Conduite pour passer saintement le carême 2e Dimanche de carême

Jour de Transfiguration

Pratique

Appliquez-vous, dès le commencement de la journée, à veiller soigneusement sur les trois puissances de votre âme, qui sont la mémoire, l’entendement et la volonté, pour les rendre dignes d’être transformées en Dieu dans le ciel et d’y concourir à votre bonheur éternel. Que votre mémoire s’occupe, tantôt du souvenir de vos péchés pour les pleurer, tantôt des divines miséricordes pour les connaître. Que votre esprit se captive et s’interdise toutes les pensées mondaines, pour s’occuper de la gloire de Jésus sur le Thabor, et de celle qui vous est promise dans le ciel. Que votre volonté s’occupe à multiplier des actes d’amour et à lui plaire en toutes choses.

Méditation sur la Transfiguration

Ier POINT. – Seigneur, dit Pierre à Jésus, il fait bon ici pour nous ; si vous voulez, bâtissons-y trois tentes, une pour vous, une pour Moïse, et l’autre pour Élie.

Considérez que la transfiguration de Jésus-Christ sur le Thabor est le modèle et le divin original de la transfiguration glorieuse de notre âme dans le ciel, où nous serons transformés, dit l’Apôtre, de clarté en clarté, dans la même image, par l’esprit de Dieu. Transportez-vous en esprit dans ce bienheureux séjour ; oubliez que vous avez un corps et que vous êtes sur la terre ; oubliez tous les objets sensibles qui vous environnent ; oubliez toutes les créatures mortelles, pour penser avec toute l’application dont vous êtes capable au bonheur éternel que Dieu a préparé de toute éternité à ceux qui l’aiment. Dites-vous à vous- même : Si je suis fidèle à mes obligations, si j’aime Dieu de tout mon cœur, et mon prochain comme moi-même, je verrai Dieu, je connaîtrai Dieu, je serai transformé en Dieu ; je serai tout en lui, et il sera tout en moi : les trois puissances de mon âme auront chacune et leur demeure et leur transfiguration ; il y aura plénitude de Dieu dans ma mémoire, lumière de Dieu dans mon esprit, amour de Dieu dans ma volonté.

Oui, votre mémoire sera toujours remplie de Dieu ; elle l’aura toujours présent, sans le pouvoir oublier et rien ne sera capable d’effacer l’agréable souvenir de ses bontés et de ses miséricordes.

Votre esprit sera absorbé dans cet océan de lumière, toujours appliqué à Dieu, sans peine et sans distraction, sans dégoût, sans ennui, sans cesser de le connaître tel qu’il est, et de le voir face à face. Vous verrez Dieu, vous vous verrez en Dieu, vous verrez toutes les créatures en Dieu. Vous verrez la grandeur de cet être Suprême, le brillant de sa majesté, les entrailles de sa miséricorde, les mystères de sa justice, les ressources de sa providence, les trésors de sa sagesse, les tendresses de son amour, en un mot, les secrets de son cœur et toutes ses adorables perfections.

Votre cœur sera transformé par le pur amour, qui est Dieu même ; il perdra heureusement tout ce qu’il a de grossier et de terrestre, par l’action douce et toute-puissante de ce feu céleste et divin ; il sera concentré et absorbé dans le cœur de Dieu même, pour n’en sortir jamais. Ah ! s’il y a un vrai plaisir d’aimer l’objet le plus beau, le plus parfait et le plus aimable, d’être sûr de l’aimer éternellement, et d’en être aimé de même, de quel bonheur jouira notre âme dans cette transfiguration bienheureuse qui lui est préparée ! Travaillez donc à vous en rendre digne.

IIe POINT. — Lorsqu’il parlait encore, une nuée lumineuse les couvrit, et les apôtres tombèrent la face contre terre.

Ne vous laissez pas si fort éblouir par l’éclat de cette transfiguration, que vous ne pensiez à travailler efficacement à votre transfiguration spirituelle, qui est l’unique moyen de vous assurer l’autre. Tant que vous serez en ce monde, ne dites point comme Pierre : « Seigneur, il fait bon ici pour nous. » Il n’y fait bon qu’en passant, et autant que vous travaillerez à réformer toutes les puissances de votre âme pour la rendre digne de posséder Dieu. Voici en quoi consiste cette transfiguration : extirper de votre mémoire le souvenir des choses profanes et criminelles, des vanités du siècle, des plaisirs sensuels, des paroles équivoques, et de tout ce qui pourrait souiller la pureté de ce sanctuaire, qui doit être éternellement rempli de Dieu. Gravez-y à présent sa loi en caractères ineffaçables, avec le souvenir de ses bienfaits ; retenez-y fidèlement les vérités dont vous ayez été le plus touché, et ne les oubliez pas.

Appliquez votre esprit à la connaissance de Dieu et de vous-même ; n’ayez de la curiosité et du goût que pour ces vérités solides et édifiantes qui émanent de la première vérité, qui est Dieu, et qui y conduisent. Brisez dans votre esprit, dit saint Augustin, toutes les idoles de fausseté, si vous voulez qu’il soit le temple de la vérité. Cherchez les grandes vérités par des lectures, des méditations et des oraisons fréquentes, où on les trouve. Retirez-vous, comme Jésus-Christ, dans la solitude et sur une montagne. Il faut de la retraite et de l’élévation d’esprit pour connaître et pour goûter la vérité. Écoutez Moïse et Élie, ce sont des hommes divins qui en ont été remplis, et qui l’ont annoncée sans déguisement et sans flatterie. Écoutez Jésus-Christ avec encore plus d’attention, il en est la source, le maître et le docteur.

Travaillez sur toutes choses à la transfiguration de votre volonté, c’est-à-dire de voire cœur ; ayez la noble ambition de vouloir le faire ressembler à celui de votre adorable Sauveur. On va au ciel, dit saint Augustin, non par les démarches du corps, mais par celles du cœur. Il ne marche pas seulement, il vole, il a des ailes, et c’est l’amour qui les lui donne. Comme il monte vers le ciel par son amour, il en descend par sa nonchalance et par sa froideur. Songez à lui interdire toutes les attaches et toutes les sensibilités qui n’ont pas Dieu seul pour objet. Quand le cœur est attendri par une créature mortelle, il n’est plus capable d’être touché de Dieu ; un sentiment est l’exclusion de l’autre.

Pensez à ce que fait Jésus pour rendre ses Apôtres sensibles au seul bonheur éternel. Il s’en approche, dit notre Évangile, il les touche et il leur parle. Cette approche si charitable, cet attouchement sacré, ce langage divin, les réveillent ; ils ne voient plus que Jésus-Christ seul, toutes les autres créatures sont éloignées de leurs yeux. Demandez-lui la même grâce.

Sentiments

Conduisez-moi, Seigneur, dans la solitude ; elle me sera bien délicieuse, pourvu que je sois avec vous, que je ne vous perde point de vue, que vous y parliez à mon cœur, et que j’y parle au vôtre ; toutes les compagnies les plus agréables des créatures seront incapables de me toucher et de me plaire. Menez-moi, comme vos Apôtres, sur cette montagne mystique, afin que je ne m’attache jamais à la terre, et que je dédaigne d’écouter les sentiments terrestres qui m’empèchent de m’élever jusqu’à vous. Hélas ! je puis dire avec bien plus de sujet que le Roi-prophète Je suis attaché au limon de la terre, où il n’y a point de substance. Cependant mon âme est faite pour le ciel, et elle devrait faire consister son bonheur à s’élever en esprit jusqu’à ce céleste séjour, où elle espère faire sa demeure éternelle.

Approchez-vous de moi, Seigneur, comme vous vous êtes approché de vos Apôtres éblouis par l’éclat de votre gloire. Que je sente votre divine présence dans le plus intime de mon âme, et ne vous en éloignez jamais. Touchez-Moi, ô mon Dieu, pour me réveiller de ma nonchalance et de mon assoupissement, et allumez dans mon cœur le feu de votre divin amour, de manière qu’il devienne incapable d’être touché et attendri par l’amour de la créature. Parlez à mon âme, elle vous écoute, et elle ne laissera tomber à terre aucune de vos paroles. Ouvrez-moi les yeux, de manière que je n’envisage plus que vous seul. Enfin aidez-moi à transfigurer tellement mon âme, par une vraie conversion de mœurs, que je sois digne, à la fin de ma vie, de cette transfiguration éternelle et bienheureuse après laquelle j’aspire.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

N’ayant plus de voile qui nous couvre le visage, et contemplant la gloire du Seigneur, nous serons transformés dans la même image, de clarté en clarté, par l’Esprit de Dieu. (2e Épît. aux Cor., 3.)

Dépouillez-vous du vieil homme, qui se corrompt en suivant l’illusion de ses passions, et renouvelez-vous dans l’intérieur de votre âme. (Épît. aux Éph., 4)

Renouvelez votre cœur par l’exclusion des désirs charnels quand ils seront transfigurés, l’amour de Dieu en prendra la place. (S. Bernard.)

Nous travaillons avec succès à notre transfiguration, quand nous évitons et que nous pleurons amèrement les œuvres du vieil homme, et que nous nous efforçons de suivre les traces du nouveau, qui est Jésus-Christ. (Le.vén. Bède.)

Prière

Souverain Seigneur, à qui rien n’est caché de tout de qui se passe de plus secret dans nos cœurs, vous voyez combien nous sommes destitués de vertus, et combien nous vous avons offensé par les trois puissances de notre âme, aussi bien que par le dérèglement de nos sens extérieurs. Soyez en nous et autour de nous un gardien fidèle, un puissant défenseur, et un Dieu de miséricorde. Transformez-nous, faites de nous des créatures nouvelles, et par une vraie pénitence, et par une sincère conversion de mœurs. Soutenez-nous, soyez notre force contre toutes les adversités qui peuvent arriver à notre corps, et purifiez nos âmes de toutes mauvaises pensées qui peuvent en souiller la pureté. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ, votre Fils et notre Seigneur.

Point de la Passion

Baiser de Judas

Un baiser fut le détestable signal dont Judas se servit pour livrer Jésus-Christ entre les mains de ses plus cruels ennemis. Comme cet adorable Sauveur était accompagné de plusieurs de ses Apôtres, ils voulurent prendre toutes leurs précautions, de crainte de se méprendre et de manquer un coup si important. Judas leur avait dit : Prenez celui que je baiserai ; c’est Lui, tenez-le bien et menez-le sûrement, de peur qu’Il ne vous échappe. Tende eum, et ducite caute. Ces paroles sont remarquables : Tenez-le. Ah ! si Jésus avait voulu, se serait-Il laissé tenir, lui qui était le Tout-Puissant ? Ducite, conduisez-le : se serait-il laissé conduire par des scélérats, Lui qui était la voie ? Caute, avec précaution : n’aurait-il pas rompu toutes leurs mesures, lui qui était la sagesse même ?

Encore, si ce traître s’était ouvertement déclaré contre Jésus-Christ, sans mettre en usage les marques de la plus tendre amitié pour couvrir sa perfidie, son crime aurait été moins énorme ; mais il salue Jésus-Christ avec toutes sortes de démonstrations de respect et d’amour : il l’appelle son Maître, il a la hardiesse de le baiser au visage et de poser sa bouche perfide et sacrilège sur la bouche innocente et respectable de son maître et de son Dieu, pendant qu’il a la trahison dans le cœur, et dans le moment qu’il l’exécute. Jésus ne retire pas sa bouche, il reçoit ce baiser sans s’émouvoir, lui qui pouvait foudroyer cet imposteur ; il lui fait même un reproche de tendresse, il l’appelle encore son ami, pour le faire rentrer en lui-même et pour lui toucher le cœur. Il lui dit seulement : « Ah ! mon ami, vous trahissez le Fils de l’homme par un baiser ! » Quel excès de bonté dans le Sauveur ! Quelle perfidie, quelle imposture, quelle noirceur et quelle ingratitude dans cet apostat ?

C’est ainsi que les mauvais communiants, imitateurs de ce perfide, vont donner à Jésus-Christ le baiser de la paix à la sainte table, pendant qu’ils lui font une cruelle guerre par leur libertinage et par leurs continuelles rechutes dans le péché. C’est ainsi qu’ils vont non seulement lui donner un baiser, mais le recevoir dans leur bouche, sur leur langue, et le placer auprès de leur cœur, pendant qu’ils ont dessein de continuer leurs outrages. C’est ainsi qu’ils vont lui donner un signe imposteur de tendresse, de respect et de réconciliation, pour mieux cacher sous la nappe de l’autel une mauvaise habitude dont ils ne veulent pas se défaire. C’est ainsi que, chargés de crimes et de trahisons, ils vont le chercher non dans le jardin et pendant les ténèbres, mais dans son propre sanctuaire, en plein jour, et à la face de tout un peuple, pour le crucifier de nouveau, non par les mains des Juifs, mais par leurs propres mains.