Conduite pour passer saintement le carême ~ Jeudi de la Passion

Jour d’Amour de Dieu

Pratique

Le grand sujet que l’Évangile nous propose ! il nous invite, à l’exemple de cette amante du Sauveur, à multiplier aujourd’hui nos actes et nos protestations d’amour pour lui, et à répandre cet amour sur toutes nos paroles et sur toutes nos actions. Soyez-y exact, et que ce soit tantôt l’acte d’un amour humilié, comme cette pécheresse aux pieds de Jésus-Christ, tantôt d’un amour pénitent et touché d’une vraie douleur de l’avoir offensé, tantôt d’un amour généreux qui sacrifie tout pour lui, tantôt d’un amour pur qui renonce à, tous les plaisirs sensuels, tantôt d’un amour tendre qui se laisse toucher seulement pour son Dieu, et tantôt d’un amour constant qui n’aime que lui jusqu’à la mort.

Méditation sur l’amour de dieu

Ier POINT. — Jésus étant à table chez un pharisien, une femme de la ville, qui était pécheresse, y vint avec un vase d’albâtre rempli de parfum. (S. Luc, 7.)

Que cet exemple est consolant pour les pécheurs, puisqu’ils voient que, malgré l’énormité et la multitude de leurs péchés, ils peuvent encore aspirer au cœur de Dieu, c’est-à-dire l’aimer et en être aimé ! La grâce prévient ici Madeleine, elle la touche, elle l’embrase et elle la transporte chez le pharisien aux pieds de Jésus-Christ. Elle ne s’embarrasse pas de passer pour une extravagante, ni de s’exposer au mépris et à la critique maligne d’un pharisien et des conviés, ni de troubler le repas par ses larmes. Si vous aimez comme elle, vous apprendrez à tout sacrifier pour Dieu, et le respect humain, et le qu’en dira-t-on, et les fausses bienséances du monde, et votre propre réputation.

Elle joint l’humilité et la pénitence à son amour ; et, n’osant regarder la face du Sauveur parce qu’elle est pécheresse, parce qu’il faut avoir fait pénitence pour mériter cette faveur, elle se tient derrière lui, prosternée à ses pieds, pour étudier des démarches plus pures que celles qu’elle avait faites jusqu’alors. Elle les arrose de ses larmes, elle les essuie de ses cheveux, elle les baise avec une tendresse accompagnée d’un profond respect, et elle y répand avec profusion le baume précieux qu’elle avait apporté à ce dessein.

Elle se prosterne, dis-je, aux pieds de Jésus-Christ, et c’est ici que l’amour de Dieu prend plaisir à se venger de l’amour profane.

Si vous aimez Dieu de tout votre cœur, il n’est rien de bas et d’humiliant que vous n’entrepreniez, même avec plaisir, pour lui marquer votre patience, votre humilité et votre amour ; vous vous en ferez même une gloire.

Elle prend la liberté de baiser ses pieds adorables. Naïve expression, agréable symbole de l’union de son cœur avec celui du Sauveur ! Si elle n’ose porter ses regards sur ce visage majestueux, que les pures intelligences ne regardent qu’en tremblant, il faut qu’elle unisse sa bouche à cette chair vierge de ses pieds pour purifier et consacrer la sienne par cette union si sainte et si salutaire.

Ah ! quel heureux moment que celui qui embrasa son cœur et qui éclaira aussi son esprit pour lui faire comprendre et le malheur qu’il y a d’être attaché à, la créature par un amour profane, et le bonheur qu’il y a d’être uni à Dieu par un amour pur, tendre et généreux ! Aimez, gémissez, humiliez-vous, sacrifiez tout comme elle, et vous éprouverez ce bonheur.

IIe POINT. — Beaucoup de péchés lui sont remis, dit Jésus-Christ, parce qu’elle a beaucoup aimé.

Que ces paroles renferment un pompeux éloge de Madeleine ! Ne vous arrêtez pas, dit saint Augustin, aux larmes qui sortent de ses yeux ; les larmes du cœur, qui sont bien plus précieuses, précédèrent et produisirent les autres. Son cœur étant pénétré de la plus vive douleur qui fut jamais, et embrasé du plus ardent amour, il ne faut pas s’étonner si ses yeux répandirent des larmes. Voulez-vous obtenir le pardon de vos péchés, gardez le silence comme Madeleine, pour laisser parler votre cœur et vos yeux : celui-là par la douleur, par les sanglots, par les soupirs et par les gémissements ; ceux-ci, par les larmes : c’est le vrai moyen de toucher le cœur de Dieu.

Les larmes ne suffisent pas à son amour ; elle veut encore employer contre le péché les armes que sa vanité avait mises en usage pour la perdre ; et, regardant ses cheveux comme les complices de son luxe, elle les sacrifie pour essuyer les pieds de Jésus-Christ ; et, croyant peut-être que ses pieds adorables seraient profanés, s’il y restait quelque impression des larmes d’une pécheresse, elle consacre ses cheveux à en ôter les moindres vestiges.

Que saint Grégoire le Grand a eu raison de dire que son amour avait trouvé le secret de converti toute sa personne en sacrifices et en holocaustes ! Son esprit, son cœur, ses yeux, ses mains, sa bouche, ses pieds, ses cheveux, ses parfums, tout portera les marques de sa pénitence et de son amour. Son esprit pensera à ses péchés avec amertume, son cœur sera en même temps et pénétré de douleur et embrasé d’amour ; ses yeux verseront des larmes, ses mains toucheront à terre pour soutenir un corps prosterné ; sa bouche poussera des gémissements, et elle se collera, par de chastes baisers, aux pieds de Jésus-Christ ; ses pieds la porteront partout où il sera ; ses cheveux essuieront ses pieds, et ses parfums les embaumeront.

Concluez de là que c’est en vain qu’on se flatte d’aimer Dieu quand il reste dans le cœur quelque réserve pour soi ou pour la créature. Le véritable amour sacrifie tout et ne réserve rien de ce qui pourrait mettre le moindre partage dans un cœur ; il sacrifie ses plaisirs et ses attaches, ses vanités et ses biens. Examinez-vous sur cet important article.

Sentiments

Balancerai-je encore longtemps entre Dieu et la créature ? Hésiterai-je encore à lui consacrer ce qu’il me demande, après que Madeleine a tout sacrifié pour l’aimer uniquement, et qu’elle a généreusement arraché de son cœur toutes ses criminelles attaches ?

Je trouve dans vous seul, ô mon Dieu, une beauté toujours nouvelle, une bonté toujours égale, une majesté toujours ravissante, un cœur toujours prêt à me marquer son amour, et un ami toujours constant. Adorable objet, je vous aime, je veux vous aimer toute ma vie, sans cesser, comme Madeleine, de pleurer mes péchés ; mon amour ne détruira pas ma douleur, et ma douleur soutiendra mon amour ; persuadé que si je pleure et si je vous aime, vous couronnerez mes larmes et ma tendresse par des consolations et des joies éternelles.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces. (Deutér., 6. )

Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé. (S. Luc, 7.)

Que vous êtes bon, ô mon Sauveur, pour une âme pénitente, qui vous cherche et qui veut vous aimer ! Vous allez au-devant d’elle, vous l’embrassez ; et, quoique vous soyez son souverain Seigneur, vous voulez devenir son époux. (S. Bernard.)

Ah ! Seigneur, tenez bien mon cœur, de peur qu’il ne m’échappe ; gouvernez mon âme, dirigez mon esprit, lavez et purifiez mon amour, suspendez mes désirs et mes sentiments, et attirez-les toujours vers vous. (S. Augustin.)

Prière

Quelles grâces et quelles faveurs ne nous avez-vous point faites, ô Seigneur tout-puissant ! Vous nous avez créés avec des avantages que nous avons eu le malheur de perdre par le péché de notre premier père. Vous avez eu la bonté de réparer vous-même nos pertes en vous revêtant de notre chair mortelle, en souffrant et en mourant pour notre amour ; vous nous avez ainsi rendu avec usure les avantages dont nous étions déchus. Mais, hélas ! ô divin Réparateur, nous avons encore avili par nos excès et par nos intempérances la dignité de notre condition, que Vous aviez ennoblie par votre Incarnation. Accordez-nous la grâce de la réparer encore par nos jeûnes, par nos mortifications, par les pénitences, que nous unissons à vos souffrances pour les rendre plus dignes de vous être présentées, et de nous attirer votre miséricorde dans cette vie et la gloire dans l’autre.

Point de la Passion

Douleurs intérieures de Jésus sur la croix

Entrez en esprit dans le cœur de Jésus souffrant sur la croix ; priez le Saint-Esprit qu’il vous ouvre les portes de ce sanctuaire, pour considérer avec une attention tendre et compatissante ce qu’il endure, et vous comprendrez que ses peines intérieures ne sont pas moins sensibles que ses supplices extérieurs. Ce qu’il voit autour de lui est capable de lui percer le cœur d’une douleur infinie. Il voit à ses côtés des voleurs avec lesquels on le compare et on l’associe, parce que les Juifs, selon l’oracle du prophète Isaïe, voulaient qu’il fût réputé scélérat avec les scélérats. Quelle odieuse compagnie ! quelle comparaison humiliante et quel opprobre ! d’autant plus que ces voleurs en croix l’insultent d’abord, et semblent avoir oublié qu’ils souffrent et qu’ils méritent de souffrir parce qu’ils sont criminels, pour l’outrager plus indignement !

Il voit au pied de la croix et il entend les soldats et les spectateurs qui l’accablent d’injures, de reproches et de railleries sanglantes ; et son cœur le ressent. Il fallait que l’oracle du Prophète s’accomplît en sa personne, quand il a dit : Tous ceux qui me voyaient se moquaient de moi ; leurs lèvres ont parlé contre moi, et ils ont fait des signes et des mouvements de tête pour insulter à ma disgrâce !

Il entend les pharisiens qui disent hautement, et d’un ton railleur et insultant : S’il est le roi d’Israël, qu’il descende à présent dela croix, et nous croirons en lui ; il s’est vanté d’être le Fils de Dieu, qu’il le délivre donc à présent de nos mains. Il en entend encore d’autres plus insolents qui disent en branlant la tête par mépris et par indignation : C’est donc toi qui détruis le temple de Dieu et qui as le secret et la puissance de le réédifier en trois jours ? Sauve- toi, si tu peux, toi-même, et descends de la croix.

Il voit tout le peuple qui l’environne, qui le regarde avec le dernier mépris, et qui, loin de compatir à ses douleurs, montre assez par ses gestes, par ses injures et par ses cris insultants, qu’il ne l’envisage que comme un séducteur qui mérite mieux le cruel genre de mort qu’on lui a fait endurer que les deux scélérats qu’on fait mourir à ses côtés.

Voilà les sujets présents des douleurs excessives de son âme ; mais la vue de nos infidélités était sans doute le glaive le plus douloureux qui lui perçait le cœur. Il savait qu’il y aurait parmi les chrétiens rachetés de son sang un grand nombre d’impies qui le crucifieraient de nouveau. Ainsi le démon pouvait se joindre à ceux qui se moquaient de lui pendant qu’il était agonisant sur la croix, et lui dire : Je perdrai plus de chrétiens par les plaisirs et par la volupté, que vous n’en sauverez par toutes vos souffrances ; j’en damnerai un plus grand nombre par les tentations différentes que je leur suggérerai, que vous n’en sauverez par votre mort ; j’en gagnerai plus par l’avarice et par la convoitise des richesses, que vous par votre pauvreté et votre dépouillement sur la croix ; plus par la vanité et par le luxe, que vous par votre modestie et par votre couronnement d’épines ; je trouverai moins de rebelles à mes sollicitations, que vous n’en trouverez de soumis à vos grâces, quoique méritées par l’effusion de votre sang : Exprobraverunt commutationem Christi tui. (Ps. 88.) Voilà le langage du démon et de ses organes ; voilà les reproches injurieux que lui et ses partisans font à Jésus expirant ; et c’est le sujet le plus sensible de ses douleurs intérieures. Fasse le Ciel que nous n’y ayons point de part !