Conduite pour passer saintement le carême ~ Mercredi après le 2e Dimanche

Jour d’Humilité

Pratique

Ne laissez échapper aujourd’hui aucune pensée, aucun sentiment, aucun geste, aucune parole ni aucune action d’orgueil et de vanité. Étudiez-vous, au contraire, à l’humilité d’esprit, en pensant et en vous persuadant vous-même que vous n’êtes rien ; à l’humilité de cœur, en sentant votre bassesse et vos misères ; à l’humilité des paroles, en avouant vos faiblesses, et en ne parlant de vous-même qu’avec mépris ; à l’humilité d’action, en choisissant toujours le plus bas et le plus ravalé pour vous. Humiliez-vous devant votre prochain ; soyez petit à vos yeux, et agissez conséquemment. Mais pour le faire avec plus de succès, ayez toujours devant les yeux Jésus-Christ, qui s’est humilié jusqu’à la mort. Songez aux terribles châtiments dont il menace les orgueilleux, et aux récompenses glorieuses a promises aux humbles.

Méditation sur l’humilité

Ie POINT. — Ordonnez, Seigneur, que mes deux fils que voici soient assis dans votre royaume, l’un à votre droite et l’autre à votre gauche. (S. Matth., 20.)

Il n’est rien de si opposé à la vertu dont Dieu ne se serve, quand il lui plaît, pour insinuer la vertu même. Il souffre aujourd’hui qu’une mère ambitieuse lui demande des places d’honneur pour ses deux enfants ; et de là il prend occasion de l’inviter à pratiquer l’humilité. Il commence par adresser une leçon à cette femme, en disant : Vous ne savez pas ce que vous demandez ; pour faire entendre à ses disciples, qui étaient présents, qu’on ne peut être admis dans le royaume du ciel que quand en a la véritable humilité dans le cœur, et que l’ambition est seule capable de nous en exclure, parce que Dieu a toujours regardé les superbes comme ses ennemis, et qu’il ne donne sa grâce qu’aux humbles.

Remarquez, en second lieu, que Jésus-Christ répond à cette demande par une prédiction sanglante, en proposant à Jean et à Jacques de boire le calice qu’il boira, pour nous faire entendre qu’un orgueilleux ne doit s’attendre qu’à des humiliations et à des souffrances. Il essuiera toujours des chagrins de ceux avec lesquels il sera en société. Comme il puise du fonds de son orgueil de quoi mépriser les autres, il sera toujours méprisé : insupportable par ses airs de fausse grandeur, on le traversera, on le fuira, on humiliera sa fierté, on abaissera son orgueil ; et peut-être n’en deviendra-t-il pas plus humble.

Dieu, qui est infiniment juste, permet toutes ces contradictions et toutes ces amertumes, parce qu’il veut ou le guérir ou le confondre ; et si elles ne guérissent pas son orgueil, elles seront de tristes préludes des humiliations et des souffrances éternelles qui lui sont préparées : parce que, selon cet oracle que Jésus-Christ a prononcé tant de fois, celui qui s’élève sera infailliblement abaissé. Cet arrêt est prononcé de la bouche de ce juste juge. Gravez-le profondément dans votre cœur, comme un précieux mémorial, pour réprimer toutes les saillies d’orgueil, quand vous sentirez qu’elles commencent à s’élever dans votre âme.

Étudiez-vous vous-même avec tant d’attention sur cet article important, que vous connaissiez à fond tous les mouvements, tous les désirs, tous les sentiments, toutes les vues et toutes les démarches que l’orgueil vous fait faire. Ayez-les en horreur, corrigez-les. Réformez les pensées que ce péché vous inspire, les projets qu’il enfante, les paroles de vanité et d’ostentation qu’il vous fait prononcer ; réformez jusqu’au ton de votre voix. Cette application est digne d’un chrétien qui a Jésus-Christ pour modèle, et qui veut mériter la récompense promise aux humbles.

IIe POINT. — Jésus appela ses disciples, et leur dit : Quiconque d’entre vous voudra être le plus grand, doit être le serviteur de tous, pour imiter le Fils de l’homme, qui n’est pas venu pour être servi, mais pour servir.

La contestation des Apôtres doit nous faire trembler, et nous faire comprendre que si les saints ne sont pas exempts de sentiments d’orgueil et de disputes basses et puériles, nous n’en sommes pas exempts nous-mêmes, et que nous devons être incessamment en garde contre ces dangereuses saillies. Pour nous y engager, écoutons Jésus-Christ, qui nous donne aujourd’hui une admirable leçon d’humilité dans la comparaison de deux puissances qui exercent bien différemment leur autorité sur ceux qui leur sont soumis. Les rois des gentils, dit cet humble Sauveur, dominent avec empire sur leurs sujets : et je ne prétends pas qu’il en soit de même entre vous ; mais il faut que celui qui voudra être le plus grand entre vous soit le serviteur des autres. Après cette comparaison sensible, pour régler leur gouvernement de manière à conserver toujours l’humilité, il soutient cette céleste doctrine par un exemple, en se proposant lui-même pour modèle d’une humilité parfaite, quand il ajoute ces paroles : Comme le Fils de l’homme, qui n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs.

Êtudiez cette doctrine, suivez cet exemple, et examinez- vous sur l’un et l’autre. Que pensez-vous de vous-même ? Que pensez-vous d’autrui ? Êtes-vous bien persuadé que vous n’êtes rien ? Travaillez à vous bien connaître ; écartez l’amour-propre de cet examen : c’est un aveugle qui vous cache ses défauts, et qui vous donnera toujours pour meilleur que vous n’êtes. Si vous l’écoutez, vous vous estimerez bientôt au-dessus de votre juste valeur ; et si vous voulez ne pas vous tromper, pensez toujours de vous au-dessous de ce que vous croyez être, et de votre prochain au-dessus de ce que vous voyez en lui ; c’est ce qui vous conduira à la véritable humilité d’esprit.

Examinez encore les sentiments de votre cœur. Ne forme-t-il point des désirs pour les premières places ? Ne croit-il pas les mériter mieux que les autres ? Ne sentez-vous point quelque émotion secrète quand on loue votre prochain, et quand on le préfère à vous ? Quel soin prenez- vous de réprimer ces sentiments, qui sont les productions de l’orgueil ?

Examinez les paroles de votre bouche. Ne parlez-vous point trop de vous-même ? N’engagez-vous pas les autres à faire attention à ce que vous croyez valoir quand vous vous louez vous-même, ou quand même, par une fausse humilité, vous parlez de vos faiblesses ? Voilà la matière d’un sérieux examen. Après l’avoir fait, pensez aux humbles paroles que Jésus-Christ dit de lui-même quand il se déclare le serviteur de tous. Un Dieu réduit par amour à la condition de serviteur, quel exemple ! Un serviteur superbe qui veut mettre tout le monde à ses pieds, quel monstre ! Ah ! si l’humilité d’un Dieu sauveur ne guérit pas notre orgueil, il n’y a plus de remède.

Sentiments

Quelles profitables leçons et quel admirable exemple d’humilié me donnez-vous, ô mon adorable Sauveur ! Mais avec quel aveuglement mon esprit a-t-il refusé d’entendre vos divines leçons, et avec quel orgueil insupportable mon cœur s’est-il révolté contre ces grands exemples ! Ma religion m’apprend que c’est vous qui me parlez et qui m’ordonnez d’être humble, si je veux me rendre digne d’être éternellement heureux dans le ciel, et qui me menacez des feux éternels de l’enfer, si je suis orgueilleux, Je le sais, Seigneur, j’en conviens, j’en suis persuadé ; cependant je ne suis touché ni de vos avantageuses promesses, ni intimidé par vos épouvantables menaces, comme si elles s’adressaient à d’autres que moi.

Vous m’apprenez l’humilité non seulement par vos paroles, Mais encore par vos actions, Je vous vois, tantôt dans une étable, au milieu des animaux ; tantôt comme un enfant exilé, banni dans un pays barbare et au milieu des idolâtres ; tantôt dans l’obéissance et la soumission à l’égard de vos parents, qui étaient vos créatures ; tantôt à genoux aux pieds d’un traître pour lui laver les pieds ; tantôt injurié, méprisé et outragé par des scélérats : Vous, Seigneur, qui êtes la grandeur même parce que Vous êtes Dieu ! Et moi, qui ne suis qu’une vile créature et un indigne pécheur, qui ne mérite que des humiliations et des mépris, je ne puis souffrir le moindre abaissement ! je me révolte dès qu’on m’humilie, et il n’est rien que je ne mette en usage pour m’élever au-dessus des autres.

Domptez mon orgueil, ô mon Dieu, et apprenez-moi à le dompter moi-même. Éclairez mon esprit pour le convaincre que je ne suis rien. Que mon cœur le sente, et qu’il ne se révolte jamais que ma bouche parle, et que mes mains agissent de manière que toutes mes paroles et toutes mes actions portent un témoignage authentique de la sincère humilité de mon esprit et de mon cœur.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Dieu résiste aux superbes, et il donne sa grâce aux humbles, (Épît. de S. Jacques, 4,)

Celui qui s’humiliera sera élevé, et celui qui s’élèvera sera humilié. (S. Matth., 23.)

La juste mesure de votre grandeur est celle de votre humilité ; celle de votre vraie bassesse est celle de votre orgueil. (S. Augustin.)

I1 y a une humilité qui procède de la seule vérité, et elle n’est pas parfaite, parce qu’elle n’est pas ardente, mais il y a une humilité qui est formée par la charité et qui embrase le cœur. La première n’est que dans l’esprit, l’autre est dans l’esprit et dans le cœur, c’est l’humilité parfaite. (S. Bernard.)

Prière

Jetez un regard favorable, Seigneur tout-puissant, sur votre peuple humilié, qui implore avec ardeur votre divine miséricorde, pendant qu’il fait tous ses efforts pour apaiser votre justice. Ouvrez-lui les yeux de l’âme, pour lui faire connaître ses misères, sa bassesse, son néant, et votre grandeur infinie. Ouvrez-lui ceux du cœur, pour lui faire sentir qu’il n’est rien, qu’il ne mérite rien, qu’il ne peut rien sans vous ; pour lui faire embrasser par amour la véritable humilité que vous lui avez enseignée, et dont vous lui avez donné l’exemple, depuis votre crèche jusqu’au tombeau. Ouvrez-lui encore votre propre cœur pour y puiser les motifs de cette parfaite humilité dont il est le modèle. Accordez-lui aussi la grâce de sanctifier ses abstinences et ses jeûnes, afin qu’en humiliant et mortifiant sa chair, il puisse purifier son âme et en retrancher tous les vices. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ votre Fils.

Point de la Passion

Jésus au tribunal d’Anne

Conduire Jésus-Christ au tribunal, et à un tribunal composé de scélérats et d’un juge impie et passionné ! Conduire le souverain juge des vivants et des morts devant ses propres créatures, pour être interrogé, jugé et condamné à mort comme un coupable, Lui devant le tribunal duquel les hommes et tous les plus puissants monarques de la terre paraîtront en posture de criminels, pour entendre de sa bouche un arrêt irrévocable de vie ou de mort ! quelle affreuse injustice et quel énorme attentat !

Jésus, fatigué de ce douloureux voyage, dans lequel il avait été si cruellement outragé, entra chez Anne, où les prêtres et les pharisiens, tous avides de son sang, étaient assemblés, et l’attendaient avec impatience pour contenter leur furieuse envie et pour lui commencer son procès.

Entrez-y vous-même en esprit avec cet adorable Sauveur. Voyez ce conseil de cruels ennemis, tous conspirant la perte de Celui qui venait donner son âme et son sang pour les sauver ; tous assis, et le regardant avec mépris, comme un homme de néant, comme un faux prophète, comme un séducteur ; et avec haine et indignation, comme un dangereux ennemi, dont le mérite avait effacé le leur qui avait démasqué leur hypocrisie, et condamné leur orgueil et leur libertinage secret par la sainteté de sa vie et par la pureté de sa morale : voilà ce qui leur rendait Jésus-Christ odieux à l’excès. Ses prédications, son zèle, sa sainteté, ses miracles éclatants, sa charité et les applaudissements des peuples : voilà la seule cause de tous les outrages qu’on est résolu de lui faire, des supplices cruels qu’il va endurer, et de la mort infâme à laquelle on va le condamner ; les autres accusations n’en seront que le prétexte, pour pallier leur injustice, leur envie, leur haine et leur fureur.

Retirez vos yeux de dessus ces juges abominables pour regarder attentivement Jésus seul au milieu d’eux. Il est debout comme un criminel ; ses yeux sont baissés par modestie ; ses mains sont liées de cordes ; la tristesse est peinte sur tout son visage ; sa bouche garde le silence, son esprit est accablé de peine, et son cœur est percé d’une vive douleur. Il va répondre, il va souffrir à notre place tout ce que nous avons mérité de souffrir. Ne perdons pas une seule de ses paroles ; suivons avec une attention compatissante toutes ses douloureuses démarches : nous y sommes assez intéressés, puisque c’est un Dieu et un Sauveur qui va souffrir pour nous.

On l’interroge d’abord sur ses disciples, et il ne répond rien, parce que la crainte de la mort les avait honteusement dispersés, et qu’ils avaient alors perdu leur foi et leur amour. On l’interroge sur sa doctrine, qui était toute divine, et qui avait été autorisée par son Père céleste ; et il répond avec modestie et avec fermeté qu’il n’avait point enseigné en cachette, mais dans la synagogue et dans le temple, en présence de tout le monde, et qu’ils pouvaient interroger eux-mêmes ses auditeurs. Il apportait la preuve la plus évidente de sa bonne doctrine, puisqu’elle était tirée de sa publicité ; bien différente de la mauvaise, qui ne se débite qu’en secret, pour mieux séduire sans s’attirer des reproches publics. Voilà la réponse sage et prudente de Jésus, qui lui attira cependant le dernier des outrages. C’est ainsi que la vérité, quoique publiée avec modestie, loin de triompher des cœurs rebelles, ne produit souvent que de la haine, quoiqu’elle ne parte que d’une bouche sainte.