Conduite pour passer saintement le carême ~ 3e dimanche de carême

Jour de Persévérance

Pratique

Vous ne sauriez mieux commencer ce jour, consacré à la persévérance, que par vous humilier profondément devant Dieu dans la vue de votre inconstance. Demandez-lui pardon de tant de résolutions et de tant de promesses que vous n’avez pas soutenues ; humiliez-vous, méprisez-vous vous-mêmes, comme vous avez coutume de mépriser les personnes qui, dans le monde, sont taxées de légèreté, d’inconstance et d’infidélité aux hommes, cette faiblesse étant bien plus honteuse, quand on y tombe, envers Dieu. Malgré cette vue de votre inconstance, ne vous désistez pas pour cela de faire aujourd’hui de fortes résolutions d’être à Dieu sans réserve, de le servir, de l’aimer, de fuir le mal et de pratiquer le bien jusqu’au dernier soupir de votre vie, et ne passez point d’heure dans la journée que vous ne renouveliez vos promesses, et que vous ne demandiez à Dieu la persévérance.

Méditation sur la persévérance

Ier POINT. — Lorsque le fort armé, dit Jésus-Christ, garde sa maison, tout ce qu’il possède est en paix. (S. Luc, II.)

C’est ainsi que cet adorable Sauveur, après avoir chassé un démon muet, et s’être attiré l’admiration de tout le peuple, prend occasion d’inviter ses auditeurs à la persévérance dans la pratique du bien, qu’il en fournit tous les moyens, et qu’il en fait sentir tous les avantages dans l’exemple qu’il propose.

Il est lui-même ce fort armé, attentif à garder sa maison, qui est notre âme ; il l’habite, il la protège, et il la défend contre tous ses ennemis. Nous l’y attirons par la prière, nous l’y conservons par l’amour, par la fidélité et par la persévérance dans les bonnes œuvres ; mais nous l’en chassons par notre inconstance.

Faites attention qu’il y a une persévérance chrétienne, et une persévérance finale. La première est l’ouvrage de l’homme, avec la grâce de Dieu ; la seconde est l’ouvrage de Dieu seul. Celle-là consiste à ne jamais se relâcher, et à si bien conserver le fort armé, que nous ne l’obligions jamais à nous abandonner : car le démon prendrait sa place, et il nous ôterait toutes les armes qui faisaient notre force, c’est-à-dire la crainte de Dieu, son amour et les autres vertus, et il nous assujettirait à sa tyrannie.

Ressouvenez-vous que ce ne sont point les commencements que Dieu couronne, mais la fin. Persévérez donc ; mais évitez avec grand soin les écueils de la fausse persévérance. Les voici : le premier est de persévérer quelque temps dans la vertu, et de se relâcher dans la suite, et c’est une inconstance honteuse. Le second est de persévérer longtemps, mais avec tiédeur, et c’est lâcheté. Le troisième est de persévérer longtemps avec ferveur, et d’en tirer des motifs de vanité et d’amour-propre, et c’est présomption ; et tout ceci n’est qu’illusion, et le fantôme de la persévérance.

Prenez ici Jésus-Christ pour modèle de votre persévérance. Souvenez-vous que depuis sa naissance jusqu’à sa mort il n’a jamais cessé de remplir avec la même ardeur les pénibles fonctions de Sauveur : il ne s’est jamais relâché, il a toujours travaillé, toujours souffert jusqu’au moment qu’il a dit : Consummatum est, Tout est consommé ; et c’est au moment qu’il rendit l’âme. Voici le terme où vous devez fixer votre persévérance, si vous voulez mériter la couronne..

Pensez aussi en tremblant qu’il y a une persévérance finale qui consiste dans l’union et dans l’heureuse rencontre du dernier moment de notre vie avec la grâce et la charité, qui est le dénouement de notre prédestination. C’est une grâce que Dieu tient entre ses mains, et il n’est rien qui doive nous faire sentir plus notre faiblesse et notre indépendance, et nous retenir dans la crainte et dans l’humiliation. Ne vous découragez pas cependant, et persuadez-vous que la persévérance chrétienne est un grand acheminement à la persévérance finale. Conservez fidèlement Jésus-Christ, ce fort armé, dans votre cœur, pendant votre vie ; c’est une assurance du moins morale qu’il sera avec vous au moment de votre mort. Gémissez, travaillez, priez en tremblant, comme si tout dépendait de Dieu ; travaillez en espérance et avec confiance, comme si tout dépendait de vous.

IIe POINT. — Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, dit encore Jésus-Christ, il va par les lieux arides, et comme il n’y trouve pas le repos qu’il cherche, il se dit à lui- même : Je retournerai dans la maison d’où je suis sorti.

Faites ici une sérieuse réflexion sur l’inconstance du cœur de l’homme, et sur le peu de fonds qu’on doit faire sur ses plus fortes résolutions. Le démon le sait, et il n’en profite que trop pour le perdre. Rappelez-vous tous ces bons propos que vous avez formés, et que vous avez oubliés ; tous ces beaux projets d’une vie réglée que vous avez faits, et que vous n’avez pas exécutés ; ces brillantes promesses que vous avez tant de fois réitérées au pied des autels, et que vous avez violées quelquefois dès le lendemain ; ces bonnes œuvres que vous avez commencées avec tant d’ardeur, et que vous avez ensuite abandonnées avec tant de lâcheté. Comment osez-vous donc espérer d’être couronné dans le ciel, puisque la couronne ne se donne qu’à la persévérance ?

Dans un jour de dévotion, vous vous êtes senti tout ardent et prêt à tout promettre et à tout entreprendre pour Dieu, et vous vous croyiez alors inébranlable. Après une humble et sincère confession, après une communion fervente, le fort armé était chez vous comme dans sa maison, et tout y était en paix, parce que vous aviez soin de le conserver par la pratique des bonnes œuvres, et par l’éloignement de tout ce qui pouvait introduire la moindre souillure dans votre cœur et dans vos sens.

Vous vous êtes insensiblement relâché, vous avez affaibli votre grâce, et en l’affaiblissant vous avez fortifié votre ennemi. Ce fort armé, que vous avez si mal cultivé, n’y trouvant plus ni ses délices ni son repos, n’y a plus fait ressentir sa divine présence comme auparavant. L’ennemi, attentif à profiter de cette lâcheté et de cette inconstance commencée, vous a attaqué : vous avez résisté, mais faiblement. Il s’est dit alors à lui-même : Je rentrerai dans la maison d’où je suis sorti. Il vous a livré de plus rudes assauts ; vous y avez enfin succombé ; il s’est ensuite établi chez vous ; il y a demeuré, et il y demeurera peut-être jusqu’à ce qu’il vous ait fait commettre des péchés plus énormes que les premiers, et qu’il vous ait causé une fin malheureuse. Voilà les justes et terribles menaces de Jésus-Christ, si bien exprimées dans notre évangile. Défiez-vous donc de votre faiblesse et de votre inconstance ; prenez vos mesures, prévoyez ces malheurs, et mettez tout en usage pour obtenir et pour acquérir la persévérance.

Sentiments

Que j’ai lieu de m’humilier et de gémir, ô mon Dieu, dans la vue de mon inconstance et de mes infidélités, qui sont sans nombre ! Je ne me suis jamais approché de vos autels que je ne vous aie promis de vaincre tous les charmes de la volupté, de dompter mon orgueil, de tout souffrir pour votre gloire, de vous servir avec plus d’ardeur, et de me détacher de toutes les créatures qui pourraient être un obstacle à l’union parfaite que je devais contracter avec vous. Dans cette heureuse disposition, vous êtes entré chez moi par la sainte communion, comme un fort armé, pour me protéger et pour me défendre, et vous avez pris possession de mon âme. Soutenu d’un si puissant protecteur, je croyais que rien n’était capable d’abattre mon courage, de ralentir mon ardeur, ni d’ébranler ma constance ; et j’ai commencé alors à marcher dans les sentiers de la justice et de la perfection. Mais, hélas ! ces heureux moments n’ont pas duré longtemps ; ma ferveur s’est bientôt refroidie, je suis retombé dans ma tiédeur et dans les péchés que j’avais pleurés, et je vous ai contraint de sortir de mon cœur. Ah ! je connais à présent ma faiblesse et mon inconstance, et j’en suis humilié et confus. Dieu de force, soutenez-moi, fortifiez-moi, montrez souvent à mon âme et les couronnes que vous avez préparées à ceux qui persévèrent, et les châtiments terribles que vous avez réservés à ceux qui se relâchent et qui retombent après la pénitence, afin qu’attirée par vos promesses et intimidée par vos menaces, elle vous serve constamment par amour, et qu’elle persévère ainsi dans les bonnes œuvres jusqu’à la mort.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé, dit Jésus- Christ. ( S. Marc, 10. )

Mes chers frères, demeurez fermes et inébranlables, et travaillez sans cesse de plus en plus à l’œuvre de Dieu, sachant que votre travail ne sera pas sans récompense. (Ire Ép. aux Cor., 15.)

Toutes les autres vertus méritent des couronnes ; mais il n’y a que la persévérance qui soit couronnée. (S. Bonaventure.)

Il est inutile de faire le bien, si l’on se désiste avant de mourir. C’est en vain qu’on court avec vitesse, quand on s’arrête avant de parvenir au terme de sa course.

Prière

Regardez-nous, ô Dieu tout-puissant et tout miséricordieux, d’un œil favorable. Écoutez, exaucez les prières que nous vous adressons pour obtenir votre protection contre nos ennemis. Profondément humiliés aux pieds de votre Majesté, nous avouons et nous reconnaissons notre bassesse, notre néant et notre extrême faiblesse. Une infinité d’ennemis nous environnent et nous attaquent, et nous sommes trop faibles pour leur résister sans votre secours. Armez Seigneur, votre bras tout-puissant pour nous protéger et nous défendre, afin que nous puissions résister à toutes leurs attaques, persévérer dans votre amour jusqu’au dernier soupir de notre vie, et mériter ainsi les récompenses éternelles que vous avez promises aux victorieux. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ, votre Fils et notre Seigneur.

Point de la Passion

Jésus accusé

C’est un prodige bien surprenant que la terre ait pu produire dans son sein et fournir des accusateurs contre son Dieu, et que ces accusateurs soient ses propres créatures, qu’il était venu lui-même racheter de la mort et de l’enfer par l’effusion de son sang. C’était peut-être cette douloureuse réflexion qui fit garder à Jésus-Christ un si rigoureux silence pendant qu’on l’accusait d’une manière si injuste, si indigne et si outrageante. Ce silence, qui marquait quelque chose de grand et de divin, embarrassa le pontife ; il lui en fit même un reproche, parce qu’il aurait voulu que ce Sauveur eût parlé, pour avoir le plaisir de le prendre et de le perdre par ses réponses.

Pour le lui faire rompre, il interpose le nom de Dieu. Il le conjure par ce nom si auguste et si respectable de lui dire s’il est le Christ et le Fils de Dieu. Ce n’était ni dans le dessein de le croire, ni de le délivrer de la mort, ni de se faire son disciple, mais de lui en faire un crime capital, faisant ainsi un usage impie et une exécrable profanation de ce qu’il y avait de plus sacré, pour le faire servir à sa mort. Jésus, qui n’avait garde de taire cette importante vérité, qui devait être la base et le fondement de la religion qu’il allait établir, quoiqu’il connût parfaitement qu’elle devait lui coûter la vie, rompit le silence, et avoua qu’il l’était.

Caïphe, qui n’attendait que cet aveu pour prononcer contre lui le premier arrêt de mort, s’abandonna à sa fureur, qu’il déguisa artificieusement sous le voile spécieux de zèle et de religion ; et, oubliant le respect qu’il devait à sa double qualité de prêtre et de juge, il déchira ses habits sacerdotaux, en prononçant à haute voix que Jésus-Christ était un blasphémateur, qu’il était digne de mort, et qu’on n’avait plus besoin d’autres témoins. Sa haine implacable contre Jésus-Christ, soutenue par sa jalousie, le fait descendre honteusement de sa qualité de juge à celle de témoin et d’accusateur. Il change sa parole en cris et en clameurs effroyables, qui se répandirent et se répétèrent dans toute l’assemblée. On les entendit retentir dans toutes les bouches des ennemis du Sauveur, comme par autant d’échos différents ; et Caïphe et le peuple ne formaient plus qu’une voix, qu’un esprit et qu’un cœur, pour conspirer la perte du Sauveur de tous les hommes.

Les peuples se font une loi de suivre l’exemple de ceux qui sont préposés à leur tête pour les instruire et pour les gouverner ; ils cherchent à s’autoriser dans le crime par les dérèglements de ceux qui doivent les en reprendre et les en punir, et qui y tombent eux-mêmes ; et quand ils voient leurs supérieurs sortir de leur caractère par des actions indignes et scandaleuses, ils se font une religion de leurs désordres.

En quelle triste situation était alors le cœur adorable de Jésus-Christ, pendant qu’on le traitait avec une injustice si criante, et qu’on lui faisait de sa divinité un crime et un sacrilège dignes de mort ! Sans doute il était percé de la plus vive douleur qui fut jamais : cependant il souffrait sa peine avec une patience héroïque ; il gardait le silence, quoiqu’il pût se défendre et faire des miracles pour prouver sa divinité.

Instruits par cet exemple et disciples de ce Dieu souffrant, nous nous récrions à la moindre injustice, et, trop sensibles à ce qui nous touche et à ce qui nous afflige, nous nous emportons dès qu’on nous attaque ; plaintes, murmures, impatiences, emportements, tout éclate, et nous cherchons souvent à nous venger ; cependant nous voulons passer pour disciples et pour imitateurs d’un Dieu sauveur qui a souffert sans se plaindre la plus effroyable de toutes les injustices, non dans un faible point d’honneur, mais dans son innocence, dans sa réputation et dans sa vie ; et ce Jésus, si injustement accusé, n’est pas seulement un homme, mais un Dieu.