Conduite pour passer saintement le carême Mardi après le 1er dimanche

Jour de Zèle

Pratique

N’ayez de vue, dans tout ce que vous ferez aujourd’hui, que pour la gloire de Dieu, que pour votre propre salut et pour celui du prochain. Étudiez-vous à rapporter actuellement, autant que vous le pourrez, toutes vos vues et toutes vos actions à ce terme : c’est ainsi que vous pratiquerez le zèle qui vous est prescrit, et qui n’est autre chose qu’un amour violent. Formez et dressez dès à présent cette intention, purifiez-en les motifs, répétez-en l’acte de cœur et de bouche le plus souvent que vous pourrez pendant la journée. Unissez-vous intérieurement avec tous les saints qui travaillent avec zèle sur la terre à la conversion des âmes et à l’accroissement de la gloire de Dieu, et à tous les bienheureux qui glorifient Dieu dans le ciel, et qui le glorifieront pendant toute l’éternité.

Méditation sur le zèle

Ier POINT. — Jésus entrant dans la ville de Jérusalem, tout le peuple fut ému, et chacun se demandait : Quel est celui-ci ? Plusieurs disaient : C’est Jésus, prophète de Nazareth en Galilée ; mais Jésus passa sans s’arrêter à ces sentiments populaires, et il alla droit au temple pour en chasser les marchands. (S. Matthieu, 21.)

Admirez ici le zèle incomparable de Jésus-Christ pour la maison de Dieu, qui est une maison de prière et non de Commerce. Il s’expose à la fureur de ces marchands intéressés ; il renverse leurs comptoirs, il les traite de voleurs, quoiqu’ils ne vendissent que des animaux destinés aux sacrifices.

De ce temple matériel, dont nous aurons occasion de parler ailleurs, passons au temple spirituel et animé du même Dieu, qui est l’âme du chrétien, et persuadez-vous que si Jésus-Christ était si zélé pour l’honneur du premier, qui n’était bâti que de pierres mortes et par les mains des hommes, combien il est zélé et combien par conséquent nous devons être zélés nous-mêmes pour l’honneur, la pureté et la sainteté du second, qu’il a édifié lui-même de pierres vivantes, et qu’il n’a édifié que pour y faire sa demeure et pour y recevoir nos adorations et nos hommages !

Vous êtes ce temple mystique et animé, dit l’apôtre saint Paul : vous avez été dédié et consacré à Dieu par le baptême, qui vous a purifié et tiré de l’empire du démon par le sang adorable de l’Agneau sans tache dont vous avez été lavé, arrosé et racheté, par les sacrements dont vous avez dû être sanctifié ; par son corps, son âme et sa divinité, qui ont réitéré la consécration de votre temple mystique autant de fois que vous avez reçu dignement la divine Eucharistie. Jugez de là combien cet admirable Sauveur doit être jaloux d’un temple dans lequel il a tant de fois résidé corporellement, et où il prend ses délices quand vous êtes fidèle à ses grâces et quand vous prenez vous-même vos délices avec lui.

Répondez avec fidélité au zèle et à la jalousie de votre Dieu. Entrez souvent dans le sanctuaire de ce temple spirituel, qui est votre cœur ; voyez s’il n’y a point de marchands intéressés qui y fassent un commerce étranger et qui interrompent le culte qu’il ne doit qu’à Dieu seul, c’est à-dire quelque attache trop sensible à la créature ou à vous-même, et qui diminue l’amour que vous ne devez uniquement qu’a Dieu seul. Peut-être y trouverez-vous quelque vue intéressée pour les biens passagers et pour les commodités de cette vie, peut-être quelque souillure délicate qui déshonore sa pureté, ou quelque idole secrète qui vous partage et qui vous distrait de Dieu. Abattez, renversez généreusement, mettez en pièces cette idole. Chassez de votre esprit, de votre mémoire, de votre indignation et de votre volonté tous ces petits monstres, et faites-en des victimes pour lui être sacrifiées. Voilà les premiers sujets sur lesquels vous devez exercer votre zèle.

IIe POINT. — Les aveugles et les boiteux s’approchèrent de Jésus-Christ pendant qu’il était encore dans le temple, et il redressa les uns, et éclaira les autres ; mais les scribes et les princes des prêtres, voyant ces miracles et les enfants qui lui donnaient mille bénédictions, s’en indignèrent.

Considérez que, comme le zèle est la marque du plus ardent et du plus parfait amour, l’envie est, de tous les vices, celui qui lui est le plus opposé, parce qu’elle voudrait empêcher que Dieu ne fût honoré comme il le mérite. Jésus-Christ permet, pour notre instruction, que ces deux opposés paraissent ici avec éclat. Les enfants, qui étaient bien moins instruits dans la loi que les scribes et les princes des prêtres, qui en étaient les interprètes, applaudissaient aux grands miracles du Sauveur : leurs voix et leurs cris enfantins le glorifient selon leur pouvoir, pendant que les autres en conçoivent de la jalousie et de l’indignation. Laissez là ces vieillards jaloux ; n’en ayez vous-même que de l’indignation. Ne rougissez pas de grossir la troupe innocente de ces enfants qui publient la gloire de Dieu et qui marquent leur joie par leurs applaudissements de ce qu’il fait paraître sa puissance par des miracles d’éclat ; et, pour marquer votre amour et votre zèle pour Jésus-Christ, ne faites qu’une voix et qu’un cœur avec ces enfants. Soyez persuadé que, quand on aime Dieu comme on doit l’aimer, on est zélé pour sa gloire, on met tout en usage pour le faire honorer et aimer de tout le monde, et qu’on aime ceux qui l’aiment et qui travaillent à le faire aimer.

Examinez-vous bien sur cet article important, sur lequel plusieurs se trompent et font de grandes fautes, parce qu’ils n’y ont jamais fait assez d’attention. N’avez-vous point senti, comme ces scribes et ces prêtres, quelque indignation secrète ou quelque petite émotion de jalousie quand on vous a préféré les autres à cause de leur piété et de leurs talents naturels ? Les louanges qu’on leur a données ne vous ont-elles pas contristé ? Vous êtes-vous sincèrement réjoui de la gloire que Dieu en recevait ? N’avez-vous point regardé leurs actions les plus saintes et leur réputation avec une envie secrète ? Ne les avez-vous point observées et examinées avec une attention maligne pour y trouver à redire ? Ne les avez-vous point contredites ou diminuées malicieusement ? N’avez-vous pas gardé un morne silence quand on leur applaudissait et qu’il était de la justice et de la bienséance de leur applaudir vous-même ? Si cela est, vous n’avez point de zèle, et par conséquent vous n’avez point d’amour de Dieu.

Mais si, après cet examen, vous vous sentez du zèle pour la gloire de Dieu, examinez encore si le feu dont il brûle est le feu du sanctuaire ; s’il n’est point amer, s’il n’est point indiscret et outré ; si ce n’est point une petite colère qui cherche à se cacher sous ce voile spécieux, ou une vanité secrète qui cherche plutôt sa propre gloire que celle de Dieu ; en un mot, s’il vient de la grâce et non du tempérament, et s’il est réglé par la prudence et par la discrétion.

Sentiments

Je suis votre temple, Seigneur ; vous m’avez consacré, et vous êtes mon Dieu. Soyez donc toujours jaloux de ce temple, qui vous appartient et qui ne sera jamais à d’autres qu’à vous. Car, hélas ! Si vous en retiriez votre divine jalousie et votre zèle, vous cesseriez de m’aimer, et je serais la plus malheureuse de toutes vos créatures. Éclairez ce temple, Seigneur, vous qui êtes le Père des lumières ; découvrez à mes yeux aveugles les moindres souillures de ce temple, je veux dire les moindres taches de mon cœur, pour m’en donner de l’horreur ; donnez-moi la force et le courage d’en chasser tout ce qui n’est pas vous, tout ce qui n’est pas pour vous et pour votre gloire. Soutenez, Seigneur, cet édifice spirituel, vous qui êtes tout-puissant, afin que mes péchés ne le fassent jamais tomber en ruine. Allumez sur l’autel de ce temple un feu sacré qui brûle toujours et qui ne s’éteigne jamais.

Vous êtes mon souverain Seigneur, mon Sauveur, mon Dieu et le Dieu du ciel et de la terre ; je dois par conséquent vous rendre la gloire qui vous est due, et brûler de zèle pour son accroissement. Recevez donc mes hommages et mes adorations. Mais hélas ! que puis-je moi seul pour rendre ce qui est dû à un Dieu si digne d’être honoré ? Je veux chercher dans les autres créatures un supplément à ma faiblesse. Soyez donc béni, soyez loué, soyez honoré, soyez adoré, soyez aimé de tous les Anges et de toutes les créatures qui sont et qui seront jusqu’à la consommation des siècles pendant toute l’éternité.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Mon zèle m’a fait sécher de douleur, parce que mes ennemis, Seigneur, ont oublié votre divine parole. ( Ps. 118)

Mon zèle et ma jalousie se retireront de vous, dit le Seigneur, je me tiendrai en paix, et ne me mettrai plus en colère. (Ézéch., 16.)

Ceux qui ont le vrai zèle regardent les ennemis de Dieu comme leurs propres ennemis, quand ce serait leur père, leur mère, leur frère et leur sœur. (S. Ambroise.)

Que votre zèle soit enflammé par la charité, conduit par la science et soutenu par la constance. (S. Bernard.)

Prière

Jetez, Seigneur tout-puissant, un regard favorable sur vos enfants, et pendant qu’ils chatient leur corps pour expier les péchés dont ils se confessent coupables, par leurs abstinences, par les jeûnes et par les macérations de la chair, accordez-leur la grâce de se porter vers vous seul dans ce saint temps et pendant tout le reste de leur vie, par l’intention la plus pure, par les désirs les plus ardents, et par l’amour le plus généreux et le plus fervent, afin qu’ils travaillent à votre gloire en ce monde, et qu’ils puissent la contempler et, la voir à découvert dans l’autre.

Point de la Passion

Prière de Jésus au Jardin des Oliviers

Il est bien surprenant que la prière, qui dans tous les chrétiens est une ressource assurée contre la tristesse, fût à Jésus-Christ un nouveau sujet de peine et de douleur. Nous trouvons dans nos prières de véritables consolations, parce que nous répandons tendrement nos cœurs devant un Dieu qui nous aime, et qui nous dédommage, par les douceurs qu’il nous fait ressentir pour l’ordinaire, des chagrins que nous recevons de la part des hommes.

Il n’en est pas de même de Jésus-Christ ; parce qu’il prie sans être écouté, et quoiqu’il reprenne sa prière par trois fois différentes, qu’il prie avec tout le respect, toute la soumission et toute l’ardeur imaginables, et que sa prière soit accompagnée de soupirs, de sanglots et de larmes, il y trouve toujours de nouvelles rigueurs, parce qu’il n’est pas exaucé.

Son oraison était tristement partagée en soumission à Dieu son Père, en réflexions douloureuses sur les outrages sanglants qu’il allait endurer jusqu’au dernier moment de sa vie. Son esprit, à qui rien n’échappait de l’avenir, lui faisait alors souffrir par anticipation toutes les injures, tous les mépris, toutes les calomnies, toutes les insultes, tous les coups et toutes les plaies de sa passion, dont les plus cruelles circonstances lui étaient présentes. Il les voyait, il s’en occupait, il les sentait vivement ; et ce sentiment lui aurait ôté la vie dans le jardin, s’il ne se fût soutenu lui-même par un courage héroïque et divin, pour souffrir encore davantage.

Pendant que Jésus-Christ prie, et que la vue de nos infidélités et de nos ingratitudes est peut-être l’endroit le plus touchant et le plus douloureux de ces tristes réflexions, méditons sérieusement nous-mêmes sur sa prière, pour apprendre à bien prier. Prions avec ce divin suppliant ; mettons-nous en esprit à ses côtés ; étudions avec application cet admirable modèle, considérons-le attentivement, entrons dans ses sentiments, écoutons-le sans rien perdre des circonstances de sa prière.

Considérez ce Sauveur humilié, en posture de suppliant et de criminel, à genoux, courbé jusqu’à terre, parce qu’il est accablé sous le fardeau de nos péchés, tantôt tomber de faiblesse et de défaillance, tantôt faire des efforts inutiles pour se relever ; ses yeux baignés de larmes, quelquefois baissés par soumission à Dieu son Père, et quelquefois levés au ciel pour demander du secours qu’il n’obtient pas. Une si prodigieuse quantité de larmes coule de ses yeux, que tout son visage, ses habits et la terre même en sont mouillés sa bouche ne prononce que des paroles tremblantes et entrecoupées de sanglots pitoyables ; son cœur ne pousse que de tristes et profonds soupirs, capables de fendre les pierres et d’amollir les cœurs les plus durs et les plus insensibles, et dont il ne paraît pas que son Père céleste soit touché, parce qu’il faut qu’il meure, et que l’arrêt de sa mort est prononcé. Tout son corps tremble et frissonne ; son âme, sans cesser de prier, entre dans l’agonie de la mort, et son esprit souffre de si rudes assauts de tristesse, qu’il ne fallait rien moins qu’un Homme-Dieu pour n’y pas succomber.