Conduite pour passer saintement le carême ~ Lundi de la Passion

Jour de Ferveur

Pratique

Ne vous contentez pas aujourd’hui de marcher simplement, dans les routes communes ; courez vers Dieu à pas de géant. Ne vous contentez pas même de courir ; mais faites des vœux au Ciel, avec le Prophète, pour obtenir les ailes de la colombe, pour voler et pour ne vous reposer que dans le cœur de Dieu. Demandez-lui cette faveur à. toutes les heures de la journée, multipliez-en les actes le plus souvent que vous pourrez, et renouvelez-les à chaque moment. Que cette flamme sacrée du divin amour brûle incessamment dans votre cœur, et qu’elle y brûle de manière à embraser les autres. Qu’elle paraisse dans tout ce que voici penserez, dans tout ce que vous direz, et dans tout ce que vous ferez. Le temps le plus propre à la renouveler est celui du réveil, de la prière, de la sainte Messe, de la lecture, de l’oraison, de l’examen et du coucher.

Méditation sur la ferveur

Ier POINT. — Le dernier jour de la fête, qui était le plus solennel, Jésus, se tenant debout, disait à haute voix : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive. (S. Jean, 7.)

Remarquez que quand le Sauveur avait de grandes vérités à annoncer au peuple, il attendait toujours les plus grandes solennités, afin d’avoir un plus grand concours d’auditeurs. Aussi rien n’est plus sublime que le discours qu’il fait aujourd’hui. Il ne parle pas seulement du grand précepte du divin amour, mais de la ferveur de cet amour sous la figure de la soif, qui n’est causée que par la chaleur, et des eaux vives qui la désaltèrent.

Une âme qui ne se contente pas d’aimer, mais qui aime avec ferveur, a toujours soif, et elle cherche toujours à se désaltérer, quoiqu’elle boive toujours avec délices dans les fontaines du Sauveur. Une âme fervente ajoute par-dessus l’amour commun une manière d’aimer plus forte, plus ardente, plus héroïque et moins interrompue. Si l’amour est un feu, la ferveur en est la flamme, et cette flamme est toujours en mouvement, pour monter avec rapidité vers son centre, qui est le cœur de Dieu : elle ne languît jamais, elle se renouvelle incessamment ; les fleuves d’eau vive sortent en abondance de son cœur, et elle communique ses ardeurs à tout ce qui l’approche. Voilà un motif bien pressant pour travailler sérieusement à acquérir cette ferveur. Le second motif qui doit vous y engager, c’est de vous mettre hors de péril de commettre des fautes grossières. Quand une liqueur est bouillante, les mouches n’ont garde d’en approcher, et d’y mettre la corruption ; mais elles attendent qu’elle soit tiède ; et alors, dit le Sage, elles y tombent, meurent, et elles la corrompent : quand notre amour devient languissant, les tentations du démon, figurées par les mouches, nous attaquent ; et comme elles trouvent notre cœur tiède et dépourvu de la force que lui donne la ferveur, elles y insinuent bientôt la corruption. (Eccli., 10.).

Formez-vous une grande idée de cette ferveur, sur celle que les saints Pères nous ont laissée : idée d’autant plus juste, qu’ils parlaient par sentiment et par expérience. La ferveur, dit saint Augustin, est un mouvement surnaturel de l’âme qui tend incessamment à posséder Dieu pour l’amour de lui seul. C’est un feu sorti du cœur de Dieu comme de son foyer, qui s’empare de nos cœurs et qui les embrase. C’est, dit saint Pierre Chrysologue, une heureuse disposition de l’âme qui la rend prompte et courageuse à tout entreprendre pour Dieu, quelque difficulté qui s’y rencontre, toujours accompagnée de désirs d’aller à Dieu, d’obéir à Dieu, de plaire à Dieu, de tout sacrifier à Dieu, et de s’unir intimement à Dieu.

C’est ce feu dévorant qui s’embrasait avec tant d’ardeur dans le cœur du Roi-Prophète lorsqu’il méditait sur la grandeur de Dieu et sur les péchés des hommes. C’est ce feu qui brûlait et qui transportait le prophète Élie partout où il s’agissait des intérêts du Seigneur. C’est enfin ce feu que ressentirent les disciples d’Emmaüs, et qu’ils exprimèrent par ces paroles : « Ne sentions-nous pas notre cœur plein d’ardeur lorsqu’il nous entretenait en chemin et qu’il nous expliquait les Écritures ? » Le sentez-vous ce feu, et travaillez-vous à vous rendre digne de le sentir ?

IIe POINT. — Si quelqu’un croit en moi, il sortira des fleuves d’eau de son cœur, comme dit l’Écriture.

Faites attention que croire à Dieu c’est acquiescer aux vérités qu’il enseigne, mais croire en Dieu, c’est se porter vers cet adorable objet par un amour plein de confiance et de ferveur : c’est par conséquent mériter d’être rempli si abondamment des eaux vives dont Jésus-Christ parle aujourd’hui, qu’il en sorte des fleuves du cœur pour embraser les autres. Demandez-vous après cela si vous aimez Dieu avec ferveur et si vous possédez cette plénitude.Voici à quoi vous pourrez le reconnaître.

Vous êtes fervents, disait saint Bernard à ses religieux, si, lorsque vous priez et que vous faites oraison, vous le faites avec le même recueillement, le même repos, la même foi et le même amour que si c’était la dernière action de votre vie.

Vous êtes fervents, si, lorsque vous approchez du tribunal de la pénitence, vous le faites avec la même componction, la même douleur et le même propos que s’il en fallait sortir pour aller paraître à celui de Dieu ; si, lorsque vous participez au corps et au sang de Jésus-Christ, vous y apportez les mêmes désirs, les mêmes ardeurs et la même pureté que si cette communion était la dernière de votre vie.

Vous êtes fervents, si vous avez une véritable horreur, non seulement des péchés notables, mais encore des moindres fautes qui peuvent déplaire à Dieu, et si vous les expiez sans vous épargner quand vous y êtes tombé par fragilité ; si vous fuyez avec soin ces petites fautes, les moindres échappées de vanité, d’amour-propre et de délicatesse, et si vous vous faites une étude sérieuse d’avoir toujours présent ce Dieu que vous aimez.

Enfin, vous êtes fervents, si vous vous efforcez de ressembler à ces saints religieux dont saint Bernard fait le portrait quand il dit : Je les rencontre tantôt les yeux baissés en terre par humilité et modestie, tantôt levés vers le ciel, après lequel leur cœur soupire, et tantôt baignés de larmes sur leurs moindres fautes passées : la componction est toujours marquée sur leurs visages, comme s’ils étaient de grands pécheurs ; ils courent avec ardeur à toutes les observances ; la règle fait et leur plaisir et leur sûreté ; l’obéissance fait leur gloire, les macérations leurs délices, les jeûnes leurs festins, la pauvreté leurs trésors, la prière, l’oraison et la psalmodie leurs récréations les veilles et le travail leur repos.

Ne vous effrayez pas de cette entreprise, elle n’est pas au-dessus de vos forces. Essayez, commencez, surmontez généreusement toutes les difficultés : si ce travail vous alarme, vous le trouverez doux dans la suite, parce que vous serez aidé. Quand on aime Dieu comme il le faut aimer, tout paraît supportable et facile.

Sentiments

Allumez chez moi, ô Dieu d’amour, cette soif ardente de la plus parfaite justice, qui mérite d’être désaltérée par ces eaux vives que vous faites couler avec abondance dans le cœur de ceux qui vous aiment avec ardeur, et qui rejaillissent jusqu’à la vie éternelle. Vous avez la bonté de me demander si j’ai soif de ces eaux, et vous m’appelez tendrement pour étancher ma soif dans ces eaux si pures que vous me présentez. Mais, hélas ! je ne puis aller à vous que je ne sente cette soif, et mon cœur ne peut la ressentir que vous ne l’embrasiez auparavant des ardeurs de votre amour. Il y a trop longtemps que mon cœur est tout de glace, ou qu’il n’a pour vous qu’un amour tiède et languissant, parce qu’il a trop d’ardeur pour les choses périssables, qui cependant ne peuvent ni le remplir, ni le contenter, ni le désaltérer ; et il s’en faut bien qu’il en sorte des eaux vives, puisqu’il ne les a pas encore reçues. Embrasez-le, Seigneur, vous qui êtes un feu consumant, vous qui êtes venu, selon votre divine parole, pour le répandre sur la terre, et qui voulez que ce feu brûle. Je recevrai avec joie cette flamme si pure qui produira en moi cette soif ardente que je désire ; je la conserverai avec une fidélité inviolable, et je mettrai tout en usage pour l’augmenter. Je ferai consister mon bonheur à ressentir toujours cette soif et à me désaltérer toujours à la source d’eau vive de mon Sauveur et de mon Dieu.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Ayez la ferveur de l’esprit : souvenez-vous que vous servez le Seigneur. (Épît. aux Rom., 12.)

Notre cœur n’était-il pas ardent dans nous pendant qu’il nous parlait en chemin et qu’il nous expliquait les Écritures ? (S. Luc, 24.)

Courez avec ardeur aussitôt que vous aurez reçu la flamme ; car vous ne savez pas si elle s’éteindra bientôt. (S. Climaque.)

Il y en a plusieurs qui sont fervents dans les prémices de leur conversion, mais qui se lassent et qui languissent dans la suite. (Denis le Chartreux.)

Prière

Dieu tout-puissant et tout miséricordieux, qui seul pouvez par votre grâce, retirer un pécheur de l’abîme de ses crimes pour lui donner l’esprit de pénitence et une vraie sainteté ; Dieu saint et sanctificateur, nous vous prions de sanctifier nos jeûnes, afin qu’ils vous soient agréables. Éloignez-en l’amour-propre, la délicatesse, la singularité, le respect humain, la vanité. En vain nous travaillons pour mériter le ciel et pour expier par nos pénitences les péchés dont nous sommes coupables, si nous ne sommes secourus par votre grâce. Nous avouons notre faiblesse ; mais nous savons aussi que nous pouvons tout en Celui qui nous conforte. C’est vous seul qui pouvez donner à nos travaux et à nos jeûnes le mérite dont ils ont besoin pour apaiser votre colère, pour effacer tous nos péchés, pour attirer votre miséricorde et pour obtenir la vie éternelle que nous espérons par les mérites de Jésus-Christ, votre Fils adorable et notre souverain Seigneur.

Point de la Passion

Jésus attaché à la croix

Dès que le Seigneur fut dépouillé de ses habits, on le renversa sur la croix, qui était préparée et couchée par terre. Il ne fut pas difficile de faire tomber ce corps chancelant et épuisé de forces. D’ailleurs ce divin Sauveur, qui brûlait d’amour pour les hommes, et par conséquent pour la croix, qui devait être l’instrument de leur salut, se laissa étendre volontairement et sans résistance sur cette croix qu’il souhaitait lui-même avec ardeur, et qu’il regardait comme le lit nuptial où il allait épouser toute l’Église en général, et en particulier toutes les âmes fidèles qu’il devait chérir comme ses épouses.

Mais, ô mon Dieu ! quel lit nuptial pour un époux si beau, si noble, si auguste et si saint ! Quelle rigueur ! quelle dureté ! mais quel courage à souffrir pour notre amour, et quelle condamnation pour notre mollesse et pour notre lâcheté ! Ah ! Seigneur, ce n’est pas ici un lieu de délices et couvert de fleurs, comme vous le méritez et comme le dépeint l’époux des sacrés Cantiques ; mais un lit de douleur et un lit cruel, parce que vous deviez être un époux de sang, et nous apprendre que les routes qui conduisent au ciel sont sanglantes.

Couché sur la croix, il étend sa main droite avec bonté, et il la donne au bourreau qui devait la percer : main toute-puissante, qui aurait pu terrasser et foudroyer tous ses adversaires ; main bienfaisante et divine à laquelle ils devaient bien donner plutôt mille respectueux baisers pour marquer leurs hommages, et pour attirer ses grâces et ses bénédictions. Le bourreau prend inhumainement cette main sacrée ; il la perce cruellement de plusieurs coups, il fait entrer la chair avec le clou dans le bois de la croix. On lui prend l’autre main, on la tire avec violence pour la faire répondre au trou préparé, et on lui fait subir une tension cruelle et douloureuse ; on la perce enfin, et on l’attache comme l’autre.

C’est ainsi, Seigneur, que vous souffrez qu’on traite vos mains, qui ont fait tant de prodiges. Ce sont vos mains, disait le Prophète, qui ont créé le ciel et la terre ; ce sont vos mains qui m’ont formé ; ce sont vos mains, dont les Juifs venaient de recevoir tant de faveurs, qui avaient touché les yeux de l’aveugle, et qui l’avaient guéri en présence d’un si grand peuple. Ces mains adorables sont présentement percées et étendues sur une croix, que vous embrassez tendrement, comme une épouse entre les bras de laquelle vous voulez mourir pour me donner la vie.

Pour attacher plus fortement ce divin Sauveur à la croix, on lui perce les deux pieds avec la même cruauté, et il en sort du sang en abondance.aussi bien que de ses mains. Ces pieds si beaux, dit un prophète, qui nous avaient apporté la paix ; ces pieds que Madeleine pénitente avait arrosés de ses larmes chez le pharisien ; ces pieds qui avaient fait tant de charitables démarches pour aller guérir les malades les plus désespérés, pour aller chercher les pécheurs les plus endurcis, et pour aller ressusciter les morts, ils sont à présent sans mouvement, cloués à une croix infâme, et ils souffrent une douleur infinie pour mon amour.

Ah ! Seigneur, j’ai recours à ces mains et à ces pieds je reconnais leur toute-puissance dans leur faiblesse, et je vous demande que ces mains souffrantes procurent aux miennes des œuvres de pénitence, et que ces pieds conduisent mes démarches dans les sentiers de la justice.