Conduite pour passer saintement le carême JEUDI APRÈS LES CENDRES

Jour de Foi

Pratique

Vous demanderez à Dieu, à votre premier réveil, une foi aussi soumise et aussi ardente que celle du centenier. Vous en prononcerez un acte, que vous vous efforcerez de faire sentir à votre cœur. Vous protesterez à Dieu que vous voulez vivre et mourir dans la foi et dans une soumission parfaite à l’Église ; que vous êtes disposé à sacrifier vos biens, votre liberté, votre réputation, votre santé et votre vie pour la soutenir. Vous ferez donc aujourd’hui toutes vos actions dans un esprit de foi, et vous prendrez soin d’en renouveler souvent les actes avec une grande attention et une grande simplicité, tantôt sur la religion chrétienne, que vous avez embrassée, tantôt sur les mystères de la sainte Trinité, de l’Incarnation et de l’Eucharistie, surtout au saint sacrifice de la Messe.

Méditation sur la foi

Ier POINT. – Le centenier vint trouver. Jésus-Christ pour le prier de guérir son serviteur qui était paralytique et qui souffrait beaucoup. (S. Matth., 8.) Faites attention qu’il entreprend ce voyage sur le rapport d’autrui et sur la réputation du Sauveur ; et il l’entreprend pour l’amour d’un simple domestique, pour lequel il fait tout ce qu’il aurait pu faire pour son propre enfant s’il s’était trouvé en pareil état, sans penser à ce qu’il se devait à lui-même, selon les maximes pernicieuses de tant de personnes qui ne regardent souvent leurs domestiques que comme des espèces d’esclaves, à la santé et au salut desquels ils ne font aucune attention. La foi et la religion ont d’autres vues. Elles apprennent que ces âmes sont également précieuses à Jésus-Christ, puisqu’elles lui coûtent tant de sang.

Sûr du succès, parce qu’il est plein de foi, il ne s’embarrasse pas des railleries que pourraient lui attirer et sa charité et sa prompte crédulité. Il s’approche de Jésus- Christ, et le prie ; il expose l’état fâcheux de son serviteur ; et Jésus-Christ, pour toute réponse, lui dit qu’il est vivant. Le centenier le savait bien ; et un autre moins soumis lui aurait répondu : Seigneur, je sais bien qu’il n’est pas mort ; c’est sa guérison que je demande. Mais sa foi va si loin, et en peu de temps elle a fait de si grands progrès, qu’il croit encore plus que les paroles de Jésus-Christ ne signifient selon leur sens naturel, et il se trouve assez éclairé, tout néophyte qu’il est, pour être persuadé que ce divin Maître qu’il adorait déjà dans son cœur comme son Dieu, dit saint Jérôme, quoiqu’il fût caché sous le voile d’une chair mortelle, n’accordait pas une grâce à demi, et que dire que son serviteur était vivant, c’était la même chose que de dire qu’il était en parfaite santé.

Il profère ces admirables paroles : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison ; mais dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri. Quoique je ne sois qu’un simple centenier, j’ordonne à mes gens, et ils obéissent ; comme s’il voulait dire : Vous êtes le maître absolu de la vie et de la mort, de la maladie et de la santé ; il suffit que vous disiez un mot pour être obéi.

Étudiez bien ces paroles de ce païen devenu fidèle, de ce maître devenu, par la foi et par la charité, le serviteur de son serviteur même. Entrez dans la pensée de son esprit et dans les sentiments de son cœur, qui s’expriment ici par sa bouche. Comparez votre soumission à la sienne ; vous y trouverez une admirable instruction, et sans doute une condamnation secrète de votre peu de foi, de vos révoltes, de vos doutes, et de tant de faux raisonnements que vous avez peut-être faits sur cette matière importante et délicate. Ne rougissez pas de prendre cet homme de guerre pour modèle de votre foi.

IIe POINT. – Jésus, entendant ces paroles du centenier, l’admira, et dit à ceux qui le suivaient : Je vous dis en vérité que je n’ai point trouvé une si grande foi en Israël.

Un Dieu admirer ! quel prodige ! Un Dieu accorder une grâce dans le moment qu’on la demande avec foi ! quelle bonté et quel prodigieux pouvoir de la foi sur le cœur de Dieu ! Mais un Dieu faire lui-même l’éloge de la foi de ce centenier, et la préférer à celle de tout Israël, quelle distinction et quel attrait pour croire avec autant de simplicité, de soumission et de promptitude que le centenier !

L’éloge vous étonne, parce qu’il est prononcé de la bouche de Dieu-même ; mais pensez sérieusement à la conduite du centenier, et vous verrez qu’il le mérite : heureux s’il fait naître dans votre cœur l’envie de le mériter comme lui par l’ardeur de votre foi ! Voici sa conduite. Dès le premier jour qu’il est éclairé des lumières de la foi, il entre généreusement, et sans différer, dans toutes ses pratiques, et il fait entendre par là que la foi ne consiste pas seulement dans l’acquiescement de l’esprit aux vérités qu’elle propose, mais dans ses œuvres. Son esprit, sa bouche, ses mains, son cœur et toute sa personne donnent des preuves évidentes qu’il croit véritablement en Jésus-Christ.

Son esprit se soumet à l’aveugle, et il pousse sa soumission jusqu’à croire et à protester devant tout le monde qu’il peut autant absent que présent, et que la distance des lieux ne peut faire aucun obstacle à sa puissance. Son cœur est fidèle, et l’amour du prochain, qui lui était beaucoup inférieur, parce qu’il était son domestique, l’engage à le secourir comme un autre soi-même. Sa bouche est fidèle : elle demande humblement cette grâce à Jésus-Christ, et elle fait cette généreuse protestation de foi, digne d’être admirée et louée de la bouche de Jésus-Christ même ; et elle se consacrera dorénavant à étendre et à amplifier la foi en Jésus-Christ, dont il aura l’honneur d’être le premier apôtre et le premier prédicateur, pour convertir d’abord toute sa famille, et pour s’étendre ensuite à tous ceux qui voudront entendre sa parole et profiter de son zèle.

Ses mains sont fidèles : elles ne manqueront pas de travailler pour Dieu, puisqu’elles lui ont déjà bâti une synagogue. (S. Luc, 17.) Ses pieds mêmes sont fidèles : ils marchent d’abord pour aller trouver Jésus-Christ, et ils retournent avec joie après l’avoir vu et avoir entendu les oracles de sa bouche adorable. Ainsi, il ne mettra aucun intervalle entre les lumières de la foi ; et les œuvres de la foi ; ce nouveau prédicateur nous fait voir que la foi sans les bonnes œuvres et sans la charité n’est qu’une foi morte.

Voilà le grand modèle de la foi que l’Église propose à nos réflexions, voilà la foi de l’esprit, du cœur, des mains et de toute la personne. Marchez sur ces traces, elles sont suffisamment marquées. Sur ce modèle, examinez votre foi ; demandez-vous à vous-même si la conduite que vous tenez à l’égard de Dieu, de votre prochain et de vous-même, pourrait suffisamment répondre de la sincérité de votre foi. Soumettez votre esprit, réformez sa curiosité, réglez vos paroles, croyez, aimez, et agissez conséquemment, et vous aurez une foi parfaite.

Sentiments

Ah ! Seigneur, que j’ai lieu de me défier de la sincérité de ma foi, puisque mon esprit n’est pas assez soumis quand vous lui parlez, ou par la bouche de vos organes, ou par les inspirations ; puisque mes bonnes œuvres ne m’en ont encore donné aucune preuve suffisante, et que je n’ai encore rien souffert ni entrepris de pénible ; que souvent, dans les moindres épreuves, elle a été trop lâche et trop languissante, et que je n’en ai pas pris le parti avec assez de chaleur dans les assemblées des mondains.

Donnez-moi donc, Seigneur, cette véritable foi, puisque c’est le premier et le plus précieux de tous vos dons, et que je ne puis.me sauver sans son secours. Je crois cependant, ô mon Dieu, mais aidez mon incrédulité, dissipez les doutes de mon esprit toute sa vaine curiosité, tous ses entêtements et tous ses faux préjugés, par le poids et par l’empire de vos divins oracles. Persuadez-le invinciblement de se soumettre avec la même docilité et la même humilité que le centenier ; mais traitez-moi avec la même bonté. Dites seulement une parole, et mon âme sera guérie. Bannissez aussi de mon cœur toutes les flammes étrangères et toutes les attaches profanes, puisque vous m’apprenez vous-même que c’est par la foi que vous purifiez les cœurs. À leur place substituez-y de saintes ardeurs, une vraie charité et un attachement inviolable à la religion sainte que vous avez cimentée par votre sang, afin que je mérite de passer de l’obscurité à l’évidence, et des pratiques rigoureuses de la foi aux plaisirs purs et éternels que vous avez promis, et que vous donnerez infailliblement à ceux qui vous seront fidèles jusqu’à la mort.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Examinez-vous vous-même si vous êtes dans la foi, éprouvez-vous. (2e Ép. aux Cor., 18.)

La foi est morte sans les bonnes œuvres. (Épît. de S. Jacques, 2.)

Jésus-Christ se trouve toujours dans un cœur où la foi est entière : il y enseigne, il y veille, il y est en joie, il y repose et il le défend. (S. Ambroise.)

Quand la foi est soutenue de la charité, on peut bien l’attaquer, mais on ne peut jamais l’abattre. (Hugues de Saint-Vincent.)

Prière

Dieu tout-puissant et miséricordieux, que nous offensons cependant tous les jours, et qui avez encore assez de bonté pour nous pardonner et pour laisser désarmer votre justice par notre pénitence, quand elle est sincère, qu’elle est soutenue par la foi, animée par la charité et accompagnée de nos bonnes œuvres, écoutez les humbles prières, exaucez les vœux de votre peuple qui gémit et qui pratique la pénitence dans ce saint temps ; adoucissez votre colère et détournez de nos têtes criminelles vos vengeances, que nous n’avons que trop méritées. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ, votre Fils et notre souverain Seigneur.

Point de la Passion

Jésus lave les pieds à ses Apôtres

Transportez-vous en esprit dans le Cénacle, et soyez attentif aux mystères prodigieux d’humilité et d’amour que Jésus-Christ y accomplit ; comme pour servir de prélude et de préparation à ses souffrances et à sa mort, pour laisser aux chrétiens un exemple de l’une et de l’autre de ces deux grandes vertus. Ne perdez rien des circonstances d’une cérémonie si sainte, si édifiante et si remplie d’instruction.

Jésus, dit son disciple bien-aimé, sachant que le temps de sa mort approchait (S. Jean, 15), non content d’avoir aimé jusqu’alors ses disciples et de leur avoir marqué son amour et sa tendresse dans toutes les occasions qui s’en étaient présentées, voulut encore à la fin de sa vie leur en donner des marques plus sensibles et des témoignages plus authentiques, et un exemple extraordinaire de la charité la plus ardente et de l’humilité la plus profonde, afin qu’ils fussent vivement touchés, qu’ils en profitassent, qu’ils ne l’oubliassent jamais, et qu’ils transmissent par leur prédication cette grande action à tous les fidèles.

Il se leva de table, il se ceignit d’un linge, il mit de l’eau dans un bassin et commença à laver les pieds de ses disciples et à les essuyer. Pierre, confus d’une action si humiliante dans Celui qu’il avait déjà reconnu pour le Fils du Dieu vivant, qui d’ailleurs n’était pas encore assez éclairé pour entrer dans les desseins de son adorable Maître, et qui ne savait pas que l’humilité et la charité abaissent quelquefois les supérieurs aux pieds de leurs inférieurs, voulut s’y opposer ; il crut même qu’il fallait faire quelque résistance. Alors Jésus commanda ; il alla même jusqu’aux menaces. Pierre fut obligé de se rendre ; et il souffrit, par obéissance, son Maître, son Sauveur et son Dieu à ses pieds.

Quel spectacle inouï ! quel miracle d’humilité ! quel surprenant prodige ! Un Dieu tout-puissant, un Souverain du ciel et de la terre, à genoux aux pieds de ses créatures, de ses disciples et de ses sujets, en posture de serviteur, et ses apôtres assis comme ses maîtres ! Un Dieu, dis-je, qui est la grandeur même, humilié volontairement, jusqu’à toucher et nettoyer de ses mains divines les ordures et les impuretés des pieds des hommes ! Un Sauveur qui est l’innocence même, aux pieds de son plus cruel ennemi, et du traître dont il connaissait la perfidie, le mauvais cœur, et qui devait le livrer incessamment, après cette action, entre les mains des Juifs, pour lui donner la mort, et la mort la plus cruelle et la plus infâme ! Quel miracle de douceur et d’amour ! Quelle héroïque charité ! Quel prodigieux anéantissement, et quelle condamnation pour les superbes et pour les vindicatifs !

Voilà l’exemple, dit Jésus-Christ après avoir lavé les pieds à ses apôtres ; c’est à vous à le suivre. Si nous aimons Dieu, et si nous aimons notre prochain pour l’amour de Dieu, si nous avons la véritable humilité dans le cœur, devons-nous dorénavant avoir de la peine à nous abaisser aux pieds de nos frères, à leur rendre avec plaisir les services les plus humiliants, à surmonter en tout notre délicatesse et notre orgueil ; persuadés que, depuis que Jésus-Christ nous en a donné l’exemple, malgré sa grandeur et notre bassesse, la véritable gloire y est attachée ?