Conduite pour passer saintement le carême ~ Mardi de la Passion

Jour de Fuite du monde

Pratique

Ne vous montrez aujourd’hui au monde que par nécessité, fuyez ses entretiens, si vous voulez vous entrenir cœur à cœur et sans distraction avec Jésus-Christ ; fuyez même la rencontre du monde, et persuadez-vous qu’en quelque lieu saint que vous vous cachiez, il y a toujours un petit monde à éviter. Appliquez-vous aussi à retrancher en vous tout ce qui sent le monde, c’est-à-dire ses maximes, ses manières, ses bienséances, même son langage. L’air qu’on respire dans le monde est contagieux pour une âme fidèle. Souvenez-vous que Jésus-Christ a fui également le monde, et quand le monde le persécutait, et quand il voulait le faire roi : je ne sais quel est le plus à craindre. N’oubliez pas aussi qu’il a fui quelquefois ses propres disciples pour vaquer à la prière. Voilà l’exemple qu’on vous propose ; suivez-le, vous en serez plus recueilli et plus uni à Dieu.

Méditation sur la fuite du monde

Ier POINT. — Jésus demeurait en Galilée, ne voulant pas demeurer en Judée, parce que les Juifs cherchaient à le faire mourir.

C’était la pratique ordinaire de Jésus-Christ de ne se montrer jamais au monde, et de fuir ses assemblées, excepté quand il fallait célébrer les fêtes, ou qu’il fallait prêcher au peuple. Aujourd’hui il s’éloigne de la ville de Jérusalem, et même de la Judée, parce que sa vie n’y était pas en sûreté, et que son heure n’était pas encore venue.

Faites attention que le monde a toujours été l’ennemi da Sauveur du monde. Tantôt il a dit : Malheur au monde à cause de ses scandales ! tantôt il a déclaré qu’il ne priait pas pour le monde ; tantôt il a dit que le monde ne pouvait recevoir son esprit, parce qu’il ne le connaissait pas. Il ne faut donc pas s’étonner s’il fuit le monde.

De là vient que le motif le plus pressant que nous ayons pour fuir le monde, c’est la vocation au christianisme, qui nous engage d’imiter Jésus-Christ. Qu’est-ce que la grâce de cette vocation ? C’est, selon saint Paul, une séparation du monde. Je suis venu, dit le Sauveur, pour séparer le fils d’avec son père, la fille d’avec sa mère : et l’Apôtre dit lui-même que le Seigneur l’a séparé dès le sein de sa mère : Qui me segregavit ex utero matris meæ. (Épît. aux Gal., 1.)

Il faut donc fuir le monde par le seul titre de chrétien ; et plus on en est séparé, plus on est chrétien. Les plus parfaits chrétiens ne se consacrent à Dieu dans la religion que pour être plus séparés du monde ; et quand on ne peut faire cette séparation solennelle, on est obligé de s’en séparer de cœur et d’esprit, c’est-à-dire de fuir ses maximes, ses intrigues, ses amusements et ses vanités ; sans cela on s’expose à la plus triste et à la plus funeste de toutes les séparations, je veux dire à la séparation éternelle d’avec Dieu.

Cette séparation d’esprit, de cœur et de conduite d’avec le monde consiste, dit le disciple bien-aimé, à n’aimer ni le monde, ni ce qui est dans le monde ; car, dit cet apôtre, celui qui aime le monde peut s’attendre que l’amour du Père céleste n’est pas en lui. (1re Épît. de S. Jean, 2.) Comprenez donc la nécessité qu’il y a de fuir le monde, si l’on veut se sauver et porter dignement le grand nom de chrétien.

Pour peu que vous le connaissiez, vous comprendrez que le monde criminel est tout entier sous l’empire de l’esprit malin ; qu’on y voit de tous côtés des pièges tendus à l’innocence ; qu’il est plein d’écueils, où la vertu la plus solide est incessamment menacée de faire de tristes naufrages, ou du moins d’être cruellement persécutée. (1re Épît. de S. Jean, 5.)

Jésus-Christ n’aurait pas souffert de si cruelles persécutions de la part de ce monde dans la Judée, s’il n’avait pas fait tant de miracles, et si sa sainteté n’y avait pas paru avec tant d’éclat. Il est obligé de fuir et de se cacher dans la Galilée, pour y trouver un asile, et pour nous donner un exemple de cette fuite si nécessaire. Voilà le modèle que vous devez suivre. Fuyez donc, parce que vous êtes chrétien, et que vous voulez travailler sûrement à votre salut.

IIe POINT. — Jésus demeurait en Galilée, ne voulant pas demeurer en Judée, parce que les Juifs cherchaient à le faire mourir.

La charité ardente que Jésus-Christ avait pratiquée à l’égard de tous les misérables qui s’étaient adressés à lui, la guérison de tant de malades, la conversion de tant de pécheurs, la résurrection de tant de morts, devaient le faire adorer du monde : ce fut, au contraire, ce qui l’en fit persécuter.

Tel est l’esprit du monde : comme il est corrompu dans son fonds, dans ses mœurs et dans ses maximes, il tourne les meilleures choses en venin. Si vous êtes engagé dans le monde, et que vous vouliez pratiquer la vertu de bonne foi et tête levée, il vous faut attendre que ce monde injuste emploie tout ce qu’il a de charmes pour vous séduire, ou tout ce qu’il a de forces pour vous abattre. Voulez-vous y mener une vie retirée, les compagnies du monde viendront vous distraire jusque dans vos solitudes ; y renoncer aux plaisirs, et embrasser la piété et la mortification, le monde s’efforcera de vous corrompre, et s’il n’y parvient pas, il vous fera passer pour un hypocrite.

Comme le monde est le centre de toute corruption, il s’efforce de la communiquer à tous ceux qui vivent avec lui, et il n’y réussit que trop ; car on n’y voit qu’avarice ou que dissipation, avec une certaine dureté de cœur qui rend insensible aux misères d’autrui ; on n’y voit que faste et qu’ambition dans les grands, et une hauteur insupportable qui leur fait regarder les petits avec un mépris outrageant, comme s’ils étaient d’une autre nature qu’eux. On n’y voit dans les pauvres qu’une indigence forcée sans humilité, une misère sans résignation et sans patience, et le plus souvent une ignorance grossière en matière de religion.

En un mot, si vous envisagez le monde par les principes de la foi et de la religion, vous conviendrez que, si vous voulez assurer votre salut, vous devez le fuir, avoir le courage de vivre dans le monde comme l’ennemi du monde : ce qui s’appelle, dans le langage de l’Apôtre, vivre dans le monde comme si l’on n’en usait point. (1re Ép. aux Cor., 7.)

Sentiments

Vous fuyez le monde, ô mon Sauveur, quoique vous soyez invulnérable à ses attaques, parce que vous êtes le Dieu de force et l’auteur de la grâce et de l’innocence ; et moi, quoique je ne sois que faiblesse, et que ma fragilité m’ait donné une fatale expérience de sa corruption et de sa malignité, je ne le fuis pas, et je ne sens que trop de penchant pour ce cruel ennemi qui veut me perdre. C’est à présent, Seigneur, que j’y renonce et que je renouvelle de tout mon cœur ce renoncement que j’ai fait à mon baptême, et que je suis résolu de le fuir toute ma vie. Monde perfide et imposteur, je renonce à tes charmes et à tout ce que tu as coutume d’étaler de plus pompeux pour séduire un cœur. Seigneur, donnez-moi la force de me soutenir dans ce renoncement, dans cette haine, dans cette séparation d’où dépendent mon innocence, ma sûreté, mon bonheur, et le salut éternel de mon âme. Je me jette entre vos bras, ô mon Jésus ; persuadé que ce monde, avee tous ses appâts et toute sa puissance, ne viendra pas m’y attaquer, et que tant que je me tiendrai ferme, il n’aura pas la force de m’en arracher, parce que Vous m’avez donné votre parole, moi qui suis du nombre de vos ouailles, ô divin Pasteur, que personne ne me ravirait d’entre vos mains : Nec rapiet eas quisquam de manu mea. C’est ce qui fait toute ma confiance.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Vous serez, par la grâce, participants de la divine nature, si vous fuyez la corruption de la concupiscence qui règne dans le monde par le dérèglement des passions. (2e Épît. de S. Pierre, 1.)

N’aimez ni le monde ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est point en lui. (lère Épître S. Jean, 2.)

Fuyons loin de ce monde, où tout est dans un vide affreux, où la grandeur n’est qu’un néant de fausses apparences, et où celui qui croit être quelque chose n’est rien. (S. Ambroise.)

Ne rougissons point ici de fuir ; car fuir le monde ce n’est point une honte, mais une gloire. (S. Ambroise.)

Prière

Nous vous supplions humblement, ô Dieu de miséricorde, d’accepter les jeûnes que nous avons entrepris, et de nous donner tout le courage dont nous avons besoin, pour fournir dignement, la carrière jusqu’à la fin. Faites-nous la grâce d’y répandre une bénédiction abondante, et de les accompagner de l’esprit de pénitence, de componction, de ferveur et de persévérance, et de tout ce qui peut les rendre plus méritoires et plus agréables à vos yeux. Nous voulons, par notre éloignement des maximes du monde corrompu, nous soutenir dans l’exercice de la pénitence, pourvu que nous soyons soutenus de votre grâce, qui nous conduira enfin à ces joies et à ces consolations célestes que vous préparez dans l’éternité bienheureuse à ceux qui ont expié leurs péchés par les jeûnes et par les mortifications, et à laquelle nous ne pouvons parvenir que par les mérites de Jésus-Christ, votre Fils et notre souverain Seigneur.

Point de la Passion

Jésus élevé en croix

Si Jésus couché et cloué sur la croix fut un spectacle tragique et sanglant, ce fut encore quelque chose de bien plus douloureux et de plus touchant lorsque les bourreaux élevèrent la croix pour la planter sur le Calvaire, et pour la poser dans le trou qui lui était préparé. Dans cette élévation violente, il fallut donner plusieurs mouvements et plusieurs secousses au corps adorable et souffrant de Jésus- Christ, dont tout le poids n’était porté que par ses mains et par ses pieds déjà percés. Cette agitation et ce cruel mouvement renouvelèrent et augmentèrent sa douleur, qui était déjà universelle ; ses plaies furent agrandies et déchirées, et il en sortit quatre ruisseaux de sang qui arrosèrent toute la terre où la croix était plantée.

Voilà les quatre fontaines du Sauveur ouvertes ; c’est à nous à y puiser, non de l’eau, mais un sang infiniment pur, infiniment précieux et infiniment efficace, pour le répandre sur nos cœurs, pour laver toutes les souillures de nos âmes, pour adoucir toutes nos souffrances, pour nous engager à répandre le nôtre jusqu’à la dernière goutte pour son amour, et pour nous ouvrir le ciel, dont il est la clef : Sanguis Christi clavis paradisi, dit Tertullien.

Mais l’ignominie était égale à la douleur ; car, pendant que la croix était couchée à terre, la multitude du peuple accourue à cette sanglante exécution ne pouvait pas repaître ses yeux de ce spectacle ; mais dès que cet Homme de douleurs fut élevé avec cette croix, ses ennemis, d’un côté, le chargeaient d’opprobres et de malédictions ; d’un autre côté, les pieuses femmes qui l’avaient suivi pour prendre part à ses douleurs et qui connaissaient son mérite et son innocence, faisaient retentir l’air de leurs gémissements ; et ce mélange extraordinaire de blasphèmes et de soupirs, d’injures et de cris lugubres, perçait le cœur de Jésus-Christ d’une douleur excessive.

Jetez les yeux sur cette adorable et sanglante victime elle est élevée dans un lieu assez éminent pour que tout le monde, à qui elle est donnée en spectacle, pour qui elle est offerte, ait la consolation de la voir. Voyez sur cette montagne le Médiateur placé entre le ciel et la terre, entre Dieu et les hommes, qui va en faire toutes les fonctions, pour nous réconcilier à son Père par son sacrifice et par l’effusion de tout son sang. Voyez et écoutez ce Prédicateur divin monté sur sa chaire, où toutes ses plaies sont autant de bouches éloquentes qui nous disent qu’il faut souffrir et se priver des plaisirs de la terre pour mériter de goûter éternellement ceux du ciel : il vous invite à vous attacher à la croix avec lui, et à crucifier votre chair avec toutes ses concupiscences.

Voyez tout son sang qui coule à terre de ses mains et de ses pieds. Dites-lui avec un de ses Prophètes : Seigneur, quelles sont ces plaies cruelles qui paraissent au milieu de vos mains ? (Zachar., 13.) Il vous répondra : Ce sont les pécheurs qui les ont percées. Mais, Seigneur, vous nous aviez promis, à nous qui sommes vos ouailles, que personne ne nous ravirait jamais de vos mains ? mais, hélas ! quelle confiance puis-je avoir en des mains immobiles, percées de clous et attachées à une croix infâme ? Vous n’y perdrez rien, dit un Père ; le sang qui en coule avec abondance sera l’encre sacrée qui écrira vos noms dans le livre de vie ; leur faiblesse fait et votre force et votre sûreté ; des mains du Fils vous passerez en celles du Père, et elles vous seront favorables ; ce Sauveur le lui demandera avant d’expirer, quand il dira : Mon Père, je mets mon âme et celles de tous les fidèles entre vos mains.