Conduite pour passer saintement le carême 1er DIMANCHE DE CARÊME

Jour de Combat

Pratique

Commencez la journée par demander à Dieu qu’il vous mette lui-même les armes à la main pour combattre contre vos ennemis, qui sont les siens, qu’il soutienne votre faiblesse, qu’il anime votre courage et qu’il vous donne la victoire. Soyez aujourd’hui plus attentif que jamais sur toutes les pensées de votre esprit, sur toutes les saillies de votre amour-propre, et sur tous les mouvements de votre cœur. Ne vous en permettez pas un seul qui soit imparfait et qui déplaise à Dieu. Combattez votre délicatesse, votre vanité, vos retours sur vous-même, vos vaines joies, et, pour mieux combattre, gardez un grand silence. En un mot, apprenez à découvrir les ruses de votre ennemi et à repousser généreusement tous ses assauts, afin que vous puissiez le faire avec plus de succès tout le reste de votre vie.

MÉDITATION SUR LES COMBATS SPIRITUELS

Ier POINT. — Jésus a été conduit dans le désert par le Saint-Esprit pour y être tenté du diable ; et il eut faim après avoir jeûné l’espace de quarante jours et de quarante nuits. Il y fut tenté de gourmandise, d’avarice et d’ambition ; mais il soutint ces combats en héros divin, il évinça cet infâme tentateur par trois oracles qui le confondirent, et l’obligèrent à prendre honteusement la fuite. (S. Matth., 4).

Il faut donc combattre ; on ne peut plus s’en dispenser, puisque Dieu nous le commande, et qu’il veut bien nous en donner l’exemple. Mais pour bien combattre et pour remporter plus sûrement la victoire, il faut avoir, comme cet adorable Sauveur, le Saint-Esprit pour guide et pour conducteur, l’oraison pour défense, la fuite du monde pour armes, et la solitude pour champ de bataille.

Quand on combat ainsi, on court avec assurance à la victoire ; de là vient par conséquent que quand on s’expose soi-même au péril avec présomption, que quand on se répand dans le monde avec dissipation, et qu’on n’a pas recours à la prière et au jeûne, on est beaucoup plus faible, le démon beaucoup plus fort, et qu’on est bientôt terrassé.

Soyez persuadé qu’il n’y a.point d’autre chemin qui conduise au ciel que celui des combats : des combats d’où nous sortons victorieux, et non de ceux dans lesquels nous avons lâchement succombé. C’est une vérité de foi prêchée par l’Apôtre, que personne ne sera couronné qu’après avoir légitimement combattu. Jésus-Christ, le Saint des saints et le premier des prédestinés, a été tenté ; il a combattu ; il a été victorieux ; c’est par là qu’il a acquis sa gloire ; vous ne manquerez pas d’être attaqué, si Dieu veut vous sauver.

Quand vous auriez acquis toutes les vertus chrétiennes, quand vous seriez parvenu à la plus éminente perfection, il faut toujours combattre et être attaqué, tantôt par ce que les passions ont de plus vif et de plus furieux, tantôt par ce qu’elles ont de plus séduisant et de plus flatteur, et ne se laisser jamais abattre. Dieu se plaît à être ainsi servi parmi les alarmes ; et ces alarmes produisent toujours la véritable paix à l’âme, lorsqu’on ne s’est laissé ni corrompre à la volupté, ni enfler à la vanité, ni décourager à la douleur.

Les tentations sont plus nécessaires que vous ne pensez : elles vous mettent en garde contre la vanité et l’amour-propre ; elles vous empêchent de présumer de vos forces ; elles vous humilient en vous faisant sentir tout le poids de votre faiblesse, et c’est par là qu’elles vous soutiennent dans la grâce et dans la continuelle dépendance de Dieu.

Quand vous êtes exposé au combat et à la tentation, faites toujours attention que l’enfer vous menace si vous succombez, et que le ciel vous attend si vous résistez dès le moment que vous sentez la première pointe de la passion naissante. Soutenez donc généreusement le combat, vous serez soutenu vous-même ; mais surtout mourez plutôt que de rendre les armes.

IIè POINT. Retire-toi de moi, Satan. C’est ainsi qu’il faut parler avec hardiesse et intrépidité au démon qui nous tente. Est-ce ainsi que vous résistez ? Ne mollissez-vous point quand il faut combattre ? N’êtes-vous point du nombre de ces âmes lâches que le moindre combat effraye, qui ne font des vœux au Ciel que pour obtenir une tranquillité flatteuse, que Dieu ne leur acorde que quand il est en colère, et qui renonceraient volontiers aux couronnes, si l’on voulait les exempter de combats et des peines de l’autre vie ?

Mais ne diriez-vous point aussi que vous pourriez bien vous passer de ces alarmes, parce que vous ne commettez pas de grands crimes, que vos passions sont tranquilles, et que vous n’êtes pas susceptible de ces impressions piquantes et importunes qui sollicitent à l’ambition, à la gourmandise, à l’avarice et à la volupté ? Mais sondez bien ici votre cœur. Pourquoi vos passions sont-elles tranquilles ? C’est peut-être parce que vous ne faites aucun effort pour les dompter ; le peu d’appréhension que vous avez de tomber vous exempte des alarmes que les âmes timorées ressentent pour l’ordinaire ; vous avez trop d’indifférence ; vous agissez sans faire assez d’attention sur vos démarches, et vous n’avez pas dans le fond de votre âme assez d’horreur pour le péché, ni assez de crainte de déplaire à Dieu.

Faites réflexion qu’il est impossible d’aimer Dieu sans appréhender de l’offenser ; qu’on ne peut avoir cette appréhension vive et habituelle de l’offenser sans avoir toujours le danger présent devant les yeux. On serait moins combattu et moins tenté si l’on avait la conscience moins timorée ; la loi qu’on est résolu d’observer à quelque prix que ce soit nous fera bien sentir le mal qui lui est opposé ; et c’est par cette loi de Dieu, dit l’Apôtre, que l’on sent chez soi celle du péché.

Le démon, dit saint Augustin, néglige de tenter ces âmes indifférentes pour le bien et pour le mal, qui ne lui résistent pas assez, et qu’il est sûr de vaincre quand il voudra les attaquer ; ce sont des sujets qu’il méprise ; et il n’a attaqué Jésus-Christ au sortir de la solitude, de son jeûne et de son entretien avec son Père, que parce qu’il n’a de l’ardeur que pour terrasser les saints.

Prenez donc votre, résolution de combattre, et de bien combattre ; mais pour avoir une heureuse issue de vos combats, revêtez-vous de Jésus-Christ, dit l’Apôtre : il sera votre force. (Épît. aux Romains, 3.)Si vous avez l’avantage sur le démon et sur vos passions, ne manquez pas de lui en attribuer toute la gloire ; si vos yeux sont détournés des objets dangereux, rendez grâces aux yeux éteints de ce Sauveur expirant sur la croix ; si vos mains n’ont point commis d’injustice, remerciez-en ses mains toutes sanglantes et percées de clous ; si votre cœur ne s’est point laissé percer des flèches impures de la volupté, rendez-en grâces à ce cœur adorable percé d’une lance.

Sentiments

Quoi ! mon Seigneur et mon Dieu, je vous vois les armes à la main et aux prises avec la plus détestable, la plus odieuse et la plus infâme de toutes les créatures, qui est le démon, et je m’effraye quand il est question de vous marquer mon amour et ma fidélité par les combats auxquels vous m’engagez vous-même, et où vous ne m’engagez que dans le dessein de me couronner, si je remporte la victoire ! Il y a longtemps que vous m’avez mis dans le champ de bataille, et que vous m’avez promis non seulement votre assistance, votre protection et votre force, mais encore d’être à mes côtés pour m’apprendre à combattre et pour m’aider à vaincre. Hélas ! avec tous ces secours, de quelle lâcheté ne suis-je point coupable ! Combien de fois ai-je refusé le combat ! combien de fois ai-je succombé lâchement dans le combat !

Quelle victoire ai-je remportée jusqu’à présent sur ma passion dominante, sur ma paresse, sur mon orgueil, sur mon inconstance dans le bien, sur mes attaches trop sensibles et sur ma délicatesse ? Qu’ai-je gagné sur mon humeur, sur mon tempérament et sur mes anciennes habitudes ? Je suis aussi vif et aussi prompt dans mes ressentiments, aussi lâche et aussi infidèle dans mes pratiques, aussi répandu et aussi dissipé dans le monde, aussi ardent aux parties de plaisir, aussi vain et aussi plein de moi-même que je l’étais autrefois ; je n’ai encore rien fait pour l’amour de mon Dieu et pour assurer mon salut. J’avais, Seigneur, votre grâce, votre protection, votre exemple, votre divine parole, vos inspirations, vos sacrements, votre sang, enfin je vous avais tout entier ; et, de tous ces secours, je n’ai rien mis en usage pour ma sanctification. Aidez-moi, je veux combattre, je veux souffrir et remporter autant de victoires que je soutiendrai de combats, pour mériter la couronne que vous avez promise aux victorieux.

Sentences de l’Écriture Sainte et des Saints Pères

Personne ne sera couronné s’il n’a légitimement combattu. (2è Épît. à Timoth., 2.)

J’ai bien combattu, j’ai achevé ma course ; j’ai gardé la foi ; il me reste à recevoir la couronne de justice que le Seigneur me rendra comme un juste juge. (2è Épît. à Timoth., 4.)

Dieu nous exhorte à combattre, il nous aide à vaincre, il est présent à nos combats, il nous relève quand nous tombons, et il nous couronne après la victoire. (S. Bernard.)

Combattre légitimement, c’est mépriser parfaitement le monde, c’est résister parfaitement au démon, c’est se dompter parfaitement soi-même. (S. Augustin.)

Prière

Souverain Seigneur, qui avez institué ces jours annuels de jeûne et d’abstinence pour purifier l’Église, qui est votre épouse, et pour la rendre plus digne de vos grâces et de vos tendresses accordez à cette famille qui est répandue par tout le monde, et dont vous êtes le père aussi bien que l’époux, la force et le courage de combattre et de vaincre jusqu’à la mort, afin qu’elle mérite par ses bonnes œuvres la couronne éternelle qu’elle espère recevoir de notre bonté, puisqu’en couronnant nos mérites vous couronnez vos dons. Nous vous en prions par les mérites de Jésus-Christ.

Point de la Passion

Jésus va au jardin des Oliviers

Après la scène eucharistique, Jésus prépara les Apôtres au combat qu’il fallait soutenir la nuit suivante ; il leur parla clairement de sa mort prochaine ; il leur prédit leur lâcheté, surtout à Pierre, qui lui fit, aussi bien que les autres, de grandes protestations de courage et de fidélité, qui s’évanouirent dans le moment où il fallait en donner la preuve.

Avant de partir, il récita le cantique avec ses Apôtres. Le cantique est le symbole de l’expression de la joie, et ce Sauveur était absorbé dans la tristesse ! Mais comme son heure était venue, il partit sans différer pour se rendre au lieu des combats, où il devait décider de notre sort et du sien. Il va au jardin, qui est pour l’ordinaire un lieu de délices ; et il va avec la même contenance et avec les mêmes Apôtres qui l’accompagnèrent autrefois sur le Thabor, lieu de plaisir et de gloire, pour nous montrer que ses souffrances, quoique infinies, ne laissaient pas de lui être agréables en un sens, puisqu’elles accéléraient notre bonheur, et qu’elles secondaient le désir violent qu’il avait de nous sauver de la mort par la sienne.

Mais quelle différence entre le Thabor et le jardin des Oliviers ! Le Thabor servit de théâtre à sa gloire, et le jardin sert de témoin et de précurseur à ses opprobres. Sur le Thabor, sa face était éclatante de lumière ; dans le jardin, elle était toute couverte de confusion. Sur le Thabor, le Père éternel parlait favorablement, et il donnait des témoignages authentiques de sa tendresse à Jésus-Christ pendant qu’il gardait le silence ; dans ce funeste jardin, Jésus-Christ parle, il prie, il pleure des larmes de sang, il pousse des soupirs et des sanglots, et son Père refuse de lui répondre. Là ce divin Sauveur confortait ses disciples, et il soutenait leurs esprits accablés du poids et du brillant de sa gloire ; ici il a besoin d’être soutenu lui-même, et tout le monde l’abandonne. Là les Apôtres demandaient à bâtir des tabernacles ; ici ils ne cherchent qu’a fuir honteusement, et, au lieu de veiller et de prier avec Jésus-Christ pour se préparer à le défendre, ils s’endorment lâchement.

Soyons plus vigilants et plus généreux que ces Apôtres ; allons en esprit dans ce jardin de mystères et de prodiges, qui renferme et notre salut et notre Sauveur ; allons prier avec ce Dieu agonisant, qui prie lui-même pour assurer notre bonheur ; allons le défendre jusqu’à la dernière goutte de notre sang. Allons-y, non comme dans un jardin de délices, mais comme dans un jardin de douleurs, puisque nous devons faire consister nos délices et notre gloire à souffrir avec Jésus-Christ et pour Jésus-Christ. C’est un jardin mille fois plus auguste et plus respectable que celui des plus magnifiques palais des rois, et même que tous les sanctuaires du monde. L’herbe en est foulée par les pieds, par les genoux et par le corps prosterné d’un Dieu Sauveur ; l’air qu’on y respire retentit du bruit de ses soupirs et de ses sanglots, et la terre est arrosée de ses larmes et de son sang. Allons adorer ces précieux et sanglants vestiges avec des sentiments de compassion, de douleur et de tendresse.