Conduite pour passer saintement le carême Mercredi après le 1er Dimanche

Jour d’Expiation

Pratique

Regardez-vous aujourd’hui comme une victime d’expiation ; prenez-en la qualité à votre réveil, et remplissez-en tous les devoirs pendant la journée. Dites à Dieu avec le Roi-Prophète Seigneur, vous ne demandez plus d’holocaustes d’animaux, me voici ; je me substitue en leur place pour faire votre volonté en toutes choses, comme vous avez fait celle de votre Père céleste. Soyez donc attentif à ne rien faire aujourd’hui que vous ne puissiez offrir à Dieu pour l’expiation de vos péchés. Soyez fidèle multiplier vos sacrifices ; faites en sorte que votre cœur les accompagne, et demandez-vous à vous-même un compte exact de cette pratique dans l’examen du soir.

Méditation sur l’expiation

Ier POINT. — Les Ninivites s’élèveront au jour du jugement contre cette génération, parce qu’ils ont fait pénitence à la prédication de Jonas ; cependant nous avons bien un autre prédicateur que Jonas. (S. Matth., 12.)

Remarquez que Jonas était un inconnu, un fugitif échappé du naufrage, vomi du ventre d’une baleine, et qui, sans justifier sa mission, poussait dans les airs, au milieu de toutes les rues où il passait, cette voix tonnante : Encore quarante jours, et Ninive sera renversée. Les Ninivites étaient sans lois, sans religion, sans Écritures et sans Prophètes ; cependant ils écoutent avec docilité ce prédicateur, et ils consentent à expier leurs péchés par la pénitence la plus rigoureuse.

Vous êtes dans la vraie religion, vous avez des Prophètes, vous avez des Écritures divines, qui vous apprennent que rien de souillé n’entrera dans le royaume des cieux, et qu’il faut expier vos péchés, ou dans ce monde par une pénitence qui du moins les égale, ou dans l’enfer par des flammes éternelles et par des supplices affreux. Vous avez à présent le temps de les expier ; vous ne l’aurez pas toujours ; peut-être ne l’aurez-vous pas demain. Quand avez-vous donc résolu de commencer cette expiation ?

Le roi de Ninive descend de son trône, et il se met sous la cendre et sous le cilice : il fait un édit public de cette expiation, elle devient une loi. Les peuples obéissent ; toute cette grande ville retentit de soupirs et de sanglots ; on y répand des larmes, on y frappe sa poitrine ; les plaisirs les plus innocents sont bannis : on jeûne, et on fait jeûner jusqu’aux enfants et aux animaux. Puissance adorable de mon Dieu ! voilà votre ouvrage ; mais voilà mes juges qui fulmineront un arrêt de damnation éternelle contre moi si je ne fais pénitence.

Le prophète Jonas donna quarante jours aux Ninivites. Ce terme vous paraîtrait court si vous y étiez réduit : cependant vous ne l’aurez peut-être pas, et vous ne devez pas vous flatter de la même faveur. Il fallait du temps à ces idolâtres pour connaître le vrai Dieu, qu’on ne leur avait pas encore annoncé ; mais vous qui êtes assez instruit des vérités de la religion, vous n’aurez peut-être qu’un jour ; peut-être que si dans ce moment vous ne faites une sincère résolution devons convertir entièrement à Dieu, et ne l’exécutez incessamment, malgré tous les obstacles qui s’y opposent, il n’y aura plus de ressources à la damnation éternelle dont vous êtes menacé par Jésus-Christ même, qui est bien un autre prédicateur que Jonas.

IIe POINT. — Quand l’esprit impur est sorti d’un homme, il va dans les lieux arides, cherchant du repos, et il n’en trouve point. Alors il dit : Je retournerai dans ma maison d’où je suis sorti ; il la trouve vide, il y rentre et il s’en empare.

Quand la pénitence est trop faible, le pécheur n’est pas délivré, et Dieu n’est pas apaisé ; car il est des péchés pour lesquels il faut ou des jeûnes rigoureux, ou des aumônes abondantes, ou de longues prières, ou des mortifications continuelles, ou des larmes amères, ou souvent le tout ensemble, sans quoi on ne peut pas obtenir une pleine rémission. De là vient qu’on retombe bientôt dans les péchés dont on était coupable ; l’esprit ou d’impureté, ou d’orgueil, ou d’intérêt, ou de division, ou de haine, rentre dans le cœur, et il y devient plus fort qu’il ne l’était auparavant. On tombe ensuite dans cette dangereuse illusion, qui est de croire son péché expié, quand il ne l’est pas ; on demeure dans une fausse paix qui conduit à l’aveuglement ; et souvent on n’est désabusé que quand on n’a plus ni la force ni le temps de faire pénitence.

Vous avez été longtemps dans un vrai relâchement : vos prières, vos confessions, vos communions n’ont point changé votre cœur ; vous avez mille fois résisté aux inspirations de Dieu ; vous êtes demeuré longtemps dans une antipathie secrète, ou dans une attache trop forte, sans vous corriger ; et vous croyez expier tant de fautes, et extirper à fond une si longue habitude par une pénitence légère ! Vous êtes dans l’erreur, c’est plutôt flatter et caresser votre passion que la vaincre, c’est plutôt couvrir vos péchés que les expier.

Pensez ici, dans toute l’amertume de votre cœur, aux péchés les plus considérables que vous avez commis, aux mauvaises habitudes que vous avez contractées, et aux péchés que vous commettez encore tous les jours ; mettez-les dans un côté de la balance, et dans l’autre mettez vos bonnes œuvres et la pénitence que vous avez faite ; examinez-les, pesez-les au poids du sanctuaire, voyez s’il y a de la proportion, et si Dieu, qui est infiniment juste, en sera content.

Quelle expiation, quel dédommagement, et quelle compensation faites-vous à la justice de Dieu ? Cependant il la faut faire absolument, ou dans cette vie ou dans l’autre. Il faut de nécessité que vous la fassiez vous-même de vos propres mains, sinon Dieu la fera par les siennes, et elle sera infiniment plus rigoureuse. Ne balancez pas prenez le parti le plus sûr.

Sentiments

Oui, Seigneur, Ninive la pécheresse a été détruite selon votre divine parole, et sur ses ruines vous avez édifié une Ninive pénitente ; ses murailles ont subsisté, mais ses péchés ont été détruits. Heureuse destruction ! Ah ! Seigneur, traitez-moi comme Ninive, conservez le pécheur qui va travailler par sa pénitence à expier ses péchés, et détruisez en moi le péché et l’inclination au péché.

La pénitence de cette ville, autrefois pécheresse, a eu le pouvoir et la force, dit saint Jean Chrysostome, de désarmer votre bras vengeur, d’arracher les foudres et les carreaux de votre main toute-puissante, de vous faire, pour ainsi dire, rétracter vos arrêts, quoique prononcés avec tant de solennité, et de traduire tous ses habitants du tribunal de votre justice à celui de votre miséricorde : accordez la même faveur à ma pénitence.

Je veux imiter ce peuple ; je veux me couvrir de cendre, et vivre dorénavant dans les sentiments et dans les œuvres d’une expiation sincère et continuelle ; mais je ne le puis sans votre secours, car je n’ai que trop d’expérience de ma faiblesse, de ma lâcheté et de mon inconstance. Donnez-moi donc, Seigneur, le véritable esprit de pénitence, de peur que je ne me trompe dans ma pénitence même. Humiliez mon esprit superbe, et donnez-moi la force de soutenir le mépris et les humiliations, quoi qu’il en coûte à mon orgueil. Donnez-moi une véritable haine pour cette chair pécheresse, afin que je la sauve en la macérant et en la soumettant à l’esprit. Donnez à mon cœur des sanglots, et des larmes à mes yeux, et que ce soit l’amour et la douleur qui les produisent. C’est dans ce moment, ô mon Dieu, que je vais commencer à expier mes péchés, à les pleurer amèrement, à les quitter pour toujours ; donnez-m’en la force.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Vous offrirez tous les jours au Seigneur une victime d’expiation. (Exode, 29.)

Offrez à Dieu des victimes spirituelles, qui lui soient agréables par Jésus-Christ. (Ire Épître de S. Pierre, 2.)

Le pécheur offre à Dieu une juste expiation de ses péchés quand il afflige et qu’il macère sa chair qui s’était rendue criminelle par délicatesse. (S. Grégoire.)

Expiez sévèrement, et sans vous épargner, les péchés que vous avez commis, afin que vous puissiez recouvrer ce que vous avez perdu. ( S. Jean Chrysostome.)

Prière

O Dieu de bonté, qui recevez les pécheurs, et qui leur faites toujours miséricorde quand ils vous la demandent avec un cœur contrit et humilié, nous implorons humblement votre divine clémence. Soyez-nous favorable, inclinez votre cœur vers nous, exaucez nos prières, étendez votre bras invincible et tout-puissant pour nous protéger contre les ennemis de notre salut, qui nous attaquent tous les jours pour nous réduire et pour nous corrompre. Donnez-nous la grâce d’une véritable expiation, pour mériter la grâce que vous avez promise à tous ceux qui rachèteraient leurs péchés par une sincère pénitence. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ votre Fils.

Point de la Passion

Sommeil des Apôtres

Jésus, après avoir longtemps prié son Père céleste, se leva, et, semblable à un homme prêt à mourir qui cherche une situation nouvelle pour se procurer quelque repos dans sa douleur, mais qu’il ne trouve point, il va trouver ses disciples qui s’étaient endormis pendant que leur maître souffrait la plus cruelle agonie qu’on puisse imaginer. Ce fut sans doute pour ce Dieu souffrant un surcroît de douleur ; et cette lâcheté n’était point pardonnable dans les Apôtres témoins de ses prodiges et de ses miracles, et qui venaient de lui faire de si belles protestations de courage et de fidélité.Ils savaient l’extrémité du péril où était ce divin Maître, qui les en avait avertis quelques heures auparavant ; ils savaient que le traître Judas, qui venait de quitter leur compagnie, était allé trouver les princes des prêtres, ses plus cruels ennemis, pour le leur livrer ; ils étaient persuadés qu’il ne s’agissait de rien moins que de la mort de Celui qu’ils avaient déjà reconnu pour le Fils de Dieu ; d’ailleurs ils le voyaient prosterné en terre, ils s’apercevaient assez de son extrême tristesse et des combats rigoureux qu’il soutenait ; ils entendaient les plaintes, les soupirs et les sanglots que son cœur, accablé de douleur, poussait vers le ciel ; ils n’avaient que cette dernière occasion pour lui marquer leur amour ; ils savaient enfin que c’était pour eux aussi bien que pour tous les hommes qu’il allait souffrir et répandre son sang ; cependant ils dorment au lieu de prier, de veiller et de se préparer à défendre au péril de leur vie Celui qui allait donner la sienne pour leur amour.

Jésus-Christ en fut touché, ce fut un surcroît de peine pour lui. Il se lève de sa prière, il vient à eux, et il leur fait le reproche qu’ils méritaient d’une lâcheté si honteuse. Eh quoi ! leur dit-il tendrement, ne pouvez-vous pas veiller une heure avec moi ! Faut-il qu’un traître surmonte le sommeil pour me perdre, et que vous vous y laissiez abattre, sans vous faire aucune violence, quand il est question de me défendre, quoique vous sachiez le péril extrême où je me trouve ! Faut-il que cet apostat prenne des forces de son avarice et de sa cupidité, et que, soutenu d’une infâme passion, il veille pour me donner la mort, et que votre amour ne puisse pas vous faire veiller pendant quelque temps pour me prolonger la vie !

Semblables à ces apôtres, nous nous endormons souvent sur nos plus importants devoirs, nous ne veillons que trop pour nous perdre. Assoupis par un sommeil léthargique et mortel, nous laissons lâchement échapper les moments précieux de notre salut sans nous faire aucune violence. Réveillés par la fureur de nos passions, nous sacrifions souvent notre sommeil et notre repos à l’accomplissement de nos désirs les plus injustes et les plus déréglés. Les veilles ne coûtent rien quand il est question de travailler pour le monde ; et les nuits ne semblent jamais assez longues pour flatter la délicatesse du corps. On surmonte le sommeil pour s’occuper à mille travaux ingrats et souvent préjudiciables au salut, et l’on s’endort lâchement quand il faut donner une heure à la prière, à la pénitence, aux bonnes œuvres, et à la charité du prochain. Lâcheté honteuse ! détestable vigilance ! malheureux sommeil ! veilles ruineuses et criminelles !