Conduite pour passer saintement le carême ~ Jeudi après le 4e dimanche

Jour de Mort

Pratique

N’écoutez point aujourd’hui votre délicatesse. Si elle se récrie, imposez-lui silence, et pour la surmonter d’abord, commencez la journée par la pensée de la mort, avec ses plus tristes et ses plus affreuses circonstances, et faites en sorte de vous y apprivoiser tellement, qu’elle vous devienne familière le reste de vos jours ; mais surtout faites en sorte que cette pensée ne soit pas stérile. Vous avez dû hier, en vous mettant au lit, penser que vous entriez dans le tombeau ; sortez-en aujourd’hui comme si vous ressuscitiez pour aller entendre l’arrêt irrévocable d’une vie ou d’une mort éternelle. Rapportez aujourd’hui toutes vos actions à ce dernier terme. Pensez sérieusement à ce que vous voudriez avoir fait, à ce que vous voudriez n’avoir pas fait, si vous vous trouviez à présent à ce moment redoutable, et agissez conséquemment.

Méditation sur la mort

Ier POINT. — Jésus étant près des portes de la ville de Naïm, il arriva qu’on portait en terre un mort qui était fils unique de sa mère. (S. Luc, 7.)

Allez en esprit aux portes de cette ville, et profitez du grand spectacle qui se présente. C’est un spectacle de larmes et de joie tout ensemble ; c’est un convoi funèbre et une résurrection miraculeuse. On porte un mort enterre, et Jésus-Christ le ressuscite ; et il ménage avec tant de sagesse les mouvements de nos cœurs, qu’après les avoir abattus par la terreur d’une mort certaine, il les relève par l’espérance d’une vie nouvelle. La crainte de la mort et de ses suites terribles nous doit faire entrer dans les frayeurs salutaires de la pénitence ; et l’espérance de la vie et des récompenses éternelles que Dieu a promises aux justes et aux pénitents doit nous engager à faire de bonnes œuvres pour les mériter.

Quand je rencontre en esprit ce convoi funèbre, et que j’aperçois cette suite lugubre, ces visages abattus, cette mère éplorée qui pousse de tristes gémissements vers le ciel, et que j’apprends que c’est son fils unique qu’on va porter en terre, je suis saisi de crainte ; ce spectacle m’intéresse et me frappe, parce que je sens bien que la mort, qui n’a pas épargné ce fils unique à la fleur de son âge, ne m’épargnera pas aussi. De là, je conclus qu’il faut mourir, et que je dois y penser sérieusement. Toutes les autres circonstances de la mort se présentent à mon esprit : l’incertitude de son heure, le terrible jugement qui la suit, la corruption, les vers, l’éternité bienheureuse ou malheureuse dont cette mort décide ; tout me confirme dans ma crainte, et tout m’engage à y penser sérieusement.

Mais quand je vois Jésus-Christ, attendri par les larmes et par les sanglots de cette mère affligée, fendre la presse, arrêter le convoi, prendre soin lui-même de consoler cette veuve désolée, s’approcher du corps mort, lui dire d’une voix forte et majestueuse de se lever, j’examine avec attention ce mort : je vois ses yeux qui s’ouvrent, son teint de mort qui prend une couleur de vie, sa bouche qui commence à parler, tout son corps perdre la forme de cadavre pour reprendre celle d’un homme vivant, et Jésus-Christ qui le rend plein de vie à sa mère. Alors ma crainte se dissipe ; j’essuie mes larmes, je me console de la mort, j’espère que Jésus-Christ me ressuscitera un jour ; et je dois conclure, selon les principes de ma religion, que puisque ma résurrection est une suite nécessaire de la mort, il faut que je m’y prépare tous les jours de ma vie pour mériter une résurrection glorieuse. J’en forme la résolution ; j’y pense sérieusement comme à l’affaire la plus pressée et la plus importante, et je mets incessamment la main à l’œuvre, de crainte d’être surpris. Voilà les premiers sentiments que vous doivent inspirer la mort et la résurrection de ce fils unique.

IIe POINT. — Le mort se leva ; il commença à parler, et Jésus le rendit plein de vie à sa mère.

Voilà les larmes de tristesse changées en larmes de joie, et les gémissements en réjouissances publiques et en actions de grâces. Quand Jésus-Christ s’approche de nous, quand il nous regarde, quand il nous touche, quand il nous parle en souverain et en Dieu, il faut que la mort fuie devant la face de ce vainqueur. Étudiez les démarches charitables de Jésus-Christ, demandez-lui qu’il fasse pour la vie spirituelle de votre âme ce qu’il a fait pour la vie temporelle de ce jeune homme.

Modérez la crainte excessive que ce spectacle pourrait vous donner de la mort ; la résurrection, qui en est l’agréable dénouement, doit vous donner des espérances de la vie. Calmez vos trop longues alarmes ; la religion les condamne ; elles doivent être rectifiées par l’espérance d’une autre vie.

À la place de ces alarmes, prenez toutes les sages précautions que la foi vous inspire pour mériter une bonne mort, et par conséquent une résurrection avantageuse.

Je ne suis pas étonné qu’un homme du monde soit surpris à la mort, et qu’on soit obligé de prendre de grandes mesures et de grandes précautions pour lui annoncer le péril quand il y est effectivement : il n’y a pas pensé pendant sa vie, et les plaisirs sensuels ont tellement occupé son esprit et son cœur, qu’il ne croit point mourir, et qu’il ne veut point mourir, ni même qu’on lui en parle quand il n’y a plus d’espérance de la vie ; mais je suis effrayé quand je vois des personnes qui font profession de piété tomber dans cet aveuglement, et je tremble d’y tomber moi-même, quoique je le condamne. Prévoyez cette disgrâce, dont les suites sont terribles, et travaillez incessamment à vous y préparer. Habituez-vous à cette pensée, de peur qu’elle ne vous effarouche quand vous serez en péril, et qu’on vous dira qu’il faut mourir.

Mettez-vous à la place de ce jeune homme. On vous porte au tombeau, dit saint Grégoire, et vous n’y pensez pas. Imaginez-vous que Jésus-Christ vient à vous pour vous rendre la vie de l’âme, et par là vous préparer à la mort des justes : écoutez sa voix : il vous ordonne de vous lever, il touche votre cercueil ; demandez-lui qu’il touche votre cœur, où sa grâce est peut-être morte ou languissante. Obéissez, levez-vous, Jésus-Christ vous l’ordonne. Levez-vous de cette nonchalance et de cette paresse qui tient depuis longtemps votre âme assoupie, et qui vous empêche de penser efficacement à la mort, et de vous y préparer comme vous le devez, pour vous précautionner contre les surprises de la mort. Levez-vous sans délai de cette attache trop sensible à la créature qui partage injustement votre cœur, que vous devez tout entier à Dieu. Levez-vous de cet amour de vous-même, de cette vanité, de cette vie molle qui vous ôte la pensée de l’autre vie et de la mort, qui en est le passage. Vous serez surpris peut-être bientôt, si vous ne prenez incessamment vos précautions.

Sentiments

Je me soumets avec un profond respect, ô mon Dieu, au juste arrêt de mort que vous avez prononcé contre moi. Je confesse que je mérite de mourir, parce que je suis pécheur. Je ne demande ni une plus longue vie, ni une résurrection miraculeuse, après la mort, pareille à celle dont vous favorisâtes le fils de la veuve de Naïm ; mais que vous me prépariez à ce grand passage, que vous m’adoucissiez les frayeurs excessives de la mort, que vous me donniez du goût à y penser, que vous m’accordiez la mort des justes, et que vous me fassiez la grâce de la mériter par mes bonnes œuvres. Donnez à présent la vie de la grâce à mon âme ; venez à moi avec votre bonté ordinaire, ou donnez-moi la force d’aller à vous, qui êtes la vie, et qui la procurez à ceux qui ont recours à vous. Touchez efficacement mon cœur comme vous avez touché le cercueil de l’enfant mort ; purifiez-le de toutes les souillures qui pourraient diminuer ou affaiblir l’amour qu’il vous doit, et lui procurer une mort mille fois plus funeste que celle qui sépare l’âme du corps.

Parlez, Seigneur, à mon âme ; que votre voix de Sauveur et d’Époux se fasse entendre aux oreilles de mon cœur. Commandez-lui de se lever et de ne plus croupir dans l’ordure et dans les ombres de la mort ; mais en commandant ce que vous voulez que je fasse, donnez-moi la force et le courage d’exécuter vos ordres, quelque rigoureux qu’ils me paraissent. Faites-moi vouloir efficacement, faites-moi agir, faites-moi parler comme ce jeune homme, et conduisez-moi, par vos lumières, de manière que toutes mes paroles et toutes mes actions soient des signes de vie, et de la vie de la grâce, pour mériter, après ma mort, la vie de la gloire.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Parce que vous avez mangé du fruit défendu, vous mangerez votre pain à la sueur de votre front, jusqu’à ce que vous retourniez en la terre dont vous êtes formé. Vous êtes poussière, et vous retournerez en poussière. (Gen., 9. (

La mort des pécheurs est très mauvaise. (Ps. 33.)

Dieu nous a caché le jour de notre mort, afin que nous nous y préparions tous les jours. C’est y penser et s’y préparer trop tard que d’attendre à le faire quand on est en péril de mort. (S. Augustin.)

Notre ancien ennemi fait les derniers efforts de malice et de cruauté pour ravir une âme quand elle est au lit de la mort ; et ceux qu’il n’a séduit que par des caresses pendant leur vie, il les attaque avec la dernière violence quand ils sont près de mourir. (S. Grégoire.)

Prière

Seigneur tout-puissant, et dont les miséricordes sont infinies, nous implorons votre clémence, et nous vous demandons humblement la grâce de répandre vos bénédictions sur la pénitence que nous pratiquons dans ce saint temps avec tous les fidèles et pendant que, par obéissance et par devoir, nous affligeons et nous macérons nos corps par ces jeûnes solennels et par ces abstinences publiques que vous nous avez prescrits pour racheter nos péchés, répandez sur nos âmes la joie d’une bonne conscience et d’une sincère et sainte dévotion, afin qu’ayant réprimé tous les désirs charnels et tous les appétits déréglés qui attaquent la pureté de nos cœurs et l’innocence de nos âmes, nous soyons plus capables de nous appliquer aux choses célestes. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ, votre Fils et notre Seigneur.

Point de la Passion

Sentence de mort contre Jésus-Christ

Pilate s’apercevant que tout ce qu’il avait fait pour délivrer Jésus-Christ des mains de ses ennemis n’avait pas réussi, en entendant les clameurs effroyables du peuple excitées par les scribes et les pharisiens qui demandaient sa mort, ne voulut point encore en prononcer la sentence ; mais il leur dit en colère : Prenez-le vous-mêmes, et jugez-le selon votre loi. Ils le refusèrent, disant qu’il ne leur était pas permis de faire mourir personne. Pilate ajouta qu’il était innocent du sang de ce juste, et que ce serait à eux à en répondre et à s’en charger, s’ils voulaient le faire mourir, rejetant ainsi sur eux toute la vengeance que Dieu en tirerait. Ils eurent la hardiesse de s’en charger sans balancer, ne pensant pas au fardeau terrible qu’ils s’imposaient à eux-mêmes, et ne songeant pas que le sang de plus d’un million d’hommes de leur perfide nation serait bientôt répandu par les Romains, dont Dieu se servirait pour commencer cette juste et terrible vengeance, et qu’ils seraient, eux et tous leurs descendants, dans une dispersion lamentable, haïs et persécutés jusqu’à la fin du monde.

« Que son sang, dirent ces aveugles, se répande sur nous et sur nos enfants. » Voilà le cruel arrêt qu’ils prononcent contre eux-mêmes, arrêt qui s’est exécuté, et qui s’exécute encore, et qui s’exécutera jusqu’au jour du jugement, pour payer l’injuste et cruel arrêt qu’ils extorquèrent par violence de la bouche de Pilate. En effet, ce lâche président leur abandonna Jésus pour en faire ce qu’ils voudraient et cet arrêt informe fut pris pour juridique et solennel.

Injustice atroce et criante sentence inique ! arrêt impie ! Est-il possible, ô mon Dieu, qu’il sorte d’une bouche que vous avez formée vous-même un arrêt de mort contre vous, qui êtes l’Auteur de la vie ? Quel impénétrable mystère de votre Providence et de votre amour pour les hommes ! Mais se peut-il faire que vous y consentiez sans vous plaindre, sans vous récrier sur l’injustice, et sans en appeler à César, comme vous le pouviez ? Vous n’en appelez pas même à votre Père céleste, qui pouvait, si vous l’aviez voulu, vous envoyer des légions d’anges pour briser nos chaînes, pour vous soustraire à la mort, et pour précipiter vos ennemis dans les abîmes et dans les flammes de l’enfer.

Mais se peut-il encore, ô mon Sauveur, que vous soyez prêt à donner tout votre sang pour le salut de ceux qui vont eux-mêmes le répandre avec tant de fureur et d’impatience ? Quel incompréhensible secret, et quel généreux effort de votre excessive charité ! quel puissant motif pour nous engager à vous aimer, à souffrir, et à répandre jusqu’à la dernière goutte de notre sang pour votre amour !

Cet arrêt, prononcé contre toutes les formes de justice, ne condamne pas seulement Jésus-Christ à la mort, mais à la mort de la croix ; et cet effroyable supplice portait en même temps deux caractères infiniment odieux, l’un de cruauté, l’autre d’infamie. Comme cruel, on y condamnait les impies, les sacrilèges, les assassins et les plus grands scélérats : comme infâme, on y condamnait les voleurs, les gens de néant et les esclaves.

C’est ainsi, Seigneur, que par cette sentence injuste on vous met au rang des plus grands criminels qui commettent les excès les plus odieux contre Dieu et contre la république, et des gens de la basse condition et de la lie du peuple. Votre cœur sentait toute cette injustice et toute cette infamie, et il s’y soumet sans se plaindre, pour me donner en même temps un admirable exemple et un puissant motif de patience, d’humilité et d’amour. Heureux si j’en profite !