Conduite pour passer saintement le carême Jeudi après le 1er Dimanche

Jour d’Oraison

Pratique

Comme on prie le Seigneur de l’esprit, du cœur et des mains, aussi bien que de la bouche, priez toujours, et faites en sorte qu’il n’y ait pas un moment de la journée que vous ne priez de l’une et de l’autre manière ; mais faites aussi en sorte que votre prière, de quelque nature qu’elle soit, mérite par sa ferveur d’être écoutée de Dieu. Faites prier votre esprit par de saintes pensées et par le recueillement, votre cœur par des sentiments et par des désirs ardents d’être à Dieu, vos mains par de bonnes œuvres. Payez aussi à Dieu le tribut des lèvres par les prières vocales. Priez avec la même ardeur et la même importunité que la Chananéenne, dans le tumulte aussi bien que dans la solitude, afin que votre prière puisse parvenir jusqu’aux oreilles et au cœur de Jésus-Christ.

Méditation sur la prière

Ier POINT. — Jésus étant aux environs de Tyr et de Sidon, une femme chananéenne s’approche de lui et lui dit : « Seigneur, fils de David, ayez pitié de moi, parce que ma fille est cruellement tourmentée du démon. »

Considérez qu’encore que tous les jours soient des jours de prière, parce que Jésus-Christ nous a dit qu’il fallait toujours prier, il y en a où l’Église nous y oblige plus précisément, et c’est quand elle nous en fournit des motifs et des exemples. Cette femme chananéenne et idolâtre en est peut-être le plus parfait qu’elle nous ait jamais proposé. Suivez ici toutes ses traces, ne perdez rien de ses paroles et de ses sentiments, et vous apprendrez comme il faut prier.

La raison d’abord, et la grâce ensuite, forment dans son cœur deux sentiments admirables qui sont les vraies dispositions pour bien prier : l’un, qu’elle n’a rien, qu’elle ne peut rien et qu’elle a besoin d’un secours surnaturel, dont elle ne peut se passer. Avouez comme elle votre impuissance, votre pauvreté, votre misère ; sentez l’extrême besoin que vous avez de Dieu : c’est par là qu’il faut commencer.

Le second sentiment de cette femme étrangère, c’est que Jésus-Christ est la source de tous les biens, qu’il est le maitre de la vie et de la mort, qu’il a un souverain empire sur les démons, et qu’il a le pouvoir de lui accorder ce qu’elle lui demande.

Convaincue de ces vérités, quoiqu’elle n’eût jamais vu Jésus-Christ, et qu’elle ne le connût que par la réputation de ses grands miracles, la première démarche qu’elle fait, c’est de sortir de son pays pour venir le chercher parmi une nation ennemie jurée de la sienne. Sortez du grand monde, sortez de votre famille, du moins en esprit, si vous ne le pouvez autrement ; sortez de vous-même, de vos attaches, de vos intérêts temporels, de vos langueurs ; courez avec ardeur vers Jésus-Christ, ne regardez que lui seul, ne faites point attention à ceux qui l’environnent fendez la presse, hâtez-vous, vous ne pouvez vous passer de lui. Les besoins de votre âme sont plus pressants que vous ne le croyez ; et vous ne pouvez en être secouru sans le prier, et le bien prier.

Travaillez à vous convaincre, comme elle, de la nécessité de la prière ; surmontez toutes vos répugnances, et surtout votre lâcheté et votre paresse. Ne dites point que l’application que la prière exige est trop onéreuse, et que Dieu ne vous a point donné l’esprit d’oraison ; c’est une illusion, c’est une tentation, c’est un faux prétexte dont on se sert pour couvrir sa nonchalance et pour ne point sortir de sa langueur.

Confus d’être instruit par une femme païenne, prenez une généreuse résolution ; faites-vous une loi inviolable de ne jamais perdre l’oraison, le goût vous en viendra sûrement, l’habitude s’en formera, et vous ne pourrez plus vous en passer. Si vous ne le faites, vous n’aurez jamais ni lumières, ni vertu solide, ni vraie piété, ni amour de Dieu.

IIe POINT. — Reprenons ici les paroles et les démarches de cette femme chananéenne ; examinons-les avec attention ; nous y verrons toutes les conditions qui rendent nos prières agréables à Dieu, et qui nous en assurent le succès.

                      1° Elle est accompagnée de l’humilité la plus profonde ;

                      2° elle est animée par la charité la plus ardente ;

                      3° elle est soutenue de la foi la plus vive ;

                      4° enfin elle est couronnée par la persévérance la plus généreuse.

Elle commence sa prière par une double confession l’une de sa misère, en demandant miséricorde pour elle ; l’autre, du souverain domaine de Jésus-Christ, en l’appelant son Seigneur. Cependant Jésus-Christ passe et il dissimule de l’entendre, pour l’humilier encore davantage. Enfin il parle, mais c’est pour l’exclure du nombre de ses ouailles. Loin de se rebuter, elle élève sa voix, elle crie, et le Sauveur l’humilie. Loin de se choquer et de répondre fièrement, elle acquiesce à tout, tant elle est pénétrée de sa bassesse et de son néant. Non contente d’adorer la personne de Jésus-Christ, elle adore jusqu’à ses refus et ses duretés. Usez-en de même à l’égard de Dieu ; humiliez-vous, et ne vous rebutez de rien, vous obtiendrez à la fin ce que vous demanderez.

À cette humilité si profonde elle joint une foi très vive ; jugez-en par ses paroles, les voici : Ayez pitié de moi, Seigneur, fils de David. Qui est-ce qui aurait pu lui apprendre que Jésus était le fils de David, sinon les lumières de la foi ? car tout commerce était interdit entre les Juifs et les Chananéens. Ayez pitié de moi, aidez-moi ; elle ne dit point Priez pour moi ; par là elle confessait sa toute-puissance et sa divinité. Elle ne dit pas d’abord : Guérissez ma fille, comme si elle voulait dire : C’est sur moi, Seigneur, que je vous conjure d’exercer votre miséricorde. Imitez-la, demandez d’abord la guérison de votre âme, il vous accordera le reste s’il le trouve à propos. N’imitez pas ceux dont l’âme est chargée de péchés, et qui commencent par demander la guérison de leur corps ; cette injuste préférence du corporel au spirituel, qui n’est que trop ordinaire, rend la prière au moins inutile.

Une ardente charité soutient sa prière. Cette charité lui donne des ailes pour aller trouver Jésus-Christ, parce qu’elle compte les maux d’autrui au nombre de ses propres disgrâces ; c’est ce qui l’engage à entreprendre ce voyage. Vous languissez dans nos sanctuaires ; votre bouche parle, votre cœur ne dit rien, et il est froid comme la glace pour Dieu et pour le prochain. Ressouvenez-vous que la prière est un sacrifice, que le cœur en est la victime ; que ce sacrifice ne peut s’élever jusqu’au trône de Dieu que par le feu de la charité, et que la prière ne vous sert de rien, si vous n’aimez Dieu par-dessus toute chose, et votre prochain comme vous-même. Priez encore avec persévérance ; elle ne peut pas être mise à une plus rigoureuse épreuve que celle de notre néophyte. Car d’abord Jésus ne lui répond pas ; et ce silence est bien rude à une âme qui souffre. Secondement, les apôtres, importunés de ses clameurs, veulent s’en défaire, et ils prient Jésus-Christ de la renvoyer. Enfin on ne lui répond qu’avec dureté. Mais cette femme constante est résolue, à quelque prix que ce soit, de triompher du cœur de Jésus-Christ par la persévérance. À force de crier, elle obtient tout ce qu’elle demande. Ne vous découragez jamais. Les refus de Dieu sont moins des refus que des délais, et ils vous sont nécessaires pour vous apprendre à mieux désirer et à mieux prier. Changez vos prières en clameurs : Jésus- Christ a plus envie de vous accorder que vous d’obtenir.

Sentiments

Soyez confuse, ô mon âme, de ce qu’une étrangère et une idolâtre, sans Écritures, sans Prophètes et sans religion, sait mieux prier que vous dès la première fois qu’elle prie. Elle ne connait Jésus-Christ que par ce qu’elle avait entendu dire de lui, et il n’était pas encore mort pour elle ; cependant elle quitte son pays, elle le cherche avec une ardeur inconcevable ; elle l’adore, elle le prie, elle le conjure, elle le poursuit, elle crie de toutes ses forces, elle persévère, elle souffre ses duretés avec une patience héroïque, et enfin elle obtient de lui un miracle.

Vous êtes baptisée, vous êtes instruite des vérités de la religion ; vous avez entre les mains son Évangile, qui vous instruit ; il a souffert, il est mort pour vous ; vous avez été éclairée de sa divine parole, vous êtes soutenue de ses sacrements, vous ne doutez ni de sa puissance ni de sa bonté ; cependant vous ne savez pas le prier, ou, si vous le savez, vous négligez de le faire, quoique vous connaissiez et que vous sentiez vos misères et l’extrême besoin que vous avez de son secours. Unissez-vous à cette heureuse et savante néophyte ; parlez à Jésus-Christ avec la même foi, la même soumission, la même ardeur et le même empressement, et dites-lui de tout voire cœur : « Ayez pitié de moi, Seigneur, fils de David vous ètes mon Dieu ; vous ètes mon Sauveur, vous êtes ma lumière ; éclairez mes ténèbres, instruisez mon ignorance ; embrasez mon cœur de vos divines ardeurs, apprenez-moi à vous prier comme je le dois et comme vous le voulez ; formez vous-même dans mon cœur, articulez sur mes lèvres les prières que vous écoutez avec plus de plaisir, et que vous exaucez avec plus de succès. Mon âme est en langueur, elle est malade ; ses passions la tyrannisent, ses ennemis la persécutent ; je crie de toutes mes forces après mon céleste médecin ; je lui découvre humblement toutes mes plaies, afin qu’il les guérisse. Source de miséricorde et de gràce, accordez-moi le pardon de tous mes péchés ; accordez- moi la vie de la grâce et celle de la gloire. »

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Veillez et priez, afin que vous n’entriez point en tentation. (S. Marc, 14.)

Je veux donc que vous priez en tout temps, levant les Mains pures vers le ciel. (Ire Épit. à Timoth., 2.)

La prière est beaucoup plus du cœur que des lèvres ; car Dieu ne fait point attention au son des paroles, mais à la disposition du cœur. Le silence d’un cœur fervent prie avec beaucoup plus de succès que les paroles les mieux arrangées ; (S. Isidore )

Le secret d’être toujours avec Dieu, et de l’engager à demeurer toujours dans notre cœur, c’est de toujours prier. (S. Isidore.)

Prière

Agréez, Seigneur tout-puissant, la dévotion de votre peuple qui Vous prie avec ardeur ; augmentez sa foi et son amour, afin que ses prières vous en soient d’autant plus agréables ; et pendant qu’il s’efforce de mortifier sa chair par les jeûnes et par les abstinences pour apaiser votre colère et pour obtenir votre grâce, accordez-lui de nourrir et de rassasier son âme de votre divine parole et des fruits de vos bonnes œuvres qu’il veut pratiquer. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ votre Fils.

Point de la Passion

Jésus abandonné de son Père

Ce n’est pas ici l’endroit le moins touchant et le moins douloureux de la passion anticipée de l’esprit et du cœur que Jésus-Christ endura dans le jardin des Oliviers, avant de répandre son sang et de mourir sur le Calvaire. Jugez de l’excès de cette douleur par celle qu’aurait un fils unique qui, persécuté et outragé de toute la terre, quoique innocent, et digne d’être aimé des cœurs les plus farouches et les plus barbares, se verrait près de souffrir les plus cruels supplices de la mort la plus injuste et la plus infâme ; qui dans cette extrémité aurait recours à un père tout-puissant qui pourrait le délivrer et le faire triompher de ses ennemis, et que ce père, loin de prendre son parti et de lui donner un asile, l’abandonnerait malgré ses prières et ses larmes. Voilà quelle est la conduite rigoureuse et incompréhensible du Père éternel à l’égard de Jésus-Christ, son fils unique. Pendant que toutes les puissances de l’enfer et de la terre ont conjuré sa perte, et qu’il est méprisé, persécuté et outragé de son propre peuple, il l’abandonne à leur fureur ; il semble qu’il ne le regarde plus, dans ces tristes moments, comme l’objet de son amour et de sa tendresse, mais comme celui de sa colère et de son indignation ; il semble avoir oublié qu’il est un Dieu égal à lui, et qu’il est ce Fils unique auquel il a donné des témoignages si authentiques de son amour à son baptême, par ces paroles : Voici mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis mes complaisances (S. Matth., 3), pour se ressouvenir seulement qu’il est chargé des iniquités du monde ; et, malgré cet amour nécessaire qu’il lui porte de toute éternité, comme à son Verbe, il sépare cette qualité de celle du pécheur qu’il a bien voulu prendre, ou, pour mieux dire, de caution de tous les pécheurs ; ne l’envisageant que comme un coupable chargé de tous nos péchés, il faut qu’il en porte le châtiment et les vengeances, il faut qu’il paye lui seul pour tous les hommes les dettes immenses dont ils sont redevables à sa justice.

Il est vrai qu’il lui envoie un ange du ciel pour le consoler : mais, hélas ! en quel lugubre équipage ! et quelle étrange consolation pour Jésus-Christ de voir un ange qui lui apporte une croix sanglante et un calice rempli d’amertume ! Cependant il accepte l’un et l’autre avec une profonde soumission, parce qu’il veut obéir à son Père, et parce qu’il nous aime. Il acquiesce à cet abandon si rigoureux, et pour s’y conformer il s’abandonne aussi lui-même. Il cède tous ses droits, dit saint Léon ; il ne se donne qu’autant de force qu’il lui en faut pour ne pas succomber à la douleur : il empêche le rejaillissement de gloire et de bonheur de sa divinité sur son humanité, pour abandonner celle-ci à la peine, à la tristesse, aux ennuis, aux amertumes ; aux frayeurs et aux larmes. Voilà ce que son amour lui fait endurer pour nous.