Conduite pour passer saintement le carême ~ Lundi Saint

Jour de Reconnaissance

Pratique

Que votre occupation principale soit aujourd’hui de penser sérieusement aux bienfaits que vous avez reçus de Dieu depuis que vous êtes au monde. Parcourez-les dans un examen particulier. Faites entrer dans ce détail la création, la rédemption, la vocation au christianisme, les sacrements, les grâces générales et particulières, le pardon qu’il vous a accordé dans un temps auquel, s’il vous avait appelé de cette vie, vous n’auriez eu qu’un enfer éternel pour partage. Pensez incessamment à toutes ces grâces ; efforcez-vous de les faire sentir à votre cœur ; demandez souvent à Dieu pardon de vos ingratitudes ; concevez-en une vraie douleur, melée de honte et de confusion : réparez-les de votre mieux en produisant fréquemment des actes d’une tendre et sincère reconnaissance, tels que votre cœur vous les fournira. Ne manquez pas surtout, dans ce saint temps, d’y ajouter pour principal motif la passion et la mort que Jésus-Christ a endurées pour votre amour.

Méditation sur la reconnaissance

Ier POINT. — Marie, ayant pris une livre de baume précieux, le répandit sur les pieds de Jésus-Christ, et les essuya de ses cheveux. (S. Jean, 12.)

Faites attention que la fête de Pâques approchait, aussi bien que le temps auquel Jésus-Christ devait souffrir la mort. Il aimait Lazare, Marthe et Marie, et son bon cœur l’engagea à venir à Béthanie pour lui rendre une dernière visite. Marthe, qu’il avait prévenue de ses grâces, Lazare, qu’il avait ressuscité, et Marie, qu’il avait convertie, le reçurent avec toutes les démonstrations possibles de respect, de tendresse et de reconnaissance. Ils lui donnèrent à souper. Marthe eut l’honneur de le servir à table : Lazare y était aussi ; mais Marie prit à son ordinaire possession de ses pieds adorables ; elle les parfuma d’une livre de baume précieux ; et elle les essuya de ses cheveux.

Elle avait déjà fait la même chose chez le pharisien, où elle avait obtenu par son amour et par ses larmes le pardon de ses péchés. Là, elle demandait, ici elle donne, ici c’est une créature pénétrée d’une vive reconnaissance qui s’efforce de rendre bienfait pour bienfait à son Sauveur, afin de reconnaître la grande grâce qu’elle en a reçue. Dans quelques jours elle se mettra encore aux pieds de Jésus-Christ, quand il sera sur la croix. Il est vrai qu’elle ne pourra ni les baiser, ni les parfumer, ni les arroser de ses larmes, ni les essuyer de ses cheveux ; mais en récompense elle pourra être arrosée du sang qui en sortira : et ce Sauveur, qui ne se laisse jamais vaincre en reconnaissance, lui donnera tout son sang pour les larmes qu’elle lui a données.

Madeleine n’est pas semblable à ces pécheurs ingrats qui, après avoir obtenu de Dieu, le pardon de leurs péchés, oublient la grâce qu’ils ont reçue, et font souvent consister toute leur reconnaissance dans les nouveaux outrages qu’ils lui font, semblables à ces nues qui ne sont pas plus tôt tirées des exhalaisons de la terre, qu’elles s’épaississent pour cacher le soleil, à qui elles sont redevables de leur élévation.

Madeleine reconnaît son bienfaiteur, elle l’invite, elle le reçoit, elle lui donne avec profusion ce qu’elle a de plus précieux ; elle se jette à ses pieds, et elle en sera inséparable dans tout le cours de sa passion ; elle lui verra rendre les derniers soupirs, elle souffrira avec lui, pour lui et par lui ; elle le cherchera même pour l’embaumer après sa mort, et tant qu’elle restera sur la terre après lui, elle lui marquera son amour et sa reconnaissance.

Heureux, dit saint Bernard, celui qui lui ressemble et qui se fait une étude de rechercher, de recueillir et de rassembler tous les bienfaits qu’il a reçus de Dieu, de les graver dans sa mémoire, d’y appliquer son esprit, de les sentir dans son cœur, et de lui en rendre de continuelles actions de grâces !

Que cette réflexion vous engage à un sérieux examen sur cet important article. Demandez-vous à vous-même si vous vous êtes jamais bien appliqué à rechercher les obligations infinies que vous avez à Dieu depuis que vous êtes au monde, et ce que vous avez fait pour le reconnaître, et si vous n’avez pas de sujet de craindre d’être traité comme un ingrat au jugement dernier.

IIe POINT. – Et toute la maison fut remplie de l’odeur de ce baume.

La reconnaissance n’est donc pas parfaite, si la bonne odeur ne s’en répand dehors, et si elle n’est effective. Le cœur de Madeleine est si pénétré de reconnaissance pour la grâce qu’elle a reçue de Jésus-Christ chez le pharisien, qu’elle veut que tout le monde sache combien elle lui est redevable. Elle agit, elle se prosterne en public, elle donne, elle s’abaisse, elle s’humilie ; et l’odeur de cette action se répand partout.

Ainsi, la vraie reconnaissance doit être effective. Elle ne consiste pas dans le souvenir et dans le sentiment, mais dans l’action. C’est à la vérité un souvenir, une persuasion et un sentiment du bienfait ; mais c’est encore un retour sincère, qui tire les actions de grâces de la bouche et les bonnes œuvres des mains.

Pour vous exciter à pratiquer cette reconnaissance publique et effective, travaillez à la bien connaître. C’est une vertu fondée sur la justice et consacrée par la nature, par la raison et par la religion, qui met tout en usage pour rendre le bienfait reçu. La nature l’inspire, la raison le persuade, et la religion le prescrit. Le laboureur donne à la terre, et la terre lui rend ; la raison apprend que tout homme qui reçoit contracte, et qu’il devient débiteur ; ainsi, qu’il faut rendre selon son pouvoir.

Ça été la pratique des patriarches, et ce doit être celle de tous les chrétiens. Noé, après le déluge, offrit aussitôt à Dieu un sacrifice en actions de grâces, et il immola un animal de chaque espèce. (Gen., 8.) Abraham bâtit un autel dans l’endroit même où Dieu lui fit cette fameuse promesse en faveur de sa postérité ; et Jacob en fit autant pour remercier Dieu de l’avoir délivré de son frère Ésaü. (Gen., 33.) Suivez ces traces, si bien marquées dans les divins oracles, et renouvelées bien plus authentiquement dans l’unique sacrifice de la nouvelle loi, qui s’appelle un sacrifice eucharistique, c’est-à-dire d’actions de grâces. Remerciez le Seigneur aussitôt que vous en avez reçu quelque faveur, et faites en sorte que votre reconnaissance lui soit agréable.

Souvenez-vous que la reconnaissance est une dette : c’est une obligation écrite dans le fond de votre être en caractères ineffaçables. Vous avez tout reçu de Dieu, et vous en recevez des grâces dans tous les moments de votre vie, quand ce ne serait que la conservation, qui est toujours une création nouvelle. Ne pas connaître Dieu, c’est une injustice criante et une ingratitude énorme ; c’est non seulement l’offenser, c’est encore s’offenser soi-même ; c’est se boucher le canal des faveurs que nous pourrions attendre du Ciel. Les fleuves de grâces, dit saint Bernard, doivent retourner d’où ils coulent, afin qu’ils coulent de nouveau sur nos âmes avec plus d’abondance ; sans ce retour et sans ce reflux, ils ne reviennent jamais.

Saint Augustin louait la pieuse coutume des catholiques de son temps, d’avoir toujours l’action de grâces à la bouche, et de se saluer par un Deo gratias. Que pouvons-nous penser, dit ce Père, que pouvons-nous prononcer, et qu’écrire de meilleur ? Rien de plus court et de plus facile à réciter, rien de plus agréable à entendre, rien de plus grand à méditer, et rien de plus profitable à pratiquer.

Sentiments

Source féconde et intarissable de grâces et de miséricordes, principe adorable et plénitude infinie de tous biens, je vous dois tout, et je ne suis rien que par vous. Mon corps, mon âme, mes talents et tout ce que je possède de biens corporels et spirituels, ne viennent que de vos libéralités ; mais, hélas ! je ne puis penser que mon ingratitude ne se présente à mes yeux et ne me couvre de honte et de confusion. Vous m’avez créé par votre puissance, conservé par votre providence, racheté par votre bonté, et au prix de tout votre sang ; vous m’avez pardonné par votre miséricorde, au lieu de me punir ; vous m’avez nourri de votre propre substance, et vous m’avez mérité et promis une gloire éternelle, en me fournissant les moyens pour y parvenir. Hélas ! où est ma reconnaissance ? Tant de bienfaits devraient être gravés profondément dans ma mémoire ; mon esprit y devrait penser incessamment, mon cœur les sentir, ma bouche les publier ; et je devrais m’immoler pour vous marquer ma reconnaissance ; cependant je ne l’ai pas fait, et mon ingratitude mériterait des supplices éternels. Pardon, ô mon divin bienfaiteur ; je veux la réparer, en protestant que je ne veux plus penser, aimer, travailler, vivre et mourir que pour vous.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Tout ce que vous ferez ou en parlant, ou en agissant, faites-le au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, rendant grâces par lui à Dieu le Père. (Épît. aux Col., 3, 17.)

Chantez et psalmodiez du fond de votre cœur à la gloire du Seigneur, rendant grâces en tout temps et pour toutes choses à Dieu le Père au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ. (Épît. aux Ephes., 5,19.)

Quand je pense aux bienfaits que j’ai reçus de Dieu, à ceux que j’en reçois tous les jours, et à ceux qu’il prépare à tous ceux qui l’aiment, je sens dans mon âme des accents ineffables et des transports d’amour et de reconnaissance. (Cassien.)

Ma reconnaissance est parfaite, si je suis convaincu que tout bien vient de Dieu, si j’y pense souvent, si je le sens comme je dois, et si je lui rends de continuelles actions de grâces, de l’esprit, du cœur, de la bouche et des mains. (S. Bonaventure.)

Prière

Secourez-nous, ô mon Dieu, soyez notre force dans notre infirmité. Vous voyez que nous gémissons sous le poids de nos misères, et que nous avons le malheur de succomber souvent, et dans les tentations qui nous attaquent, et dans les afflictions qui nous accablent, parce que nous n’avons pas recours à vous, et que nous nous laissons trop aller au penchant qui nous entraîne, trop abattre à la douleur, et que nous nous sommes rendus indignes de recevoir de vous de nouvelles grâces, par notre ingratitude à reconnaître les anciennes. Soutenez-vous, Dieu de force et de bonté, dans nos disgrâces et dans nos misères, dont nos seuls péchés sont la cause. Accordez-nous, par la passion de Jésus-Christ votre Fils, de respirer au milieu des maux qui nous pressent ! que la faiblesse de ce Dieu souffrant nous fortifie ; que ses douleurs guérissent les nôtres ; que son innocence efface nos péchés ; que sa mort précieuse nous vivifie ; que son sang adorable nous purifie de toutes nos souillures ; et qu’enfin il nous ouvre les portes du ciel. Nous vous en prions par ce même sang que ce Fils adorable a répandu pour notre amour.

Point de la Passion

Plaintes de Jésus à son Père

Depuis la sixième heure de la journée dans laquelle Jésus fut crucifié jusqu’à la neuvième, à compter selon la manière des Juifs, toute la terre fut couverte de ténèbres, parce que la vraie lumière, qui est Jésus-Christ, allait s’éclipser et priver la terre pour quelque temps de la présence de son humanité. Le soleil disparut, il s’éclipsa, et il refusa d’éclairer les hommes qui faisaient mourir leur Sauveur et leur Dieu. Cette noble créature, quoique insensible, se cacha pour ne pas voir la mort de son divin Auteur ; cet astre se couvrit d’un voile pour marquer sa tristesse, et pour en inspirer à tous les hommes, qui perdaient le vrai Soleil en perdant Jésus-Christ ; et il s’abîma, pour ainsi dire, dans une nuée la plus obscure et la plus épaisse qui fut jamais, pour punir, par la soustraction et le refus de ses clartés, les auteurs d’un si cruel parricide. Ce fut alors que le Sauveur en croix, et tout enveloppé de ténèbres, ouvrit la bouche pour la quatrième fois, et qu’adressant la parole à Dieu son Père, il dit en criant de toutes ses forces : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti Me ? C’est ici la nature humaine qui se plaint amèrement, parce qu’elle souffre des supplices insupportables, sans que personne lui procure aucun adoucissement. La tête de ce Sauveur expirant, environnée d’épines, serrée cruellement, et percée de tous côtés, n’a que le bois de la croix pour se reposer. Ses yeux languissants et baignés de larmes ne voient que de cruels ennemis qui le raillent, qui l’outragent et qui le maudissent comme s’il était le plus scélérat de la terre. Ses mains percées et sanglantes, aussi bien que ses pieds, lui font sentir à chaque moment des douleurs aiguës. Son propre peuple, qui devait le chérir parce qu’il l’avait comblé de faveurs, insulte à sa peine au lieu de le plaindre.

Il est vrai que les anges du ciel, qui sont ses créatures, auraient voulu, dit saint Bernard, emprunter de la nature humaine des corps sensibles pour souffrir ce qu’il endurait, des larmes pour pleurer, et du sang pour le répandre à sa place et pour épargner le sien : et si une puissance supérieure ne les retenait, ils abîmeraient dans l’enfer tous les ennemis de ce Dieu souffrant ; mais ils sont dans l’impuissance, et la justice du Père céleste, irrité contre les pécheurs, veut que son propre Fils porte la peine du péché.

Jésus, ainsi abandonné de toutes les créatures, livré à des supplices inouïs, n’a pour toute ressource que son propre Père ; et son cœur brisé de tous côtés est obligé de s’adresser à lui par une plainte amoureuse, pour trouver en lui quelque consolation et quelque soulagement à sa douleur. Hélas ! quelle ressource ! Vous parlez, ô mon Jésus, vous criez Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? Quel incompréhensible mystère ! Vous me laissez sans aucun secours sensible, quoique vous me voyiez submergé dans cette mer de douleur. Tout mon sang tombe à terre, et il est foulé aux pieds sans respect par mes plus cruels ennemis ; mes plaies sont douloureuses, et on n’y met point d’appareil ; je gémis sans être secouru, je crie sans être écouté.

Voilà les tristes plaintes de la nature humaine dans Jésus-Christ. N’y serons-nous pas sensibles ? et refuserons-nous quelques larmes à un Dieu sauveur qui nous donne tout son sang ? Ah ! Seigneur, nous serions bien ingrats et bien insensibles ! Nous allons graver dans nos cœurs, en caractères ineffaçables, la douleur de votre mystérieux abandon de la part d’un Dieu qui vous aime d’un amour infini, et qui vous a toujours écouté et exaucé. Ne nous abandonnez jamais, ô adorable Sauveur, faites-nous plutôt la grâce et inspirez-nous la force et le courage d’abandonner toutes choses pour ne nous attacher jamais qu’à Vous.