Conduite pour passer saintement le carême ~ Mardi après le 3e Dimanche

Jour de Charité

Pratique

Commencez la journée par demander à Jésus-Christ cette charité chrétienne qui soit une parfaite image de celle qu’il a marquée à tous les hommes, et à vous en particulier. Veillez avec un grand soin sur vos paroles, vos sentiments et vos pensées. Faites en sorte que : votre esprit ne pense rien qui puisse blesser tant soit peu cette charité. Mettez-vous, au contraire, dans la disposition de marquer en toutes choses à votre prochain que vous l’aimez sincèrement pour Dieu, même à ceux pour qui vous vous sentez le plus d’opposition. Détruisez et extirpez à fond cette opposition ; soyez toujours prêt à secourir votre frère, quel qu’il soit, dans ses besoins, à le consoler dans ses peines, à le supporter dans ses défauts, et à lui faire une prudente et sage remontrance, s’il s’écarte de ses devoirs, comme l’évangile de ce jour le prescrit.

Méditation sur la charité envers le prochain

Ier POINT. — Je vous le dis encore, que si deux d’entre vous s’unissent ensemble sur la terre, tout ce qu’ils demanderont leur sera accordé par mon Père céleste. (S. Matth., 18.)

Étudiez sérieusement toutes les paroles de cet évangile ; elles le méritent, puisqu’elles établissent solidement le précepte de la charité dans toutes ses circonstances, avec une admirable clarté. 1° Jésus-Christ nous y fait sentir l’étroite obligation de cet amour du prochain, et combien il est important à notre salut que nous soyons toujours dans une intelligence parfaite avec lui. 2° Il entre avec une merveilleuse exactitude dans la pratique de ce précepte, en nous enseignant la manière secrète et prudente de l’avertir de ses défauts pour l’engager à Dieu. 3° Il marque les avantages et les récompenses attachés à cette charité, quand : Il promet à ceux qui la pratiqueront qu’ils obtiendront, du Père Céleste tout ce qu’ils demanderont, et qu’il sera même au milieu d’eux. 4° Enfin il répond aux doutes qui pourraient naître dans l’exécution de cette loi d’amour, quand il dit à Pierre que ce n’est pas assez de pardonner sept fois, mais septante fois sept fois, c’est-à-dire sans bornes et sans mesure.

Voilà la loi établie et expliquée. Demandez-vous à vous- même si elle est gravée dans votre cœur telle qu’elle se trouve dans les paroles de Jésus-Christ. La nature, la grâce, l’autorité d’un Dieu, les bontés, les promesses et les instructions d’un Sauveur, les sacrements, le sang de Jésus-Christ doivent l’avoir imprimée profondément chez vous. N’est-elle point effacée ? Examinez les motifs les plus pressants qui nous engagent à aimer le prochain : le premier est la nature, le second la grâce. La nature nous y engage. Il n’y a rien de si naturel que d’aimer et de secourir ceux que la nature nous a rendus semblables : ne pas les aimer, c’est être dépourvu des sentiments de l’humanité. Il y a dans les âmes bien nées une pente, une inclination naturelle qui les porte à aimer le prochain. On s’attendrit naturellement, quand on n’est pas barbare, lorsqu’on voit son semblable dans la peine : les maux d’autrui sont toujours contagieux aux bons cœurs ; et cette charité naturelle, quand elle est bien réglée, est souvent le fondement et la base sur laquelle l’Auteur de la nature et de la grâce pose l’édifice d’une charité surnaturelle.

La grâce vient au secours de la nature, et elle est un motif infiniment plus fort que la charité. Elle sait beaucoup mieux aimer que la nature, parce qu’elle est beaucoup plus éclairée, et qu’elle est animée et soutenue du sang de Jésus-Christ, qui facilite et purifie cet amour.

Mais surtout n’oubliez pas que cette charité n’est pas un simple conseil, mais un précepte essentiel et indispensable, que Jésus-Christ appelle son précepte, et qu’il a établi dans les termes les plus forts et les plus énergiques qu’une éloquence divine puisse mettre en usage pour gagner les cœurs les plus rebelles. Voici les paroles dont il a fait son testament, et qu’il a prononcées la veille de sa mort : Vous serez mes amis, dit-il à ses Apôtres, si vous accomplissez ce que je vous ordonne : c’est de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés, et c’est en cela qu’on connaîtra si vous êtes mes disciples. »

IIe POINT. — En quelque lieu que se trouvent deux ou trois personnes assemblées en mon nom, je me trouverai au milieu d’elles, dit encore Jésus-Christ.

C’est-à-dire, si vous aimez votre frère pour l’amour de Dieu, si vous vous unissez avec lui pour faire le bien, Jésus-Christ se trouvera avec vous : quelle délicieuse compagnie ! Mais si vous refusez de l’aimer, le démon, qui est un esprit de discorde, s’y trouvera : quelle odieuse société !

Souvenez-vous que Jésus-Christ nous recommande ici deux choses : premièrement la charité, secondement la sincérité et la sagesse dans la charité. Il faut que la charité unisse les cœurs ; mais il faut qu’elle les unisse au nom de Jésus-Christ. Sur le premier article, vous direz peut-être qu’il est bien difficile d’aimer une personne qui n’a rien d’aimable et qui ne vous aime pas, et que vous ne pouvez pas vous faire une si grande violence. C’est le langage d’un homme charnel. Mais pensez, parlez et agissez en chrétien ; car pour qui vous ferez-vous violence, sinon pour l’amour de Jésus-Christ, qui se l’est faite à lui-même jusqu’à mourir pour l’amour de vous, quoique vous fussiez son ennemi ? Si votre frère ne le mérite pas, Jésus-Christ, qui vous l’ordonne, le mérite.

Pensez ici aux différentes personnes que vous fréquentez. Ne s’en rencontre-t-il point que vous haïssez secrètement, d’autres que vous aimez par des motifs intéressés, d’autres enfin que vous aimez avec excès ? Ne haïssez-vous personne ? L’antipathie, l’opposition, l’humeur, la jalousie, le tempérament, le ressentiment, ne vous ont-ils point gâté le cœur contre votre frère ? Sentez-vous une joie maligne quand il est dans la peine, ou une douleur secrète quand on le loue et quand il réussit ? Si vous ne travaillez à l’aimer en chrétien, vous n’aurez point de part à l’héritage céleste, et si vous lui fermez votre cœur, Jésus-Christ vous fermera le sien.

La charité doit être sincère, dit l’Apôtre. Examinez les motifs de votre amour pour votre prochain. N’est-ce point tantôt un intérêt de vanité qui vous lie avec les personnes de distinction, parce que cette liaison vous fait honneur ? N’est-ce point un intérêt d’ambition, parce que la personne que vous aimez peut avancer votre fortune ? N’est-ce point un intérêt d’avarice qui vous fait envisager les profits temporels que vous pouvez en attendre ?

La charité, dit encore saint Paul, doit être sage, et elle doit venir d’un cœur pur. Prenez garde que la vôtre ne soit une charité de pur tempérament, où la grâce n’a point de part. Une prédilection aveugle n’est point de la charité, mais un fantôme ; loin de l’établir, elle la détruit. Ce que l’on donne de trop à son frère soustrait injustement aux autres ce qui leur est dû, et ruine entièrement l’amour de Dieu ; et, comme cet amour est toujours aveugle, il mène souvent trop loin : il produit des attaches vicieuses, et quelquefois charnelles, qui ont des suites fâcheuses, quand on n’est pas sur ses gardes, et qu’on s’y livre indiscrètement.

Sentiments

Résolu d’aimer tous mes frères avec le secours de votre grâce, et pour l’amour de vous, ô mon Dieu, permettez que je vous rappelle respectueusement les promesses avantageuses que vous me faites aujourd’hui dans l’Évangile : l’une de me faire accorder par votre Père céleste toutes les demandes que je lui ferai ; l’autre, de venir établir votre demeure au milieu de moi. J’ai lieu de l’espérer, puisque vous êtes un Dieu de charité qui demeurez dans la charité et dans le cœur de celui qui la pratique. Je demanderai dorénavant à votre Père céleste toutes les grâces dont j’aurai besoin, parce que je demanderai en votre nom, et que vous demanderez pour moi et en moi ; et je serai sûr de n’être jamais refusé, parce que j’aurai en vous un Dieu sauveur pour suppliant et pour médiateur. Mais, ô mon adorable Sauveur, répandez vous-même en moi, par votre Saint-Esprit, cette vraie charité qui porte tous les traits de la vôtre ; une charité, dis-je, qui soit ardente et sincère, égale, bienfaisante, héroïque et sage. Que la froideur, que l’antipathie, que l’inconstance, que l’humeur, que l’envie, que les motifs humains, que la passion n’en ternissent jamais l’éclat et la pureté. Mais, Seigneur, pour pratiquer une parfaite charité, ouvrez-moi votre cœur pour y voir et pour y puiser les ardeurs, les motifs et la règle de mon amour pour vous et pour ceux que vous avez aimés jusqu’à perdre la vie et à répandre votre sang pour leur amour, je veux dorénavant, de tout mon cœur, de toute mon âme et de toutes mes forces, aimer mes frères comme moi-même pour l’amour de vous.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Je vous donne un nouveau précepte, dit Jésus-Christ à ses Apôtres : c’est de vous aimer les uns les autres, comme Je vous ai aimés. (S. Jean, 13.)

Aimons-nous réciproquement, parce que la charité vient de Dieu. Si quelqu’un dit qu’il aime Dieu pendant qu’il hait son frère, c’est un menteur, et la charité n’est pas en lui. (1re Épître de S. Jean, 2.)

Celui-là est convaincu de ne pas aimer son frère, qui, le voyant dans la nécessité, ne partage pas avec lui, non seulement son superflu, mais encore une portion de son nécessaire. (S. Grégoire.)

J’estime celui-là très heureux qui aime tous ses frères en Jésus-Christ, et qui les aime de manière qu’il mérite d’être aimé de tous ses frères. (Pierre de Blois.)

Prière

Dieu tout-puissant, qui n’avez jamais trouvé d’obstacle à l’exécution de votre divine volonté ; Dieu tout miséricordieux, dont la nature est la miséricorde même, et qui pardonnez aux pécheurs les plus endurcis, quand ils vous le demandent avec un cœur contrit et humilié, accordez-nous le don inestimable de la continence ; contenez vous-même toutes nos passions et tous nos appétits déréglés par la crainte de vos jugements et par l’appréhension de vous déplaire, et embrasez nos cœurs d’une pure et ardente charité, afin que nous vous aimions premièrement par-dessus toutes choses, et notre prochain comme vous l’avez aimé, et pour l’amour de vous. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ votre Fils.

Point de la Passion

Désespoir de Judas

Le traître Judas, après avoir livré Jésus-Christ aux Juifs, et en avoir reçu les trente pièces d’argent dont il était convenu avec eux pour le prix du sang de son maître, de son Sauveur et de son Dieu, voyant d’ailleurs que de la manière dont on commençait à traiter Jésus-Christ, on le ferait infailliblement mourir par le plus honteux de tous les supplices, connut l’injustice énorme que son avarice lui avait fait commettre ; lien conçut une vive douleur, et entra dans des sentiments de pénitence. Mais, hélas ! quelle détestable douleur et quelle monstrueuse pénitence ! L’horreur de son parricide, la cruauté des Juifs, l’innocence de Jésus-Christ, et la mort infâme et sanglante qu’il allait endurer, se montrèrent à son esprit. Cette conscience criminelle, agitée de remords cuisants, commençait à se rendre justice, et elle était cruellement déchirée et bourrelée par son propre crime.

Dans cette violente situation, ne pouvant plus se supporter lui-même, il va trouver les prêtres pour accuser sa propre injustice et pour restituer l’argent. Il le jeta en leur présence, moins pour en faire une juste restitution que pour se délivrer d’un bourreau secret qui le tourmentait, parce qu’un argent mal acquis tourmente jusqu’à la mort son mauvais acquéreur.

Il sortit du temple agité par de nouveaux transports, et, ne pouvant plus se supporter lui-même, l’image de la mort le suivant partout, il se désespéra, au lieu d’avoir recours à la miséricorde de Dieu. Il fut son propre bourreau, il se pendit ; il creva par le milieu du corps, et il jeta toutes ses entrailles. Il commença ainsi à venger sur sa propre personne ce divin maître qu’il avait si indignement trahi et livré à ses plus cruels ennemis, malgré les grâces et les faveurs qu’il en avait reçues, et qu’il pouvait encore attendre de son excessive bonté, si sa pénitence eût été sincère.

Tout souffrant que vous étiez alors, ô mon Jésus, et pendant que l’injustice des hommes et la perfidie d’un faux ami vous maltraitaient si cruellement, Vous ne laissiez pas d’exercer comme un Dieu tout-puissant votre justice sur cet impie.

Mais, Seigneur, ne souffriez-vous pas aussi vous-même de la perte de ce scélérat ? Cette condamnation, quoique infiniment juste, ne faisait-elle pas violence à votre cœur, Vous qui aviez dit par un Prophète que vous ne vouliez pas la mort du pécheur, mais sa conversion ? Voyiez-vous sans douleur cette âme malheureuse aller dans l’enfer, vous qui commenciez à répandre votre sang pour en délivrer tous les hommes ? Il était encore le prix de votre sang adorable, qui allait sortir de vos veines, quoiqu’il l’eût vendu ; et si, au lieu de se désespérer, il avait fait une sincère pénitence, qui ne lui était pas impossible, ce sang qu’il avait trahi et livré, aurait plaidé sa cause au trône de Dieu pour lui obtenir miséricorde, et il aurait servi à le retirer de l’enfer, parce qu’il est infini dans sa valeur.

Ah ! Seigneur, je ne désespérerai jamais de votre divine miséricorde ; et la valeur infinie de votre sang fera toujours ma confiance, quoique je lui aie fait une infinité d’outrages ; mais aussi je m’efforcerai de ne plus jamais irriter votre justice, je lui satisferai par une sincère pénitence.