Dimanche de la Quinquagésime

Dom Guéranger ~ L’année liturgique
Dimanche de la Quinquagésime

La vocation d’Abraham est le sujet que l’Église offre aujourd’hui à nos méditations. Quand les eaux du déluge se furent retirées, et que le genre humain eut de nouveau couvert la surface de la terre, la corruption des mœurs qui avait allumé la vengeance de Dieu reparut parmi les hommes, et l’idolâtrie, cette plaie que la race antédiluvienne avait ignorée, vint mettre le comble à tant de désordres. Le Seigneur, prévoyant dans sa divine sagesse la défection des peuples, résolut de se créer une nation qui lui serait particulièrement dévouée, et au sein de laquelle se conserveraient les vérités sacrées qui devaient s’éteindre chez les Gentils. Ce nouveau peuple devait commencer par un seul homme, père et type des croyants. Abraham, plein de foi et d’obéissance envers le Seigneur, était appelé à devenir le père des enfants de Dieu, le chef de cette génération spirituelle à laquelle ont appartenu et appartiendront jusqu’à la fin des siècles tous les élus, tant de l’ancien peuple que de l’Église chrétienne.

Il nous faut donc connaître Abraham, notre chef et notre modèle. Sa vie se résume tout entière dans la fidélité à Dieu, dans la soumission à ses ordres, dans l’abandon et le sacrifice de toutes choses, pour obéir à la sainte volonté de Dieu. C’est le caractère du chrétien ; hâtons-nous donc de puiser dans la vie de ce grand homme tous les enseignements qu’elle renferme pour nous.

Le texte de la Genèse que nous donnons ci-après servira de fondement à tout ce que nous avons à dire sur Abraham. La sainte Église le lit aujourd’hui dans l’office des matines.

Du Livre de la Genèse. Chap. 12

Or le Seigneur dit à Abram : Sors de ton pays, et de ta parenté, et de la maison de ton père, et viens dans la terre que je te montrerai ; et je ferai sortir de toi un grand peuple, et je glorifierai ton nom, et tu seras béni. Je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront ; et toutes les familles de la terre seront bénies en toi. Abram sortit donc comme le Seigneur le lui avait commandé, et Loth alla avec lui. Or, Abram était âgé de soixante-quinze ans, lorsqu’il sortit de Haran, et il emmena avec lui Saraï son épouse et Loth fils de son frère, tout ce qu’ils possédaient, et tout ce qui leur était né dans Haran : et ils sortirent pour aller dans la terre de Chanaan. Lorsqu’ils y furent arrivés, Abram pénétra jusqu’au lieu appelé Sichem et jusqu’à la Vallée-Illustre ; le Chananéen occupait alors cette terre. Or, le Seigneur apparut à Abram, et lui dit : Je donnerai cette terre à ta postérité. Abram éleva en cet endroit un autel au Seigneur qui lui était apparu, et étant passé de là vers la montagne qui est à l’orient de Bethel, il y dressa sa tente, ayant Bethel à l’occident et Haï à l’orient. Il éleva encore en ce lieu un autel au Seigneur, et il invoqua son nom.

Quelle plus vive image pouvait nous être offerte du disciple de Jésus-Christ que celle de ce saint patriarche, si docile et si généreux à suivre la voix de Dieu qui l’appelle ? Avec quelle admiration ne devons-nous pas dire, en répétant la parole des saints pères : « Ô homme véritablement chrétien avant même que le Christ fût venu ! ô homme évangélique avant l’évangile ! ô homme apostolique avant les apôtres ! » À l’appel du Seigneur, il quitte tout, sa patrie, sa famille, la maison de son père, et il s’avance vers une région qu’il ne connaît pas. Il lui suffit que Dieu le conduise ; il se sent en sûreté, et ne regarde pas en arrière. Les apôtres eux-mêmes ont-ils fait davantage ? Mais voyez la récompense. En lui toutes les familles de la terre seront bénies ; ce Chaldéen porte dans ses veines le sang qui doit sauver le monde. Il clora néanmoins ses paupières, avant de voir se lever le jour où, après bien des siècles, un de ses petits-fils, né d’une vierge et unie personnellement au Verbe divin, rachètera toutes les générations passées, présentes et futures. Mais en attendant que le ciel s’ouvre pour le Rédempteur et pour l’armée des justes qui auront déjà conquis la couronne, les honneurs d’Abraham dans le séjour de l’attente seront dignes de sa vertu et de ses mérites. C’est dans son sein [1], autour de lui, que nos premiers parents purifiés par la pénitence, que Noé, Moïse, David, tous les justes en un mot, jusqu’à Lazare l’indigent, ont goûté les prémices de ce repos, de cette félicité qui devait les préparer à l’éternelle béatitude. Ainsi Dieu reconnaît l’amour et la fidélité de sa créature.

Quand les temps furent accomplis, le Fils de Dieu, en même temps fils d’Abraham, annonça la puissance de son Père, qui s’apprêtait à faire sortir une nouvelle race d’enfants d’Abraham des pierres même de la gentilité. Nous sommes, nous chrétiens, cette nouvelle génération ; mais sommes-nous dignes de notre Père ? voici ce que dit l’apôtre des Gentils : « Plein de foi, Abraham obéit au Seigneur ; il partit sans délai pour se rendre dans le lieu qui devait être son héritage, et il se mit en route, ne sachant pas où il allait. Plein de foi, il habita cette terre qui lui avait été promise, comme si elle lui eût été étrangère, vivant sous la tente, avec Isaac et Jacob, les cohéritiers de la promesse ; car il attendait cette cité dont les fondements ont Dieu même pour auteur et pour architecte [2]. »

Si donc nous sommes les enfants d’Abraham, nous devons, ainsi que la sainte Église nous en avertit, en ce temps de la Septuagésime, nous regarder comme des exilés sur la terre, et vivre déjà, par l’espérance et l’amour, dans cette unique patrie dont nous sommes exilés, mais dont nous nous rapprochons chaque jour, si, comme Abraham, nous sommes fidèles à occuper les diverses stations que le Seigneur nous indique. Dieu veut que nous usions de ce monde comme n’en usant pas [3] ; que nous reconnaissions à toute heure qu’il n’est point pour nous ici-bas de cité permanente [4], et que notre plus grand malheur et notre plus grand danger serait d’oublier que la mort doit nous séparer violemment de tout ce qui passe.

Combien donc sont loin d’être de véritables enfants d’Abraham ces chrétiens qui, aujourd’hui et les deux jours suivants, se livrent à l’intempérance et à une dissipation coupable, sous le prétexte que la sainte quarantaine va bientôt s’ouvrir ! On s’explique aisément comment les mœurs naïves de nos pères ont pu concilier avec la gravité chrétienne ces adieux à une vie plus douce que le carême venait suspendre, de même que la joie de leurs festins dans la solennité pascale témoignait de la sévérité avec laquelle ils avaient gardé les prescriptions de l’Église. Mais si une telle conciliation est toujours possible, combien de fois n’arrive-t-il pas que cette chrétienne pensée des devoirs austères que l’on aura bientôt à remplir, s’efface devant les séductions d’une nature corrompue, et que l’intention première de ces réjouissances domestiques finit par n’être plus même un souvenir ? Qu’ont-ils de commun avec les joies innocentes que l’Église tolère dans ses enfants, ceux pour qui les jours du carême ne se termineront pas par la réception des sacrements divins qui purifient les cœurs et renouvellent la vie de l’âme ? Et ceux qui se montrent avides de recourir à des dispenses qui les mettent plus ou moins sûrement à couvert de l’obligation des lois de l’Église, sont-ils fondés à préluder par des fêtes à une carrière durant laquelle, peut-être, le poids de leurs péchés, loin de s’alléger, deviendra plus lourd encore ?

Puissent de telles illusions captiver moins les âmes chrétiennes ! puissent ces âmes revenir à la liberté des enfants de Dieu, liberté à l’égard des liens de la chair et du sang, et qui seule rétablit l’homme dans sa dignité première ! Qu’elles n’oublient donc jamais que nous sommes dans un temps où l’Église elle-même s’interdit ses chants d’allégresse, où elle veut que nous sentions la dureté du joug que la profane Babylone fait peser sur nous, que nous rétablissions en nous cet esprit vital, cet esprit chrétien qui tend toujours à s’affaiblir. Si des devoirs ou d’impérieuses convenances entraînent durant ces jours les disciples du Christ dans le tourbillon des plaisirs profanes, qu’ils y portent du moins un cœur droit et préoccupé des maximes de l’évangile. À l’exemple de la vierge Cécile, lorsque les accords d’une musique profane retentiront à leurs oreilles, qu’ils chantent à Dieu dans leurs cœurs, et qu’ils lui disent avec cette admirable épouse du Sauveur : « Conservez-nous purs, Seigneur, et que rien n’altère la sainteté et la dignité qui doivent toujours résider en nous ». Qu’ils évitent surtout d’autoriser, en y prenant part, ces danses libertines, où la pudeur fait naufrage, et qui seront la matière d’un si terrible jugement pour ceux et celles qui les encouragent. Enfin qu’ils repassent en eux-mêmes ces fortes considérations que leur suggère saint François de Sales : Tandis que la folle ivresse des divertissements mondains semblait avoir suspendu tout autre sentiment que celui d’un plaisir futile et trop souvent périlleux, d’innombrables âmes continuaient d’expier éternellement sur les brasiers de l’enfer les fautes commises au milieu d’occasions semblables ; des serviteurs et servantes de Dieu, à ces mêmes heures, s’arrachaient au sommeil pour venir chanter ses louanges et implorer ses miséricordes sur vous ; des milliers de vos semblables expiraient d’angoisses et de misère sur leur triste grabat ; Dieu et ses anges vous considéraient attentivement du haut du ciel ; enfin, le temps de la vie s’écoulait, et la mort avançait sur vous d’un degré qui ne reculera pas [5].

Il était juste, nous en convenons, que ces trois premiers jours de la Quinquagésime, ces trois derniers jours encore exempts des saintes rigueurs du carême, ne s’écoulassent pas sans offrir quelque aliment à ce besoin d’émotions qui tourmente tant d’âmes. Dans sa prévision maternelle, l’Église y a songé ; mais ce n’est pas en abondant dans le sens de nos vains désirs d’amusements frivoles, et des satisfactions de notre vanité. À ceux de ses enfants sur lesquels la foi n’a pas encore perdu son empire, elle a préparé une diversion puissante, en même temps qu’un moyen d’apaiser la colère de Dieu, que tant d’excès provoquent et irritent. Durant ces trois jours, l’Agneau qui efface les péchés du monde est exposé sur les autels. Du haut de son trône de miséricorde, il reçoit les hommages de ceux qui viennent l’adorer et le reconnaître pour leur roi ; il agrée le repentir de ceux qui regrettent à ses pieds d’avoir suivi trop longtemps un autre maître que lui ; il s’offre à son Père pour les pécheurs qui, non contents d’oublier ses bienfaits, semblent avoir résolu de l’outrager en ces jours plus que dans tout autre temps de l’année.

Cette sainte et heureuse pensée d’offrir une compensation à la divine majesté pour les péchés des hommes, au moment même où ils se multiplient davantage, et d’opposer aux regards du Seigneur irrité son propre Fils, médiateur entre le ciel et la terre, fut inspirée dès le 16e siècle au pieux cardinal Gabriel Paleotti, archevêque de Bologne, contemporain de saint Charles Borromée et émule de son zèle pastoral. Ce dernier s’empressa d’adopter lui-même pour son diocèse et pour sa province une coutume si salutaire. Plus tard, au 18e siècle, Prosper Lambertini, qui gouverna avec tant d’édification la même Église de Bologne, eut à cœur de suivre les traditions de Paleotti son prédécesseur, et d’encourager son peuple à la dévotion envers le très saint Sacrement, dans les trois jours du carnaval ; et étant monté sur la chaire de saint Pierre sous le nom de Benoît XIV, il ouvrit le trésor des indulgences en faveur des fidèles qui, durant ces mêmes jours, viendraient visiter notre Seigneur dans le divin mystère de son amour, et implorer le pardon des pécheurs. Cette faveur ayant d’abord été restreinte aux Églises de l’état romain, Clément XIII, en 1765, daigna l’étendre à l’univers entier, en sorte que cette dévotion, dite communément des Quarante heures, est devenue l’une des plus solennelles manifestations de la piété catholique. Empressons-nous donc d’y prendre part ; comme Abraham, dérobons-nous aux profanes influences qui nous assiègent, et cherchons le Seigneur notre Dieu ; faisons trêve pour quelques instants aux dissipations mondaines, et venons mériter, aux pieds du Sauveur, la grâce de traverser celles qui nous seraient inévitables, sans y avoir attaché notre cœur.

Considérons maintenant la suite des mystères du dimanche de la Quinquagésime. Le passage de l’évangile que l’Église nous y présente contient la prédiction que le Sauveur fit à ses apôtres sur sa passion qu’il devait bientôt souffrir à Jérusalem. Cette annonce si solennelle prélude aux douleurs que nous célébrerons bientôt. Qu’elle soit donc reçue dans nos cœurs avec attendrissement et reconnaissance ; qu’elle les aide dans ces efforts qui les arracheront à eux-mêmes pour les mettre à la disposition de Dieu, comme fut le cœur d’Abraham. Les anciens liturgistes ont remarqué aussi la guérison de l’aveugle de Jéricho, symbole de l’aveuglement des pécheurs, en ces jours où les bacchanales du paganisme semblent si souvent revivre au milieu des chrétiens. L’aveugle recouvra la vue, parce qu’il sentait son mal, et qu’il désirait voir. La sainte Église veut que nous formions le même désir, et elle nous promet qu’il sera satisfait.

Chez les Grecs, ce dimanche est appelé Tyrophagie, parce qu’il est le dernier jour auquel il soit permis de faire usage des aliments blancs, par lesquels ils désignent les laitages qui, selon leur discipline, étaient encore permis depuis le lundi précédent jusqu’aujourd’hui. À partir de demain, cette nourriture leur est interdite, et le carême commence dans toute la rigueur avec laquelle l’observent les Orientaux.

À la messe

La station est dans la basilique de Saint-Pierre, au Vatican. Cette église paraît avoir été choisie à cet effet, comme on le voit par le Traité des divins offices de l’abbé Rupert, à l’époque où on lisait encore, en ce dimanche, le récit de la loi donnée à Moïse ; ce patriarche ayant été regardé, comme on le sait, par les premiers chrétiens de Rome, comme le type de saint Pierre. L’Église ayant depuis placé en ce jour le mystère de la vocation d’Abraham et retardé la lecture de l’Exode jusqu’au Carême, la station romaine est restée dans la basilique du Prince des Apôtres, qui d’ailleurs a été aussi figuré par Abraham, dans sa qualité de Père des croyants.

L’introït nous offre les sentiments de l’homme aveugle et abandonné comme le pauvre de Jéricho, implorant la pitié du Rédempteur qui daignera être son guide et le nourrir.

Introït

Soyez-moi un Dieu protecteur et un lieu de refuge, pour me sauver ; car vous êtes mon appui, mon asile, et pour la gloire de votre nom, vous serez mon guide, et vous me nourrirez. Ps. En vous, Seigneur, j’ai espéré ; que je ne sois jamais confondu ! délivrez-moi par votre justice, et sauvez-moi. Gloire au Père. Soyez-moi un Dieu.

Collecte

Daignez, Seigneur, exaucer nos prières dans votre clémence, et après nous avoir dégagés des liens de nos péchés, gardez-nous de toute adversité. Par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Amen.

Épître
Lecture de la première épître du bienheureux Paul, apôtre, aux Corinthiens, Chap. 13

Mes Frères, quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges mêmes, si je n’ai la charité, je ne suis que comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante. Et quand j’aurais le don de prophétie et que je pénétrerais tous les mystères, et que j’aurais toute science ; quand j’aurais toute la foi possible, jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Et quand j’aurais distribué tout mon bien pour nourrir les pauvres, et que j’aurais livré mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien. La charité est patiente, elle est douce ; la charité n’est point envieuse, elle n’est point téméraire et précipitée, elle ne s’enfle point d’orgueil, elle n’est point ambitieuse, elle ne cherche point ses intérêts ; elle ne pense point le mal ; elle ne se réjouit point de l’iniquité, mais elle se réjouit de la vérité ; elle supporte tout, elle croit tout, elle espère tout, elle souffre tout. La charité ne finira jamais, au lieu que le don de prophétie cessera, le don des langues finira, le don de science sera aboli ; car ce don de science et ce don de prophétie sont incomplets. Mais quand sera venu ce qui est parfait, ce qui n’est qu’imparfait cessera. Quand j’étais enfant, je parlais en enfant, je jugeais en enfant, je raisonnais en enfant ; mais en devenant homme, je me suis défait de tout ce qui tenait de l’enfant. Nous voyons maintenant comme dans un miroir, et en énigme ; mais alors nous verrons face à face. Je ne connais maintenant qu’imparfaitement ; mais alors je connaîtrai comme je suis moi-même connu. Présentement la foi, l’espérance, la charité, trois vertus, demeurent ; mais la charité est la plus excellente des trois.

C’est avec raison que l’Église nous fait lire aujourd’hui le magnifique éloge que saint Paul fait de la charité. Cette vertu, qui renferme l’amour de Dieu et du prochain, est la lumière de nos âmes ; si elles en sont dépourvues, elles demeurent dans les ténèbres, et toutes leurs œuvres sont frappées de stérilité. La puissance même des prodiges ne saurait rassurer sur son salut celui qui n’a pas la charité ; sans elle les œuvres en apparence les plus héroïques ne sont qu’un piège de plus. Demandons au Seigneur cette lumière, et sachons que, si abondante qu’il daigne nous l’accorder ici-bas, il nous la réserve sans mesure pour l’éternité. Le jour le plus éclatant dont nous puissions jouir en ce monde n’est que ténèbres auprès des clartés éternelles. La foi s’évanouira en présence de la réalité contemplée à jamais ; l’espérance sera sans objet, dès que la possession commencera pour nous ; l’amour seul régnera, et c’est pour cela qu’il est plus grand que la foi et l’espérance qui doivent l’accompagner ici-bas. Telle est la destinée de l’homme racheté et éclairé par Jésus-Christ ; doit-on s’étonner qu’il quitte tout pour suivre un tel maître ? Mais ce qui surprend, ce qui prouve notre dégradation, c’est que des chrétiens baptisés dans cette foi et cette espérance, et qui ont reçu les prémices de cet amour, se précipitent en ces jours dans des désordres grossiers, si raffinés qu’ils paraissent quelquefois. On dirait qu’ils aspirent à éteindre en eux-mêmes jusqu’au dernier rayon de la lumière divine, comme s’ils avaient fait un pacte avec les ténèbres. La charité, si elle règne en nous, doit nous rendre sensibles à l’outrage qu’ils font à Dieu, et nous porter en même temps à solliciter sa miséricorde envers ces aveugles qui sont nos frères.

Dans le graduel et dans le trait, l’Église célèbre les bontés de Dieu envers ses élus. Il les a affranchis du joug du monde en les éclairant de sa lumière ; ils sont son peuple, et les heureuses brebis de ses pâturages.

Graduel

Vous êtes le Dieu qui seul opérez des merveilles : vous avez manifesté votre puissance au milieu des nations. V/. Par la force de votre bras, vous avez délivré votre peuple, les enfants d’Israël et de Joseph.

Trait

Jubilez à Dieu, habitants de la terre : servez le Seigneur dans l’allégresse. V/. Entrez en sa présence, avec des transports de joie : sachez que ce Seigneur, c’est Dieu lui-même. V/. C’est lui qui nous a faits, et non pas nous. Nous sommes son peuple et les brebis de ses pâturages.

Évangile
La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. 18

En ce temps-là, Jésus prit à part ses douze disciples, et leur dit : Voilà que nous montons à Jérusalem, et que tout ce que les prophètes ont écrit du Fils de l’homme va s’accomplir. Car il sera livré aux Gentils, et moqué, et fouetté, et couvert de crachats, et après qu’ils l’auront fouetté, ils le tueront, et le troisième jour il ressuscitera. Et ils ne comprirent rien à cela, et cette parole leur était cachée, et ils ne comprenaient point ce qui leur était dit. Comme il approchait de Jéricho, il arriva qu’un aveugle était assis au bord du chemin, demandant l’aumône. Et entendant passer la foule, il s’enquit de ce que c’était. On lui dit que c’était Jésus de Nazareth qui passait. Et il cria, disant : Jésus, fils de David, ayez pitié de moi ! Et ceux qui allaient devant le gourmandaient pour le faire taire ; mais il criait plus fort encore : Fils de David, ayez pitié de moi ! Jésus alors s’arrêtant, commanda qu’on le lui amenât ; et lorsqu’il se fut approché, il l’interrogea, disant : Que veux-tu que je te fasse ? Il répondit : Seigneur, que je voie. Et Jésus lui dit : Vois ; c’est ta foi qui t’a sauvé. Et au même instant il vit, et il le suivait, glorifiant Dieu. Et tout le peuple, voyant cela, loua Dieu.

La voix du Christ annonçant sa douloureuse Passion vient de se faire entendre, et les apôtres qui ont reçu cette confidence de leur maître n’y ont rien compris. Ils sont trop grossiers encore pour rien entendre à la mission du Sauveur ; du moins ils ne le quittent pas, et ils restent attachés à sa suite. Mais combien sont plus aveugles les faux chrétiens qui, dans ces jours, loin de se souvenir qu’un Dieu a donné pour eux son sang et sa vie, s’efforcent d’effacer dans leurs âmes jusqu’aux derniers traits de la ressemblance divine. Adorons avec amour la divine miséricorde qui nous a retirés comme Abraham du milieu d’un peuple abandonné, et, à l’exemple de l’aveugle de Jéricho, crions vers le Seigneur, afin qu’il daigne nous éclairer davantage : Seigneur, faites que je voie ; c’était sa prière. Dieu nous a donné sa lumière ; mais elle nous servirait peu, si elle n’excitait pas en nous le désir de voir toujours davantage. Il promit à Abraham de lui montrer le lieu qu’il lui destinait ; qu’il daigne aussi nous faire voir cette terre des vivants ; mais, auparavant, prions-le de se montrer à nous, selon la belle pensée de saint Augustin, afin que nous l’aimions, et de nous montrer à nous-mêmes, afin que nous cessions de nous aimer.

Durant l’offertoire, l’Église demande pour ses enfants la lumière de vie qui consiste à connaître la loi de Dieu ; elle veut que nos lèvres apprennent à prononcer sa doctrine et les divins commandements qu’il a apportés du ciel.

Offertoire

Vous êtes béni, Seigneur ; enseignez-moi votre loi : mes lèvres ont prononcé tous les commandements de votre bouche.

Secrète

Que cette hostie, Seigneur, efface, s’il vous plaît, nos péchés, et qu’elle sanctifie les corps et les âmes de vos serviteurs, pour célébrer dignement ce sacrifice. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

L’antienne de la communion rappelle le souvenir de la manne qui nourrit au désert la postérité d’Abraham ; néanmoins cette nourriture, quoique venue du ciel, ne les empêcha pas de mourir. Le pain vivant descendu du ciel établit les âmes dans la lumière éternelle, et celui qui le mange dignement ne mourra point.

Communion

Ils mangèrent, et ils furent pleinement rassasiés, et le Seigneur leur donna ce qu’ils avaient souhaité, et ils ne furent pas frustrés dans leurs désirs.

Postcommunion

Faites, Dieu tout-puissant, nous vous en supplions, que nous qui avons reçu l’aliment céleste, nous en soyons fortifiés contre toute adversité. Par Jésus Christ notre Seigneur. Amen.

À vêpres

Antienne de Magnificat

Jésus, s’étant arrêté, commanda qu’on lui amenât l’aveugle, et il lui dit : Que veux-tu que je te fasse ? — Seigneur, que je voie. Et Jésus lui dit : Vois, c’est ta foi qui t’a sauvé. Et au même instant il vit, et il le suivait glorifiant Dieu.

Autre liturgie

Nous terminerons cette journée par les strophes suivantes dans lesquelles l’Église grecque fait au peuple l’annonce du carême, qui va ramener les expiations annuelles.

Lundi de la Tyrophagie

Elle est arrivée, annonçant l’approche du printemps, cette semaine de la première purification, semaine vénérable par ses jeûnes sacrés, et qui vient apporter la lumière pour le corps et pour l’âme des fidèles.

Elle est ouverte, la porte de la pénitence ; arrivez, amis de Dieu, hâtons-nous d’entrer, de peur que le Christ ne nous la ferme comme à des indignes.

Ô frères, munissons-nous de la pureté, de l’abstinence, de la modestie, de la force, de la prudence, de la prière et des larmes ; c’est par ces vertus que s’ouvrira pour nous le sentier de la justice.

Gardons-nous, mortels, d’engraisser nos corps par des nourritures recherchées : rendons-leur, par l’abstinence, une vigueur véritable, afin que, d’accord avec l’âme, ils soient toujours vainqueurs dans leurs luttes avec l’adversaire.

Aujourd’hui commence le jeûne qui doit purifier d’avance nos âmes et nos corps, et répandre dans nos cœurs, ô amis de Dieu, le souvenir de la sainte et de la vénérable Passion du Christ, comme une lumière éblouissante

Livrons-nous au jeûne d’un cœur joyeux, ô peuples fidèles ; car voici le commencement des combats spirituels ; rejetons loin de nous la mollesse de la chair ; venons accroître les dons de l’âme ; serviteurs du Christ, souffrons avec lui, afin d’être avec lui glorifiés comme des enfants de Dieu ; et l’Esprit-Saint habitera en nous et illuminera nos âmes.

Recevons avec ardeur, ô fidèles, le messager divinement inspiré qui vient nous annoncer le jeûne, comme firent autrefois les Ninivites, comme les pécheresses et les publicains accueillirent Jean qui leur prêchait la pénitence. Préparons-nous par l’abstinence à participer au sacrifice du Seigneur en Sion. Il doit opérer en nous une purification divine ; lavons d’abord nos âmes dans les larmes. Demandons la grâce de contempler alors la consommation de la Pâque figurative, et la manifestation de la Pâque véritable. Préparons-nous à adorer la croix et la résurrection du Christ Dieu, et crions vers lui : Ne nous confondez pas dans notre attente, ô ami des hommes !

[1]     s. Luc 16, 22.
[2]     Héb. 11, 8.
[3]     1 Cor. 7, 31.
[4]     Héb. 13, 14.
[5]     Introduction à la vie dévote. 3e part. Chap. 33.