Conduite pour passer saintement le carême ~ Mardi Saint

Jour de Souffrance

Pratique

Comme nous sommes dans une semaine toute sainte, parce qu’elle est consacrée par l’Église à la mémoire de Jésus souffrant, revêtez-vous de cet esprit et faites-vous une pratique continuelle des souffrances. Formez de généreuses dispositions de souffrir, dans un esprit de foi, de pénitence et de conformité avec Jésus-Christ, toutes les afflictions qu’il lui plaira de vous envoyer, et de vous mortifier vous-même en toutes choses, quand vous n’aurez pas d’ailleurs l’occasion de souffrir. Ayez toujours devant les yeux ce divin et douloureux modèle ; souffrez pour lui, avec lui, et comme lui. Allez souvent en esprit, tantôt dans le jardin, où son âme souffre une triste agonie, qui lui fait répandre du sang de tout son corps, tantôt dans le prétoire, où il est flagellé et couronné d’épines ; et tantôt sur le Calvaire, Où il est crucifié. Surtout faites-vous aujourd’hui une loi inviolable de ne rien accorder à vos sens qui puisse les flatter ; et offrez toutes vos mortifications à Jésus souffrant.

Méditation sur les souffrances

Ier POINT. — Pour moi, j’étais comme un agneau plein de douceur, qu’on porte pour en faire une victime. (Jér., 11.)

Jérémie parle ici, littéralement de lui-même, comme particulier, sur les persécutions qu’il a endurées ; mais, comme prophète, il parle de Jésus-Christ, qui est cet agneau immolé en figure, dès le commencement du monde, dans l’innocent Abel, et depuis dans l’agneau pascal, et dans tous les sacrifices d’agneaux qui étaient prescrits par la loi ; mais en réalité c’est l’Agneau désigné par Jean-Baptiste quand il disait en montrant Jésus-Christ : Voilà l’Agneau de Dieu, voici Celui qui ôte les péchés du monde.

Voici donc cet agneau si doux et si patient, qui va se laisser porter à la mort parce qu’il nous aime et qu’il est chargé de tous nos péchés pour en porter la peine. Cet Agneau, qui est Dieu, va faire sur la croix une union surprenante de deux qualités qui avaient toujours été séparées, c’est-à-dire de victime et de sacrificateur. Comme victime, il va payer toutes nos dettes ; comme sacrificateur, il va offrir le premier sacrifice de notre religion. La croix en sera le premier autel, le berceau sanglant où tous les fidèles prendront naissance, et le fondement inébranlable qui soutiendra tout l’édifice du christianisme.

De là vient que le christianisme ne s’est établi dans tout le monde que par des souffrances ; il ne peut aussi s’établir et se soutenir dans nos âmes que par elles ; et c’est à nous, dit saint Paul, à voir comment nous édifierons sur ce fondement, en marchant sur les traces sanglantes de Jésus souffrant. (1re Épît aux Cor., 3.)

Si vous avez jamais fait une sérieuse réflexion sur la conduite de Dieu à votre égard, vous conviendrez que, quand vous vous êtes écarté de vos devoirs, c’est par la souffrance que Dieu vous a ramené au sentier de la religion, que la prospérité vous avait fait oublier.

En effet, alors nous levons, par nécessité, les yeux au ciel, nous invoquons le Seigneur, la grâce agit sur nos âmes, nous commençons à connaître que ces souffrances nous étaient nécessaires pour retracer dans nos cœurs les caractères du christianisme presque effacés. Nous sentons l’extrême faiblesse des créatures à qui nous avons eu recours dans les prémices de notre douleur, et persuadés de la faiblesse de cette ressource, qui ne nous a produit tout au plus que quelque consolation stérile, qui ne nous a point délivrés de notre souffrance, nous recourons à Dieu, en qui nous trouvons tout ce que nous avons souhaité quand nous y avons recouru de tout cœur, et nous nous sentons forcés agréablement de dire avec le Prophète : Ah ! Seigneur, je connais que cette disgrâce est un bien pour moi, parce qu’elle m’a fait comprendre que je n’étais pas encore instruit de vos lois ni de ma religion. (Ps. 118.)

Nous tirons enfin la même conséquence que tirait le Prophète quand il disait : Mon âme, soyez donc soumise à Dieu. (Ps. 61) ; car il faut nécessairement en revenir à cette conclusion. La foi jointe à la souffrance y conduit insensiblement et l’esprit et le cœur. On se dit à soi-Même : Un innocent a souffert ; il faut à plus forte raison que je souffre, moi qui suis pécheur : si je refuse de souffrir, je porte indignement le nom de chrétien, parce que je ne suis pas conforme à Jésus-Christ, qui n’a établie le christianisme que par les souffrances.

IIe POINT. — Mettons du bois dans son pain, exterminons-le de la terre, et que son nom soit effacé de la mémoire des hommes. (Jér., 12)

C’est-à-dire, selon les saints Pères, mêlons un bois empoisonné dans son pain pour le faire mourir, ou bien donnons-lui à la place de son pain le bois mortel de la croix, pour l’exterminer, pour effacer son nom, c’est-à-dire pour le perdre de réputation parmi les hommes.

Si vous examinez bien ces paroles, vous y trouverez trois sanglants outrages, qui sont cependant tournés à la gloire de Jésus souffrant. Premièrement, ses ennemis veulent empoisonner son pain avec du bois ; et ce Sauveur est lui- même le pain vivant qui guérit du poison, et qui donne la vie aux hommes. Par ce bois mortel ils veulent l’exterminer ; et c’est par ce même bois que ce Roi des rois établira son empire sur toute la terre. Enfin ils veulent effacer son nom de la mémoire des hommes ; et c’est par ses souffrances que son adorable nom sera respecté du ciel et de la terre, et même des enfers.

En un mot, c’est par les souffrances, dit l’Apôtre, que Jésus-Christ a acquis sa gloire. Ce n’est par conséquent que par les souffrances que vous méritez celle qui vous est promise. Recevez-les avec patience, unissez-les à celles de Jésus-Christ. Il les adoucira, et elles produiront sûrement un bonheur éternel.

Regardez les souffrances qui tous arrivent comme un fonds qui produit un autre fonds. Quand vous les endurez avec patience, Dieu vous en donne l’intérêt pendant cette vie. Cet intérêt, c’est sa grâce, c’est Son amour, c’est l’onction, c’est la douceur, c’est la paix de l’âme, c’est la joie spirituelle. L’autre fonds que les souffrances produisent entre les mains de Dieu, c’est une gloire infinie, c’est la possession d’un bonheur et d’un royaume éternels. Quelle abondante et quelle innocente usure ! quel riche contrat ! quel avantageux commerce ! Qu’y mettez-vous de votre côté ? Presque rien : une privation, une perte, un mépris, une douleur soutenue avec patience ; et Dieu y met de son côté sa protection, son amitié, son sang, son royaume. Votre résignation l’appelle à votre secours ; il y vient, il y fait sentir son adorable présence, il est en tribulation avec vous, il porte la meilleure partie de votre peine, il vous aide à porter l’autre : il vous console, il essuie vos larmes, il vous sanctifie, enfin il vous couronne.

Concluez de là qu’il n’y a que les souffrances des pécheurs impatients qu’on puisse appeler de vraies souffrances. Ils boivent toute l’amertume du calice, parce qu’ils souffrent sans consolation ; ainsi toutes leurs croix sont sans onction ; ils n’ont garde d’y trouver Dieu, parce qu’ils ne l’y cherchent pas. Un homme du monde qui a toujours été l’esclave de sa chair, qui n’a rien refusé à ses sens, et qui n’a été attentif qu’a chercher le plaisir, s’alarme à la moindre douleur, il est ingénieux à augmenter sa peine sans la rendre méritoire. Il est vrai que, dès qu’il souffre, il cherche le soulagement dans les créatures et dans les plaisirs ; mais s’il a un peu de foi, il doit convenir qu’avoir recours à ce prétendu remède, c’est tromper ou tout au moins étourdir sa douleur, et non pas la vaincre.

Sentiments

Agneau doux et patient, qui vous laissez porter sur l’autel de la croix pour être la victime de mes péchés, qui laissez répandre votre sang précieux jusqu’à la dernière goutte pour épargner le mien ; qui souffrez les plus cruels supplices pour me délivrer de ceux de l’enfer et pour me procurer les plaisirs éternels, et qui mourez enfin de la mort la plus douloureuse pour me donner la vie de la grâce et la vie de la gloire, apprenez-moi, dans ce saint temps consacré à vos souffrances et à votre mort, à souffrir pour votre amour et pour mes péchés, et à mourir à tous les plaisirs des sens et à moi-même, pour ne vivre qu’à vous seul. Je ne puis penser à vos douleurs, ni vous suivre en esprit dans toutes les routes sanglantes de votre passion, que mon cœur ne pousse de profonds gémissements sur mes lâchetés, sur mes délicatesses, et sur le mauvais usage des souffrances que vous m’aviez ménagées pour racheter mes péchés et pour acheter le ciel, sans que ma conscience me reproche d’avoir porté avec tant d’indignité le nom de chrétien, n’ayant pas rempli un seul des engagements les plus essentiels, qui consistent à vous imiter dans vos souffrances. C’est, ô mon Sauveur, ce que je veux réparer avec votre grâce, en vous disant dès à présent avec Augustin pénitent : Brûlez, coupez, Seigneur, pendant que je suis dans ce monde, pourvu que vous m’épargniez dans l’éternité. Humiliez cet esprit orgueilleux qui s’est tant de fois révolté contre vous ; privez ce cœur charnel de tout autre plaisir que de celui de vous aimer, parce qu’il a trop aimé les plaisirs des sens ; et que cette chair pécheresse soit exposée aux douleurs les plus aiguës, pour lui faire expier ses délicatesses, pourvu que vous me souteniez et que vous me donniez votre grâce en cette vie, et votre gloire en l’autre.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Ne fallait-il pas que Jésus-Christ souffrit toutes ces choses, et qu’il entrât ainsi dans sa gloire ? (S. Luc., 24.)

C’est par beaucoup de peines et de souffrances que nous devons entrer dans le royaume de Dieu. (Act. 14.)

Il est beaucoup plus avantageux de parvenir à un bonheur éternel après quelques souffrances, que de descendre dans les enfers après avoir goûté quelques plaisirs. (S. Augustin.)

Une âme soupire avec d’autant plus d’ardeur vers la céleste patrie, qu’elle est plus exposée à la souffrance dans cette vie mortelle. (S. Grégoire.)

Prière

Lumière éternelle, souverain scrutateur des cœurs, qui connaissez à fond notre incapacité et notre faiblesse, préparez-nous vous-même à célébrer dignement le mystère de la passion et de la mort de votre adorable Fils. Éclairez nos esprits, pour entrer dans les circonstances de ses humiliations et de ses souffrances intérieures et extérieures, pour les méditer avec un esprit de foi, de religion, de piété et d’amour, pour en tirer toute l’instruction qui nous est nécessaire pour notre sanctification. Embrasez nos cœurs ; pénétrez-les d’une vraie douleur d’avoir été la cause de tant d’outrages qu’il a endurés. Faites-leur ressentir par conformité les douleurs et les peines que ce Fils bien-aimé a souffertes pour notre amour : attachez-nous, comme l’Apôtre, à la croix de Jésus ; appliquez-nous-en les mérites, afin que, par cette passion, nous obtenions la rémission de tous nos péchés et la possession de la gloire éternelle.

Point de la Passion

Jésus dit qu’il a soif

C’est ici la cinquième parole que Jésus-Christ a dite sur la croix ; et c’était la nature humaine qui, souffrant une soif extrême, forma sa plainte, et s’exprima par cette seule parole : Sitio, J’ai soif. Cette plainte était juste, et ce fut une extrême nécessité qui la tira de sa bouche ; car depuis le commencement de la nuit précédente jusqu’à l’heure de none, cet adorable Sauveur n’avait pris aucun rafraîchissement. Il avait fait plusieurs voyages fatigants du jardin des Oliviers à Jérusalem ; et dans cette ville on l’avait traîné avec violence de tribunaux en tribunaux fort éloignés les uns des autres. Enfin il était sorti de Jérusalem, et, chargé de sa croix, il avait monté la montagne du Calvaire avec une peine extrême.

D’ailleurs il avait enduré une infinité de supplices différents avant d’être attaché à la croix. Il avait perdu beaucoup de sang dans sa flagellation, dans son couronnement d’épines, et par les plaies cruelles de ses mains et de ses pieds. Sa poitrine adorable était toute desséchée et tout en feu : et il pouvait dire alors avec son Prophète : Je suis desséché comme un têt de pot cassé, et ma langue est attachée à mon palais. (Ps. 21.) Ainsi il n’est pas étonnant que ce Dieu attaché en croix s’en plaignît, et qu’il dît modestement cette seule parole : Sitio, J’ai soif. Des bourreaux entendirent cette plainte ; et comme ils n’étaient occupés qu’à inventer de nouveaux supplices pour le faire souffrir, loin de le soulager dans cet extrême besoin, ce qu’on ne refuse pas aux plus grands scélérats de la terre qu’on va faire mourir pour leurs crimes, au lieu d’étancher sa soif par un peu d’eau, ils lui donnent avec une éponge un cruel breuvage, composé de fiel et de vinaigre, afin que l’intérieur du corps de Jésus-Christ souffrît son supplice aussi bien que l’extérieur, et que sa langue, sa bouche, sa gorge, son estomac et sa poitrine, abreuvés d’une cruelle amertume, rendissent sa passion aussi universelle qu’elle était douloureuse, et que tout souffrît dans sa personne.

Cruels ! s’écrie un saint Père, n’êtes-vous pas contents de ce que Jésus-Christ endure et a enduré jusqu’à ce moment ? Tout son corps en sang ne vous fournit-il pas un spectacle assez touchant ? Votre fureur n’est-elle pas assouvie ? Ces plaies innombrables, cette situation cruelle, ce sang répandu n’ont-ils pas pleinement satisfait et votre haine et votre envie ? Mais faut-il, ô mon Dieu, que vous, qui êtes la douceur même, ne soyez rassasié que de fiel par ceux mêmes à qui vous présentez votre grâce et votre miséricorde, et à qui vous donnez tout votre sang ! Vous êtes l’objet des plus agréables désirs, le centre de la plus suave, de la plus délicieuse et de la plus innocente volupté ; cependant vous ne recevez que de l’amertume de la part de vos créatures !

Cœurs barbares ! rendez-vous à la grâce qui vous sollicite ; reconnaissez dans cet homme couvert de plaies et de sang un Dieu sauveur qui souffre et meurt pour vous. Pleurez vos péchés, faites-lui un breuvage de vos larmes pendant qu’il vous donne tout son sang ; et vous étancherez agréablement la soif qu’il endure, qui est moins une soif naturelle, causée par son excessive sécheresse, qu’une soif ardente qu’il a du salut de tous les hommes. Il est moins altéré de cette eau, qui rafraîchit la langue, que de la conversion des pécheurs. Pour vous en donner une preuve authentique, il vient de réunir tout ce qu’il a de forces pour demander à son Père qu’il vous pardonne. Il compte pour rien de souffrir, pourvu que ces douleurs vous ouvrent le ciel. Accordez-moi, Seigneur, la grâce de profiter de cette soif et de cette amertume ; de n’avoir dorénavant point de plus violente soif que celle de la justice ; de me soumettre aux amertumes des souffrances, et de renoncer aux douceurs empoisonnées de la volupté.