Conduite pour passer saintement le carême ~ Mardi après le 2e Dimanche

Jour de Vie cachée

Pratique

Faîtes-vous dès le matin une pratique exacte et une application sérieuse d’imiter Jésus-Christ dans sa vie cachée. Protestez-lui à ce moment que vous ne voulez que ses yeux seuls pour témoins de vos bonnes œuvres ; et aujourd’hui et dans tout le reste de votre vie, cachez-vous aux yeux d’autrui ; cherchez la solitude comme Jésus- Christ l’a cherchée lui-même, de peur que la vanité, le respect humain et le désir de plaire aux créatures n’emportent tout le mérite de ce que vous ferez de bien, et que vous n’ayez pour toute récompense que l’estime des hommes. Veillez avec application sur vos sens extérieurs et intérieurs ; fuyez les compagnies, et prenez un grand soin de purifier et de diriger votre intention vers Dieu seul.

Méditation sur la vie cachée

Ie POINT. — Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse ; ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes. (S. Matth., 3.)

Remarquez que l’hypocrite pharisien se montre avec ostentation, que l’humble chrétien se cache avec soin, qu’il se fait une étude de cette vie cachée, et qu’il n’est jamais plus content de lui-même que quand il n’a eu que les yeux de Dieu pour témoins de la bonne action qu’il vient de faire, parce qu’il n’a eu que lui seul en vue.

Demandez-vous à vous-même pour qui vous travaillez quand vous priez, quand vous jeûnez et quand vous faites l’aumône. Si c’est pour les hommes, montrez-vous aux hommes ; si c’est pour Dieu, ne vous montrez qu’à Dieu. Quelle récompense peut-on attendre de la créature ? Quelque louange passagère qui flatte l’oreille, qui éblouit l’esprit, qui gâte le cœur et qui tient lieu de tout salaire, qu’on ne peut plus espérer de Dieu. Quelle folie de travailler pour elle, et de vendre le royaume céleste, dit un Père, pour la fumée d’une louange passagère ! Quel injuste et quel ruineux commerce de donner l’un pour l’autre, et l’or pour la paille !

Appliquez-vous à démêler d’où vient l’ostentation, pour la combattre dans son principe. C’est sûrement l’orgueil, comme l’humilité est le principe de la vie cachée. Humiliez-vous comme Jésus-Christ vous le prescrit aujourd’hui dans l’Évangile, et vous n’aurez pas de peine à embrasser la vie cachée. Persuadez-vous que vous n’êtes rien et que vous ne méritez rien, que vous n’avez rien de vous-même, et qu’un pur néant ne doit point avoir de tentation de se montrer. Humiliez-vous comme Jésus-Christ, qui se cachait pour prier, tantôt à la faveur des ténèbres de la nuit, tantôt dans les déserts, éloigné du commerce des hommes, tantôt sur des montagnes écartées, et qui prenait un grand soin d’imposer silence à ses disciples qui lui avaient vu faire quelque action d’éclat. Suivez ses traces, cachez toutes vos bonnes œuvres ; il n’y a que la vie cachée qui les mette en sûreté.

Rendez-vous justice. Que pouvez-vous étaler aux yeux des hommes ? Ou des vices ou des vertus. On n’est point tenté, pour l’ordinaire, de montrer ses faiblesses. La justice et l’amour-propre nous engagent à les cacher : la justice, de peur qu’elles ne scandalisent ; et l’amour-propre, de peur qu’elles ne nous attirent le blâme et le mépris. Voulez-vous faire parade de vos vertus ? Quelle injustice ! Ces vertus viennent-elles de vous ? C’est un bien qui ne vous appartient pas ; il est à Dieu, il est à sa grâce, et vous y avez très peu de part ; il n’y a que le péché qui vienne de vous seul ; cachez donc vos vertus avec autant de soin que vous cachez vos vices.

Si vous voulez vous faire valoir devant les hommes, elles ne seront plus que de fausses vertus et de véritables péchés ; et loin d’en espérer la récompense, vous devez en craindre le châtiment.

IIe POINT. – Les pharisiens aiment les premières places dans les repas, les premières chaires dans les synagogues, et ils cherchent à être salués de tout le monde dans les places publiques.

Faites attention que l’orgueil, qui nous fait sortir de la vie cachée pour nous produire aux yeux des hommes, nous fait aussi aimer le monde et tous les honneurs du monde, et que cet amour du monde est la marque la plus évidente de la réprobation, selon le témoignage de Jésus-Christ même. Mais quand on aime la solitude et la vie cachée ; on aime aussi, dit saint Bernard, ce qui s’y trouve, et c’est Jésus-Christ ; et cet amour est la marque la plus certaine de la prédestination.

Examinez soigneusement ce qui s’oppose chez vous à cette vie cachée. N’est-ce point une délicatesse et une lâcheté à soutenir et à combattre les dégoûts et les ennuis qui s’y rencontrent ? N’est-ce point parce que vous ne vous êtes point encore appliqué à la vie intérieure ? N’est-ce point une vivacité et une légèreté naturelle qui ne peut demeurer tranquille et que vous n’avez point encore fixée, parce que vous ne l’avez point encore combattue à fond, comme vous auriez pu et comme vous auriez dû le faire ? N’est-ce point une curiosité indiscrète qui vous porte à savoir ce qui se passe dans le monde, à rentrer dans ses nouvelles, ses intrigues, auxquelles vous devriez avoir renoncé ? Revenez de ces égarements, surmontez ces obstacles, prenez une généreuse résolution. Embrassez la vie cachée, d’abord par un principe de justice, et ensuite par un esprit de pénitence. Ce que vous aurez ainsi commencé, en soutenant quelques combats, se terminera bientôt par l’amour. Vous aimerez cette vie cachée, vous y trouverez le centre de vos délices et le comble de votre gloire, parce qu’elle vous conduira à la perfection de l’état que vous aurez embrassé.

Dites-vous à vous-même : Je dois me cacher par justice, parce qu’ayant offensé mon Dieu, je ne mérite pas de paraître. Je dois me cacher, parce que je ne gagnerai rien, et que je perdrai tout à me montrer. Je dois me cacher, parce que je suis si faible et si imparfait, qu’il est impossible que je n’offense Dieu quand je serai exposé, et que je ne scandalise mon prochain. Je dois me cacher par précaution, parce que je tombe à la moindre occasion, parce que je n’ai pas assez de vertu pour conserver mon innocence dans le monde, et que je n’en rapporterai que la dissipation. Je dois me cacher, parce que j’ai beaucoup de vertus à acquérir, et que je ne puis les acquérir que dans la retraite.

Dans cette vie cachée, je dois lire, prier, méditer, m’occuper de mon Dieu, vaincre toutes les tentations d’inconstance, d’ennui, de légèreté, de découragement et de curiosité. Si je l’embrasse avec ces motifs, j’y trouverai mon Dieu, et il me soutiendra contre mes ennemis et contre moi-même.

Sentiments

Qu’avez-vous rapporté, ô mon âme, de la conversation et de la compagnie des créatures ? Le goût du monde, de son esprit, de ses nouvelles, de ses amusements et de ses manières, et la pente au relâchement, qui nous ont fait perdre le goût de Dieu, l’esprit d’oraison et de recueillement. Qu’avez-vous gagné à vous produire dans le monde ? Des péchés que vous n’aviez pas auparavant. Vous y avez peut-être perdu la charité du prochain, les vertus que vous aviez acquises dans la solitude, vous les avez exposées aux voleurs, qui vous ont ravi ce précieux trésor ; et le vent de l’amour-propre les a emportées au premier souffle.

Cachez-vous donc dorénavant, c’est le parti le plus sûr. Vous perdrez tout, et vous ne gagnerez rien avec le monde ; vous gagnerez tout, et vous ne perdrez rien dans la vie cachée, parce que vous y serez toujours dans la compagnie de Dieu. Allez plus loin, cachez-vous encore à vous-même, de peur que vous ne donniez dans le piège de la vanité, et que vous ne fassiez avec complaisance quelque fâcheux retour sur vous-même, qui vous fasse perdre le mérite de ce que vous faites pour Dieu.

Adorable Sauveur, divin solitaire, donnez-moi du goût pour la vie cachée que vous avez pratiquée vous-même l’espace de trente années, vous qui n’aviez ni vanité ni amour-propre à craindre ; donnez-moi assez de force et de grandeur d’âme pour tenir tous les hommes quittes de leurs regards, de leur estime et de leurs vains applaudissements ; mais donnez-moi aussi vos lumières, vos grâces, votre onction, pour m’occuper facilement de vous seul dans ma vie cachée, et pour trouver en vous toute ma félicité.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Lorsque vous voulez prier, entrez dans votre chambre, et la porte fermée, priez votre Père dans le secret ; et votre Père, qui vous voit dans le secret, vous en rendra la récompense. (S. Matth., 6)

Vous êtes mort, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu. (Épît. aux Col., 3,)

O sainte âme, soyez seule pour vous conserver au seul Seigneur que vous avez choisi ; fuyez les compagnies, retirez-vous de vos plus intimes amis pour vaquer à Dieu seul. (S. Bernard.)

Dans la vie cachée, vous vous délivrez de trois combats et de trois dangereux ennemis qui vous font commettre bien des péchés : de vos yeux, de vos oreilles et de votre langue. (S. Éphrem.)

Prière

Perfectionnez en nous, Seigneur tout-puissant, par votre grâce et par votre infinie bonté, les observances et les jeûnes que vous nous avez prescrits dans ce saint temps de pénitence. Éloignez de nous toute lâcheté et tout respect humain ; donnez-nous une ferveur toujours nouvelle, une intention pure et une attention exacte pour ne rien faire que pour vous seul. Vos lois divines nous ont suffisamment fait connaître ce que vous exigez de nous pour expier nos péchés, et pour travailler efficacement à notre sanctification ; éclairez-nous, fortifiez-nous, opérez vous-même en nous la volonté et l’acte, afin que nos œuvres soient pleines et dignes d’une récompense éternelle. Nous vous en prions par les mérites, de Jésus-Christ votre Fils et notre Seigneur.

Point de la Passion

Jésus-Christ lié et conduit aux tribunaux

Les Apôtres, qui, par devoir, et pour satisfaire à leurs promesses, devaient défendre leur adorable maître jusqu’à l’effusion de leur sang, et qui, en mourant alors pour lui, auraient acquis une gloire immortelle, ne firent cependant qu’une faible résistance lorsque les Juifs prirent Jésus-Christ dans le Jardin des Oliviers ; et le Sauveur le permit ainsi, parce qu’il voulait être un homme entièrement livré à la douleur, et qu’abandonné de son Père, il voulait l’être encore de ceux qui étaient les plus intéressés à sa défense, et qui lui avaient marqué le plus de tendresse. D’ailleurs il voulait nous faire connaître à nous-mêmes et nous faire sentir notre propre faiblesse, et le peu de fonds qu’il y a à faire sur nos promesses et sur nos plus généreuses protestations.

Pierre seul tira l’épée, dont il frappa un valet ; mais Jésus, qui voulait mourir pour nôtre salut, guérit miraculeusement celui que cet Apôtre avait blessé. Cette action de charité à l’égard d’un ennemi aurait dû changer le cœur de tous les soldats, et d’infidèles qu’ils étaient les changer en amis, en défenseurs et en adorateurs de sa divinité, dont il venait de donner une preuve si publique et si certaine. Mais, parce qu’ils avaient l’esprit aveuglé et le cœur endurci, ils ne profitèrent pas de ce miracle : la malice et la fureur prévalurent. Ils se jetèrent impétueusement sur le Sauveur, ils le poussèrent, ils le frappèrent, ils le lièrent de cordes, et le traitèrent comme le plus scélérat de tous les hommes.

Ce divin Sauveur, qui avait fait dire autrefois par un de ses prophètes qu’il nous attirerait à lui par des liens de tendresse et d’amour, fut alors cruellement serré avec des cordes, comme un infâme digne des derniers supplices. Quel triste et quel touchant spectacle ! Un Dieu tout-puissant lié avec la dernière cruauté par ses propres créatures, lui qui délie toujours avec bonté les criminels et les captifs qui ont recours à Lui ! Un Messie, un Sauveur, un Souverain du ciel et de la terre, plutôt traîné que conduit par une troupe insolente, depuis le jardin des Oliviers jusqu’à la maison de ses juges, par des soldats, dis-je, qui, pendant le Chemin, vomissaient des injures, des imprécations et des blasphèmes contre lui, et qui lui faisaient mille outrages, qu’il souffrait avec patience, et qu’il offrait à son Père céleste pour tous les hommes, sans excepter ses propres bourreaux, pour obtenir qu’ils ne fussent pas eux-mêmes traînés dans les enfers par les démons.

Considérez dans ce triste état Jésus-Christ, qui souffre en héros divin les ignominies les plus honteuses pour nous acheter les honneurs éternels, qui sacrifie sa liberté pour nous procurer par ses liens l’heureuse liberté des enfants de Dieu, qui souffre enfin les fatigues et les rigueurs inouïes d’un voyage si pénible et si rigoureux pendant les ténèbres de la nuit, pour nous procurer un repos agréable dans l’autre vie. Pensons-y sérieusement, et profitons d’un si grand bienfait.