez d’attention. Allez à Jésus-Christ, qui dit aujourd’hui qu’il est la lumière du monde, et entrez dans les dispositions qui sont marquées dans l’Évangile.

La première disposition pour guérir de l’aveuglement, c’est l’humilité. Pour nous en convaincre, Jésus-Christ crache à terre ; il fait de la boue avec sa salive pour nous faire ressouvenir qu’ayant été pétris de terre et de boue, nous ne devons jamais nous enorgueillir, mais avoir toujours devant les yeux la bassesse de notre origine. Aussi le Seigneur met-il cette boue sur les yeux de l’aveugle-né, ce qui paraîtrait bien plus capable de lui ôter la lumière que de la lui procurer. Mettez cette boue sur vos yeux, qui sont souvent les organes par où l’orgueil éclate.

Eh second lieu, il l’envoie se laver dans la piscine de Siloé : seconde disposition pour obtenir les lumières du Ciel. Purifiez-vous dans la piscine de la pénitence. Sans la pureté du cœur, vous ne connaîtrez jamais Dieu, et vous ne vous connaîtrez jamais vous-même.

En troisième lieu, l’aveugle croit, il obéit dans l’instant et il va se laver. C’est la foi soutenue de la docilité et d’une prompte obéissance qui nous éclaire des lumières divines. Croire que Jésus-Christ peut éclairer les yeux avec de la boue voilà une foi bien aveugle et bien éclairée tout ensemble. Aller se laver dans le moment, voilà une obéissance bien soumise, et c’est ce qu’on peut appeler les œuvres de lumière. Laissez mettre cette boue sur vos yeux par une humilité profonde ; croyez que cette boue, entre les mains de Jésus-Christ, peut vous éclairer ; lavez soigneusement toutes les souillures de votre âme, c’est le moyen d’être bientôt guéri de votre aveuglement.

Sentiments

Je l’avoue, ô mon Dieu, je ne suis que ténèbres, et je puis le dire avec le Prophète : la lumière de mes yeux n’est plus avec moi. Heureux encore si mon aveuglement n’était répandu que sur mes yeux corporels, comme celui que vous avez éclairé ! Augustin pénitent parlait ce langage, quand il disait : Éclairez mon aveuglement, ô mon Sauveur ! O lumière qu’une autre lumière ne peut découvrir, si vous ne l’éclairez vous-même ! O lumière qui obscurcissez toutes les autres lumières, quelque brillantes qu’elles paraissent ! lumière essentielle, source et principe de toutes les autres lumières ! lumière ineffable, devant laquelle toutes les autres lumières ne sont que ténèbres épaisses ! lumière toute-puissante, lumière suprême et céleste, qui éclairez tous les aveugles, et qui ne pouvez être obscurcie par les ténèbres ni par l’aveuglement ! lumière qui n’avez jamais aucune ombre pour compagne, et qui éclairez le ciel et la terre ! Absorbez-moi dans l’abîme de vos clartés, afin que je vous voie en moi, et que je me voie en vous.

J’aime beaucoup mieux voir la lumière que vous êtes vous-même, que celle que vous avez formée en créant le ciel et la terre ; celle-là peut éclairer mon esprit, mon cœur et mon âme entière, et celle-ci ne peut éclairer que mes yeux corporels. Par la première, Seigneur, je puis vous connaître pour vous aimer de tout mon cœur comme vous me l’ordonnez, et me connaître moi-même, pour me haïr et pour me corriger de ce qui vous déplaît en moi. Par la seconde je ne vois que les choses périssables et sensibles. Lumière céleste et divine, éclairez-moi ; mais purifiez-moi, pour me rendre plus digne de vos célestes lumières.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Éclairez, Seigneur, les yeux de mon âme, afin que je ne m’endorme jamais au temps de la mort, et que je ne donne point occasion à mon ennemi de dire : J’ai prévalu contre lui. (Ps. 12.)

Mon cœur est rempli de trouble ; toute ma force m’a quitté, et même la lumière de mes yeux n’est plus avec moi. (Ps. 27. )

Quand une âme se retire de la lumière de la justice, plus elle cherche à, se satisfaire contre la justice, plus elle est repoussée de la lumière qu’elle a abandonnée, et abîmée dans les ténèbres. (S. Augustin.)

On perd peu à peu les yeux de l’âme, à mesure qu’on perd la délicatesse de la conscience et la crainte chaste de déplaire à Dieu. (S. Jean Chrysostome.)

Prière

Seigneur et Dieu tout-puissant, dont la bonté est infinie, et qui couronnez les jeûnes et les abstinences des justes par une gloire éternelle, et ceux des pécheurs pénitents par votre grâce et par le pardon de leurs péchés, quand les uns et les autres sont attentifs à faire jeûner leurs passions pendant qu’ils font jeûner leur corps, écoutez favorablement nos humbles prières, exaucez nos vœux ; et, tandis que, prosternés au pied de votre adorable Majesté, nous nous avouons coupables, et que nous confessons nos péchés avec un cœur contrit et humilié, ayez égard à la douleur dont nos cœurs sont pénétrés, et accordez-nous votre grâce et votre miséricorde dans cette vie et la gloire dans l’autre. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ, votre Fils et notre Seigneur.

Point de la Passion

Jésus montré au peuple

C’est ici un flux et un reflux perpétuel de douleurs et d’humiliations, de supplices et d’ignominies les plus honteuses qui se succèdent les unes aux autres sans intervalle, et qui se réunissent ensemble dans le cœur de Jésus-Christ comme dans leur centre. Après la cruelle et sanglante tragédie de la flagellation et du couronnement d’épines, suit immédiatement sa honteuse exposition aux yeux d’un peuple insolent, et l’on ne pouvait rien imaginer de plus humiliant.

Il est vrai que Pilate, le voyant si cruellement déchiré, crut qu’il pourrait, par ce touchant spectacle, amollir le cœur de ses ennemis, et les émouvoir, pour lui sauver la vie. C’est pour cela qu’il le leur produisit, en leur disant : Voilà un homme que je vous amène, en qui je n’ai trouvé aucune cause de mort ; comme s’il voulait dire : Si j’ai souffert qu’il eût été ainsi traité pour vous contenter, quoiqu’il fût innocent, vous pouvez croire que je n’aurais pas manqué de le condamner à la mort s’il l’avait méritée. Mais ni ce spectacle si pitoyable ni les paroles du président ne furent capables de désarmer leur aveugle fureur, tant ce peuple était féroce, impitoyable et animé contre Jésus-Christ.

Paraissez, ô mon Jésus, paraissez à nos yeux, montrez-vous à nos âmes, faites-vous sentir à nos cœurs, et brisez-les de douleur et de compassion. Que votre couleur pâle et livide, et que vos meurtrissures, que vos plaies, que votre sang amollissent nos cœurs, puisque ceux des Juifs, pour lesquels vous mourez aussi bien que pour nous, sont insensibles. Imprimez chez nous en caractères ineffaçables les sentiments de ce que vous endurez pour notre amour. Nous ne crierons pas comme ces perfides : Crucifiez-le ! mais : Vivez, vivez en nous ! nous voulons vivre, souffrir et mourir pour vous, et répandre tout notre sang pour épargner la moindre de vos douleurs.

Ecce homo : Voilà l’homme. Le reconnaîtrez-vous dans l’état où il est ? Ah ! il fallait dire que c’était un homme ; car sans cela on ne pourrait pas le reconnaître, puisqu’il en a perdu jusqu’à la figure. Les outrages de sa flagellation, le sang qui coule de sa tête depuis son couronnement d’épines, le rendent méconnaissable. Reconnaîtriez-vous un de vos amis dans ce pitoyable état ? Sa peau toute déchirée, sa chair enlevée par lambeaux, ses veines ouvertes, son corps tout meurtri et tout sanglant, l’ont cruellement défiguré. Ce corps est-il celui d’un scélérat échappé de la torture destinée aux plus grands crimes, ou celui du plus beau des enfants des hommes et d’un Dieu tout-puissant ?

Ecce homo : Voilà l’homme. L’état pitoyable où il est à présent n’est-il pas capable d’assouvir votre fureur ? Que lui demandez-vous davantage, Juifs perfides ? que lui demandez-vous ? Craigniez-vous qu’un homme épuisé de forces et de sang, et qui venait de souffrir le plus infâme de tous les supplices, usurpât le sceptre et la couronne ? Autrefois, Seigneur, que les peuples vous suivaient en foule jusque dans les déserts pour écouter les oracles qui sortaient de votre bouche, que vous les nourrissiez d’un pain miraculeux, que vous guérissiez les malades, que vous chassiez les démons et que vous ressuscitiez les morts, vous leur faisiez envie, parce que pour vous suivre on désertait leurs synagogues, parce que vous démasquiez leur hypocrisie, et qu’enfin votre mérite éclatant effaçait le leur ; mais à présent que vous êtes tout couvert de plaies et de sang, vous devriez seulement leur faire compassion. Envie des Juifs, que vous êtes furieuse ! Bonté de Jésus, que vous êtes admirable ! Fureur des hommes, que vous êtes implacable ! Patience de mon Jésus, que vous êtes incompréhensible ! Oui, Seigneur, votre bonté et votre patience vont encore plus loin que l’envie et la fureur de vos plus cruels ennemis, puisque vous allez en souffrir encore davantage pour notre amour.