Conduite pour passer saintement le carême ~ Jeudi saint

Jour d’Union

Pratique

Rentrez aujourd’hui en esprit dans le cénacle, comme si Jésus-Christ vous y avait invité lui-même. Le mystère qui s’y passe mérite bien toutes vos réflexions. Observez surtout avec une religieuse attention la personne de Jésus-Christ. Ne le quittez point de vue, examinez avec respect son air, ses gestes, ses regards, ses paroles et ses actions. Tout y est grand, tout y est mystérieux, et tout, y est intéressant pour vous, aussi bien que pour les apôtres. Écoutez avec un souverain respect les paroles de la consécration, prononcées avec tant de poids et tant de majesté par sa bouche adorable ; unissez-vous à ces premiers communiants de l’Église, dans la bouche desquels ce divin Sauveur se porta lui-même ; et communiez spirituellement avec eux. Soupirez souvent après le même bonheur ; c’est le moyen de vous en rendre digne. Unissez-vous surtout avec ce divin consécrateur mettez tout en usage pour purifier votre cœur de tout ce qui pourrait préjudicier à une union si sainte, et préparez-vous ainsi à la communion pascale.

Méditation sur l’union eucharistique

Ier POINT. — Le Seigneur Jésus, la nuit même qu’il devait étre livré à la mort, prit du pain, et, ayant rendu grâces, le rompit, et dit à ses disciples : Prenez et mangez ; car ceci est mon corps qui sera livré pour vous. (1re Épît. aux Cor., 11.)

Rappelez-vous que toutes les démarches que Jésus-Christ a faites depuis son incarnation jusqu’à son ascension glorieuse n’ont été que pour s’approcher de l’homme, pour s’unir à lui, et pour lui marquer ainsi son amour. Il s’est fait chair dans le sein d’une vierge, pour rapprocher ainsi la distance infinie qui se trouvait entre la divinité et l’humanité : et pendant toute sa vie mortelle il a recherché l’homme, et l’homme pécheur, avec des tendresses et des empressements de père.

Mais dans l’institution de l’adorable eucharistie, il s’unit à nous d’une manière ineffable, il s’incarne, pour ainsi dire, en chacun de nous en particulier ; il descend à nous, et il nous élève à lui ; il demeure en nous, et nous demeurons en lui. Voici comment l’Apôtre et les évangélistes rapportent ce mystère incompréhensible. Pesons toutes leurs paroles au poids du sanctuaire.

La nuit qui précéda sa passion, ce Sauveur se mit à table avec ses disciples. Il commença par leur marquer son amour par les paroles les plus tendres que ce même amour puisse mettre dans la bouche d’un Dieu sauveur : amour qui devait être le principe de l’union intime qu’il allait contracter avec eux, par le sacrement de l’eucharistie, et pour nous faire entendre que ce même amour serait la meilleure préparation qu’on pourrait apporter à cet auguste sacrement.

Ensuite il prit dans ses mains saintes et vénérables le pain qui était sur la table ; il leva les yeux au ciel, pour marquer que le don qu’il allait faire aux hommes était un don céleste, qu’il les ferait des hommes célestes et qu’il les conduirait au ciel, s’ils le recevaient dignement. Il rendit grâces à son Père : aussi le sacrifice qu’il allait lui offrir était un sacrifice eucharistique, c’est-à-dire d’actions de grâces. Il bénit le pain qui allait être une source de bénédictions ; il le rompit en morceaux pour les communier tous, sans en excepter le traître Judas ; et en le leur donnant, il leur dit : Prenez et mangez, car ceci est mon corps. Il se porta ainsi lui-même dans leur bouche, et s’alla placer dans leur estomac, et auprès de leur cœur, pour leur servir d’aliment, pour sanctifier leurs âmes de ses grâces, et pour consommer cette divine union.

Ne perdez rien de toutes ces circonstances ; pensez-y sérieusement aujourd’hui, qui est le jour consacré à cette divine institution, et autant de fois que vous vous approcherez de la sainte table. Surtout sondez alors votre cœur ; examinez s’il n’a point contracté quelque union profane, ou quelque attache trop sensible à la créature, et soyez persuadé que l’union que Jésus-Christ veut contracter avec vous dans le Sacrement exclut toute autre union dont la charité n’est pas le principe.

IIe POINT. — Jésus prit encore le calice après le souper, en disant : Ce calice est la nouvelle alliance de mon sang ; faites ceci en mémoire de moi.

Après un aliment aussi exquis que l’était la chair de Jésus-Christ, il fallait un breuvage délicieux qui lui convînt ; et ce breuvage ne pouvait être autre chose que le sang de Jésus-Christ. C’est pour cela qu’il prit une coupe dans laquelle il y avait du vin ; il le bénit, et en le donnant à boire à ses apôtres, il leur dit : Ce calice est la nouvelle alliance de mon sang ; faites ceci en mémoire de moi, toutes les fois que vous le boirez. Ils burent ce sang adorable, il arrosa en passant leur langue et leur bouche, et il coula doucement dans leur estomac, pour s’aller placer auprès du corps de Jésus-Christ, qui y était déjà, afin d’y cimenter une union plus forte, plus intime et plus indissoluble.

Toutes ces circonstances ont concouru à cet auguste mystère et à cette divine union : l’action de grâces, l’élévation des yeux vers le ciel, la bénédiction, la consécration, la fraction et la communion, voilà le sacrement complet, voilà l’union consommée ; et cette union, vous la contractez avec Jésus-Christ autant de fois que vous communiez dignement.

Entrez encore dans le détail de ce qui compose cette adorable union ; car il est de foi que les paroles que Jésus-Christ prononça sur le pain et sur le vin mirent en leur place sa chair, son sang, son cœur, son esprit, son âme, sa vie et sa divinité : en un mot, un Dieu et un homme parfait. Voilà ce que nous recevons dans la communion ; voilà ce qui forme en nous l’union eucharistique, et une miraculeuse extension de l’union hypostatique.

La chair adorable de Jésus-Christ, qui est la pureté même, parce qu’elle est l’ouvrage du Saint-Esprit, et de la chaste production d’une Vierge plus pure que les anges, s’unit à la nôtre par la communion ; elle devient sa nourriture et son soutien, et elle lui communique son incomparable pureté. Son sang précieux et divin s’unit au nôtre ; il l’anime, il le purifie, et par cette union si noble nous acquérons une glorieuse sanguinité avec Jésus-Christ.

Le cœur de Jésus-Christ s’unit à notre cœur, il le touche, il amollit sa dureté, il en extirpe les feux étrangers pour l’embraser de ses divines ardeurs. Son esprit, qui est un esprit de lumière, vient s’insinuer dans le nôtre, pour l’éclairer dans la connaissance de Dieu et de lui-même, pour le guérir de ses erreurs, pour lui montrer les routes qui conduisent au Ciel.

L’âme de Jésus-Christ, qui est la plus noble portion de l’humanité sainte, vient dans la nôtre et dans toutes les facultés qui la composent, pour réprimer toutes les saillies imparfaites de ses passions, et pour la diriger dans toutes ses opérations. La vie de Dieu, qui est l’aliment des saints dans le ciel, et qui réside, quoique déguisée, dans le sacrement, se donne à nous pour nous soutenir dans la fidélité à la grâce, qui est la vie de l’âme. Enfin la divinité de Jésus-Christ, qui réside et qui préside dans l’Eucharistie, s’unit à tout ce que nous sommes, d’une manière ineffable, pour nous élever à un ordre supérieur, et pour nous communiquer d’une manière intime la glorieuse qualité d’enfants de Dieu, en nous faisant participer à sa divine nature.

Sentiments

O bonté infinie de mon Sauveur, de vouloir abaisser sa grandeur jusqu’à mon néant, de demeurer avec moi et dans moi jusqu’à la consommation des siècles, et d’opérer aujourd’hui et tous les jours le plus grand de tous les miracles, pour s’unir à moi ! Vous allez nous quitter, ô mon divin Rédempteur, vous étiez la veille de laisser déchirer votre chair, de répandre tout votre sang et de perdre la vie peur notre amour, et nous allions être privés de votre adorable présence ; mais votre amour ingénieux et tout-puissant se reproduit lui-même à la place du pain et du vin, et nous donne, sous les espèces de l’un et de l’autre, son corps et son sang. Vous vous abaissez pour vous unir à nous. Il est vrai, Seigneur, que nous gagnions beaucoup à votre mort, puisqu’elle nous donnait la vie de la grâce et la vie de la gloire ; cependant nous perdions, parce que vous alliez au ciel. Mais cet ineffable mystère d’amour fait que nous gagnons infiniment, et que nous ne perdons rien, puisque vous serez toujours vivant dans nos tabernacles, toujours prêt à venir réellement habiter en nous. Venez donc, ô mon adorable Jésus, et rendez-moi digne de contracter et de renouveler souvent avec vous, par la sainte communion, une union si intime et si forte, qu’elle me transforme en vous, et qu’elle me serve de préparation à l’union éternelle que j’espère contracter avec vous dans le ciel.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

N’est-il pas vrai que le calice de bénédiction que nous bénissons est la communion du sang de Jésus-Christ, et que le pain que nous rompons est la communication du corps du Seigneur ? (1re Épît. aux Cor., 10.)

Nous ne sommes tous ensemble qu’un seul pain et un seul corps, parce que nous participons tous au même pain. (Ibid.)

O sacrement de piété ! Ô signe d’unité ! Ô lien de charité ! Celui qui veut vivre trouve ici la vie ; qu’il s’approche, qu’il croie, qu’il soit incorporé pour être vivifié, qu’il s’unisse au corps de Jésus-Christ, et qu’il vive de Dieu en Dieu. (S. Augustin.)

O feu qui brillez toujours ! amour qui brûlez sans cesse et qui ne vous éteignez jamais ! mon doux Jésus, pain de vie qui nous nourrissez tous les jours, et qui ne diminuez jamais, éclairez-moi, embrasez-moi, sanctifiez-moi, enlevez de mon cœur tout ce qui Vous déplaît ; remplissez-le de votre grâce, conservez-le dans cette plénitude, afin que l’aliment précieux de votre chair devienne salutaire à mon âme, et qu’en la mangeant je vive de vous, je vive pour vous, je parvienne à vous, et que je me repose en vous. (S. Augustin.)

Prière

Adorable instituteur du plus saint, du plus vivifiant et du plus auguste de tous les sacrements, qui, non content d’être à la veille de nous donner votre corps et votre sang sur la croix pour nous racheter du péché, de la mort et de l’enfer, voulez encore, avant de mourir, nous donner l’un et l’autre d’une manière ineffable, pour être avec nous et dans nous jusqu’à la consommation des siècles ; divin Sauveur, qui, par un pieux excès de votre amour qui n’eut jamais de bornes, mettez aujourd’hui votre corps adorable à la place du pain pour nous servir d’aliment, votre sang précieux à la place du vin pour nous servir de breuvage, et pour nous unir ainsi à vous substance à substance, et par l’union la plus tendre, la plus intime, la plus forte et la plus glorieuse qui fut jamais ; nous vous en rendons de très humbles actions de grâces. Mais, ô Dieu d’amour, cimentez cette union si sainte, afin qu’elle soit indissoluble. Rendez-nous dignes de la contracter souvent, et de vous recevoir avec toute la préparation, toute l’innocence, toute la foi et tout l’amour dont nous sommes capables avec votre grâce, pour mériter d’unir nos cœurs au vôtre dans l’éternité bienheureuse.

Point de la Passion

Jésus recommande son âme à Dieu

Jésus, un moment avant d’expirer sur la croix, parla pour la dernière fois ; et voici les paroles qu’il dit à son Père céleste : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains, comme s’il eût voulu dire : Je vous remets entre les mains et mon âme et celle de tous les hommes, pour qui je meurs. Non content de parler, il éleva sa voix, il fit les derniers efforts, et cria de toutes ses forces.

Est-ce la voix d’un homme moribond qui agonise ? Non, les hommes agonisants n’ont pour l’ordinaire qu’une voix languissante, et à peine les peut-on entendre. C’est donc moins un homme qui parle et qui articule ces dernières paroles, qu’un héros qui triomphe de la mort même en mourant. L’amour qu’il a pour les hommes est bien plus fort que la mort. Jésus est faible, il est épuisé de sang, il est mourant ; et cependant il crie pour se faire entendre en ma faveur. C’est donc non seulement un vainqueur et un héros, c’est encore un Dieu qui donne avant de mourir une preuve éclatante de sa divinité : preuve si sensible et si forte, que plusieurs d’entre ceux qui entendirent ce cri étonnant se convertirent, frappèrent leur poitrine et dirent hardiment et hautement ces paroles en présence de ses propres ennemis : Véritablement celui-ci était le Fils de Dieu : Vere hic erat Filius Dei. (S. Matth., 27.)

Vous criez à haute voix, ô mon Sauveur, pour vous faire mieux entendre du Ciel, et pour nous obtenir de votre Père le pardon de nos péchés, et des grâces pour mériter un royaume éternel dont votre sang est le prix. Il semble que vous lui disiez : Mon Père, je vous remets, non les richesses de la terre, que j’ai méprisées : non les couronnes et les diadèmes, que je méritais, et que j’ai foulés aux pieds ; non mon sang, que j’ai laissé répandre pour le salut de tous les hommes non mon corps, que j’ai laissé déchirer de coups, comme une victime de propitiation que je vous ai offerte ; mais mon esprit, qui vous a toujours été obéissant, mais mon âme, qui vous a toujours rendu ses hommages, qui vous a toujours adoré, qui vous a toujours aimé depuis qu’elle est unie à mon corps, autant que vous méritiez d’être adoré et d’être aimé.

Vous criez, Seigneur, à haute voix, pour vous faire entendre des saints Pères qui sont dans les limbes, et qui soupirent depuis si longtemps après leur délivrance, qu’ils ne peuvent obtenir que par vous seul. Vous criez pour les avertir qu’incessamment, après avoir rendu l’esprit, vous leur rendrez une agréable visite pour essuyer leurs larmes, pour briser leurs chaînes, et pour les faire les compagnons de votre triomphe et de votre entrée glorieuse dans le ciel.

Vous criez à haute voix, ô mon Jésus, pour vous faire entendre de tous les hommes qui sont sur la terre, et pour leur faire comprendre que vous allez les réconcilier à votre Père céleste, pour leur donner la vie de la grâce par votre mort, pour leur ouvrir le ciel par votre sang, pour les affranchir ainsi de la triple captivité du péché, de la mort et de l’enfer.

Vous criez à haute voix, ô mon Sauveur, pour exprimer la douleur excessive que sentait votre âme d’être contrainte de quitter pour quelque temps, par la violence des tourments, un corps si pur et si digne d’être le temple de la Divinité.

Vous criez enfin à haute voix, quoique vous paraissiez un faible agonisant aux yeux des hommes, pour nous donner une divine leçon d’obéissance à la volonté de Dieu, et pour nous marquer que vous vous soumettiez volontiers à la mort, quoique vous fussiez le Fils du Dieu vivant.

Mais, ô mon Dieu, en remettant votre esprit entre les mains du Père céleste, songez aussi au mien, unissez-le inséparablement au vôtre pour le présenter à Dieu. Je vous le remets moi-même, persuadé qu’il est infiniment mieux entre vos mains qu’entre les miennes. Éclairez-le de vos lumières, sanctifiez-le de vos grâces, et recevez-le à l’heure de la mort, afin qu’il soit digne de vous connaître et de vous contempler dans l’éternité bienheureuse.