Conduite pour passer saintement le carême ~ Lundi après le 1er dimanche

Jour de Crainte

Pratique

Réveillez-vous au bruit de cette trompette et de cette voix tonnante qui sera assez forte un jour pour réveiller tous les hommes du sommeil de la mort. Imaginez-vous entendre ces paroles terribles : Levez-vous, morts, et venez au jugement. Sortez de votre lit comme de votre tombeau, avec cette pensée effrayante ; ne le quittez, pendant la journée, que pour faire, par intervalles, quelques actes d’amour de Dieu. C’était la pratique de saint Grégoire le Grand ; ce doit être, à plus forte raison, la vôtre. C’était un juste et un saint, vous êtes un pécheur. À chaque action que vous ferez, demandez-vous à vous-même ce que Dieu en pense, et si elle ne sera point répréhensible au jour du jugement. Faites-la avec la même droiture et la même intention que vous voudriez l’avoir faite alors.

MÉDITATION SUR LA CRAINTE DE DIEU

Ier POINT. — Quand le Fils de l’homme viendra pour juger les vivants et les morts, il séparera les prédestinés d’avec les réprouvés ; il mettra ceux-là à la droite, et ceux-ci à la gauche, comme un pasteur sépare les Moutons d’avec les boucs. Il dira aux justes : « Venez, les bénis de mon Père, venez posséder le royaume qui vous est préparé ; » et aux impies : « Retirez-vous de moi, maudits ; » et ceux-là iront dans le ciel, et ceux-ci dans les flammes éternelles. Voilà les paroles de Jésus-Christ. (S. Matth., 15.)

Quel lugubre et quel touchant spectacle cet adorable Sauveur nous présente-t-il aujourd’hui ! et quelle épouvantable description nous fait-il d’un juge en colère qui va accuser, condamner, foudroyer l’impie ! Colère de mon Dieu, que vous êtes redoutable ! Jugement dernier, que vous êtes terrible ! Condition du pécheur, que vous serez alors triste et déplorable ! et que nous serions durs et cruels à nous-mêmes si ce spectacle étonnant nous laissait dans l’insensibilité, s’il ne nous saisissait pas de crainte, s’il ne nous pénétrait pas d’une juste frayeur, et s’il ne nous faisait pas prendre toutes les précautions dont nous sommes capables pour éviter les malheurs dont nous sommes menacés par la bouche de Dieu même, qui est lui-même notre juge, et qui ne nous menace à présent que parce qu’il nous aime et qu’il veut être notre Sauveur !

Mais pourquoi Jésus-Christ nous fait-il une description si affreuse de son jugement ? et pourquoi nous engage-t-il à faire une grande attention sur la lecture que nous en ferons ? C’est, dit saint Augustin, afin qu’en y pensant nous le craignions, qu’en le craignant nous le prévenions, qu’en le prévenant nous nous y préparions, et que par notre préparation nous nous rendions dignes d’y paraître sans crainte et que, ce Sauveur nous mettant à sa droite, nous ayons la consolation d’entendre pour nous ces paroles : « Venez, les bénis de mon Père, venez prendre possession du royaume qui vous est préparé dès le commencement du monde. »

Craignez donc, dit ce Père, craignez ce jour terrible. Jésus-Christ veut que vous marchiez aujourd’hui par la crainte, afin de vous mettre en état de ne pas craindre alors. Ressouvenez-vous que ces vérités, dans la bouche de saint Paul (Act., 12,), firent autrefois trembler un païen : et il serait bien surprenant qu’étant annoncées aux chrétiens, elles ne leur inspirassent pas de la crainte ; et s’ils craignaient, et que leur crainte fût une crainte stérile, ils s’exposeraient à une autre crainte bien plus effroyable, et qui serait sans remède.

IIe POINT. — Les impies iront dans un supplice éternel, et les justes dans la vie éternelle. Voilà le terrible dénouement de ce grand jour de crainte. Reprenez donc ce spectacle dans son plus effroyable appareil : ce soleil éclipsé, cette lune teinte de sang, ces astres obscurcis, ce tremblement de terre, tous ces tombeaux ouverts, la figure affreuse des réprouvés qui en sortent, tous les hommes mourant subitement et ressuscitant aussitôt.

Levez vos têtes, dit le Saint-Esprit, voyez la face de Jésus-Christ, ses yeux étincelants, sa croix lumineuse et tout ensanglantée. Mettez-vous en posture de criminel devant ce juste juge, qui voit tout, qui connaît tout, qui pèse tout, qui jugera tout, jusqu’à vos justices, qui punira tout ce qui a été contraire à sa loi, et qui ne pourra être fléchi ni par les prières, ni par les larmes, ni par les sanglots, ni par la pénitence.

Prosterné en esprit devant ce redoutable tribunal, et sous les yeux de ce juge éclairé et inflexible, fouillez dans le plus secret de votre cœur ; pesez tontes vos pensées, tous vos désirs et toutes vos actions au poids du sanctuaire. Examinez-vous avec rigueur ; écartez avec soin l’amour-propre de cet examen, parce qu’il pourrait vous empêcher de vous voir tel que vous êtes. Ouvrez le livre de votre conscience, interrogez-la, faites-la parler ; sa voix est celle de Dieu, écoutez-la avec respect ; cherchez l’article le plus important sur lequel Dieu pourrait former le reproche le plus sanglant. Examinez vos désirs, vos habitudes, vos attaches, vos antipathies, la manière dont vous vous acquittez de vos emplois, dont vous pratiquez la pénitence et la mortification, dont vous employez votre temps, dont vous entendez la divine parole et la sainte messe, dont vous fréquentez les sacrements ; les fruits que vous en avez retirés : recherchez tout, corrigez tout, épargnez-vous par là l’examen et la sentence de ce juste juge.

Entrez ici dans le sentiment de saint Jérôme, qui pratiquait une solitude et qui menait une vie affreuse à la sensualité, et qui cependant disait d’une voix tremblante : « Je frémis, Seigneur, quand je vois ce livre ouvert où ma sentence est écrite en caractères ineffaçables, et que je vous vois la balance à la main : d’un côté sont mes péchés, hélas ! en trop grand nombre ; de l’autre sont mes bonnes œuvres ; mais, hélas ! où sont-elles ? Votre bras, Seigneur, va lever cette redoutable balance : et celui des deux côtés qui remportera sera l’arrêt d’une éternité bienheureuse ou malheureuse. » Demandez-vous à vous-même si vos vertus l’emporteront ou si vos péchés ne feront pas un poids énorme pour vous précipiter dans le lieu de ténèbres et de supplices éternels.

Sentiments

Assistez en esprit, ô mon âme, au jugement d’un réprouvé et craignez son triste sort. Voyez ce juge impitoyable, le visage et les yeux pleins du feu de sa divine fureur, qui lui prononce d’une voix foudroyante son arrêt de mort éternelle, et qui dans le moment le rejette et le repousse de sa face adorable avec indignation, pour être livré au démon et aux flammes dévorantes qui ne s’éteindront jamais.

Jetez ensuite les yeux sur ce misérable réprouvé et condamné. Voyez-le confus, tremblant et désespéré ; dans la cruelle impuissance de pouvoir se donner la mort et s’anéantir soi-même, environné d’abîmes épouvantables dont il ne se retirera jamais : abîme de la colère de Dieu sur sa tête, dont il va être la malheureuse victime ; abîme de péchés dans sa conscience, qui le vont déchirer de remords éternels ; abîme de l’enfer sous ses pieds, où il va être précipité dans l’instant sans espérance et sans ressource.

Qu’avez-vous fait jusqu’à présent pour éviter ce malheur ? Croyez-vous qu’il ne se trouve pas des réprouvés partout, et dans toutes les conditions, dans les riches, dans les pauvres, dans les grands, dans les petits, dans le monde et dans le sanctuaire même, où ceux qui l’habitent indignement seront jugés bien plus rigoureusement que les autres, parce qu’ils ont reçu plus de grâces et qu’ils ont eu plus de facilité à se sauver.

Que votre jugement est terrible, ô mon Dieu ! et que votre justice est redoutable ! Ah ! n’entrez point en jugement avec moi, puisque je m’avoue coupable et que je suis prêt à me punir moi-même sans m’épargner. Sauvez, ô mon Dieu, ce pécheur que vous avez bien voulu racheter de votre sang, et faites-moi entendre dans ce jour terrible ces agréables paroles : « Venez, les bénis de mon Père, venez posséder le royaume que je vous ai préparé dès le commencement du monde. »

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Qui peut connaître, Seigneur, la puissance de votre colère, et en comprendre toute l’étendue autant qu’elle est redoutable ? (Ps. 89.)

Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant il affermit la grandeur de sa miséricorde sur ceux qui le craignent. (Ps. 102.)

Le jugement de Dieu est formidable et aimable tout ensemble : il est formidable aux impies, à cause de la peine ; il est aimable aux bons, à cause de la couronne. (S. Augustin.)

Malheur même à la vie louable d’un chrétien, si vous le jugez. Seigneur, sans y appeler votre miséricorde ! (S. Augustin.)

Prière

Convertissez-nous efficacement, ô mon Dieu, dans ce saint temps, vous qui êtes notre Sauveur, l’auteur des grâces, et le Dieu des miséricordes. Pénétrez nos cœurs d’une juste crainte, et, par elle, conduisez-nous au véritable amour, qui est l’heureux partage de tous vos élus. Instruisez-nous, éclairez-nous, donnez-nous vos célestes et divines leçons, puisque vous êtes la voie, la vérité et la vie ; afin que les abstinences et les jeûnes de cette sainte quarantaine, que nous pratiquons, nous servent d’une sauvegarde assurée contre votre redoutable jugement, et que nous méritions alors d’être mis à votre droite et de posséder votre royaume éternel. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ votre Fils et notre Sauveur.

Point de la Passion

Tristesse de Jésus

Il fallait que la tristesse de Jésus-Christ fût extrême, puisqu’elle arracha de sa bouche cette plainte douloureuse : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. » En effet, comment cet adorable Sauveur ne serait-il pas accablé de tristesse dans le jardin des Oliviers, puisqu’il se voit dans la plus chagrinante et dans la plus déplorable solitude, dans le plus fâcheux et le plus universel délaissement qui fut jamais ? Tout ce qui est au-dessus de lui, tout ce qui est autour de lui et tout ce qui est au dedans de lui-même, concourt à augmenter sa peine et à la rendre insupportable à tout autre qu’a un Dieu. Au-dessus de lui il y a un Père qu’il aime infiniment et dont il est aimé de même ; mais il ne l’écoute point et il l’abandonne à la fureur de ses ennemis, quoique ce Fils souffrant le prie avec des larmes de sang. Autour de lui il a des disciples ; mais ce sont des lâches qui dorment quand il faut le consoler, qui fuient quand il faut le défendre, ou qui le trahissent indignement. Au dedans de lui il a un cœur ; mais il est ingénieux à augmenter sa tristesse, il s’y abandonne lui-même ; et, par un ménagement qui vient de l’excès de son amour pour nous, il ne se laisse de force qu’autant qu’il lui en faut pour ne pas succomber à son excessive tristesse.

Car, en effet, si les tourments extérieurs affligent le corps et lui ôtent enfin la vie quand ils sont extrêmes, la tristesse en fait de même sur l’esprit, sur le cœur et sur l’âme tout entière, et sur le corps même par réflexion : elle glace le sang dans les veines, elle lui ôte son mouvement, elle resserre extrêmement le cœur et le fait bientôt tomber en défaillance ; ce que le Sage avait bien connu quand il disait que la tristesse amène bientôt la mort après elle : A tristitia festinat mors. De là ces yeux languissants, éteints et abattus ; de là cette couleur pâle et morne sur le visage ; de là ce frissonnement et ce froid glaçant de tout le corps ; là enfin cette faiblesse accablante qui fait tomber le corps et qui lui ôte enfin la vie, s’il n’est pas soutenu par la puissance supérieure qui le console et qui le délivre de sa peine. Voilà le triste portrait de Jésus-Christ dans le jardin des Oliviers ; il ne faut pas s’étonner s’il s’en plaint amèrement et s’il dit ces paroles : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. »

Mon Dieu, vous êtes triste jusqu’à la mort ! C’est peut-être, dit saint Augustin, parce qu’étant homme comme nous, vous donnez cours aux plus justes sentiments de la nature, qui ne peut sentir une mort violente et prochaine sans s’alarmer de cette cruelle séparation : Propter metum mortis.

Vous êtes triste jusqu’à la mort ! N’est-ce point, dit le dévot saint Bernard, parce que votre cœur, plein d’une tendresse excessive pour nous, est agité des mouvements d’une sainte impatience de souffrir pour nous délivrer plus tôt, et que cette mort, toute prochaine qu’elle est, ne vient point assez tôt pour votre amour et pour votre bonheur, et que ce délai vous cause cette tristesse ? Propter dilectionem mortis.

Vous êtes triste jusqu’à la mort ! mais je crois plutôt que, par cette expression si touchante qu’une extrême tristesse tire de votre bouche, vous voulez nous faire comprendre, dit saint Jérôme, que votre tristesse est si grande, que, tout généreux que vous êtes, si vous n’étiez soutenu par une force divine, elle ne manquerait pas de vous causer la mort, et que vous expireriez avant d’aller souffrir de nouveaux supplices sur le Calvaire : quia posset causare mortem.

Entrons dans les sentiments de cette tristesse ; nous y sommes intéressés, puisque nos péchés et notre bonheur en sont la cause. Attristons-nous avec Jésus souffrant pour mériter de participer un jour à la joie de Jésus glorieux.